La puissance du langage

Ce texte est un extrait du livre Comment les idées viennent aux mots – Les aventures du langage
Qu’est-ce que penser ? Cette question est probablement aussi ancienne que l’est la philosophie. Elle est sans doute aux débuts mêmes de toute civilisation élaborée. On ne peut la dissocier de cette autre question : qu’est-ce que parler veut dire ?

La première question suscite de multiples réponses. Une réponse classique à la seconde question est celle qui consiste à opposer l’humain à l’animal. Si le premier possède un langage, on est moins sûr que cette propriété appartienne au second. Ainsi que l’écrit Descartes dans sa Lettre au marquis de Newcastle : « […]. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut pas dire qu’elles parlent entre elles ; mais que nous ne les entendons pas ; car comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient.[1] »

On sait aujourd’hui cependant que les animaux « communiquent » entre eux et sous de multiples formes. Tels les oiseaux qui, selon les circonstances, vont exprimer la soumission à un dominant. Mais qu’y a-t-il de commun entre la communication animale et le langage humain ? En vérité, peu de choses.

Une définition commune de ce qu’est le langage consiste à dire qu’il est un « véhicule » des pensées, des émotions. On insiste ainsi sur sa dimension d’outil de communication. Il serait donc postérieur aux pensées et émotions dont il serait l’expression. Cette conception a été largement partagée par les philosophes. Mais ceux-ci ont toujours reconnu les pouvoirs et propriétés du langage : le langage est ce qui permet d’organiser les pensées, de procéder à l’abstraction, de classer les choses ou encore de persuader.

Le langage est ainsi une condition de la pensée. Questions alors : la pensée s’identifie-t-elle au langage ? Le langage détermine-t-il la pensée, ou celle-ci n’est-elle que l’expression des possibilités du langage ? Interrogations récurrentes auxquelles un certain nombre d’auteurs ont tenté d’apporter des éléments de réponse.

Le langage humain peut en effet, se caractériser par au moins trois propriétés générales :

C’est un système combinatoire : il se construit à partir d’unités élémentaires (des sons et des significations) qui peuvent se combiner pour produire des milliers de mots et de phrases.

La créativité : le langage est capable d’exprimer un nombre de significations quasi illimité. Le langage humain permet de nommer des objets, de décrire des situations, d’expliquer, d’argumenter et de convaincre. La communication animale, en revanche, se limite, semble-t-il, à des messages plus ou moins codifiés (alerte, appel, menace)[2].

La représentativité : grâce au langage, nous sommes à même de représenter par des mots, les choses, les situations, le monde. Un mot n’est pas un simple signal exprimant un état d’esprit ou une émotion. Il repose sur des signes arbitraires qui « pointent » sur des représentations du monde. Par une phase simple comme, par exemple « Jean aime la soupe », je peux représenter une personne, la situer et donner une information sur ses goûts[3].

Cette puissance extraordinaire qu’est le langage est donc apparemment, le propre de l’humain. Mais d’où vient le langage ? Les théories ici continuent de s’affronter.

© Georges Vignaux, 2019


Références
[1] Descartes, R. (1646), Œuvres et Lettres, Paris : Gallimard, coll. La Pléiade, p. 1256.

[2] Un exemple historique est celui de la découverte de « la danse des abeilles ». Depuis toujours, des danses d’abeilles à l’intérieur de la ruche avaient été observées. Mais leur signification restait inconnue jusqu’aux travaux décisifs de Karl von Frisch, publiés dès 1927 : Aus dem Leben der Bienen (La Vie des abeilles). Von Frisch découvrit que les abeilles communiquaient par la danse en rond lorsque la source d’approvisionnement était proche (moins de 50 m), et par la danse « frétillante », ou « danse en huit », pour une source plus éloignée. La danse frétillante apportait des informations complémentaires sur la direction de la source par rapport au Soleil et à la ruche. En suivant ces danses, les abeilles de la ruche sont capables de retrouver avec précision la source indiquée. Ces travaux ont démontré l’existence d’un véritable code de communication chez ces insectes. Depuis lors, on a montré la complémentarité des informations transmises entre les mouvements de la danse, les sons émis par les danseuses, et les odeurs portées par leur corps. Dans les années 1990, la mise au point d’un automate reproduisant le comportement d’une danseuse a permis de vérifier la justesse du code déchiffré par Karl von Frisch, en envoyant des abeilles à un endroit précis.

[3] Encore que cette prééminence du langage soit aujourd’hui battue en brèche : « C’est que, en dépit de la place prise par les intellectuels au premier plan de la scène contemporaine, nous ne sommes plus des hommes de pensée, des hommes dont la vie intérieure se nourrisse dans les textes. […] ; la vie moderne nous assaille par les sens, par les yeux, par les oreilles. L’automobiliste va trop vite pour lire des pancartes ; il obéit à des feux rouges, verts. Le piéton, bousculé, hâtif, ne peut que saisir au passage l’aspect d’un étalage, l’injonction d’une affiche. […] Un prurit auditif et optique obsède, submerge nos contemportains. Il a entraîné le triomphe des images. Elles font le siège de l’homme dont elles ont mission, dans la publicité, de frapper puis de diriger l’attention. […] Mais au lieu de se présenter à la pensée comme une offre de réflexion, elles visent à la violenter… » Huyghe, R. (1986), Les puissances de l’image, Paris : Flammarion.


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