Du travail en miettes à des miettes de travail ; la méthode Uber à grande échelle

Cet article s’inscrit dans une analyse pour un éventuel documentaire intitulé « Du travail en miettes à des miettes de travail »

L’introduction en bourse de l’entreprise Uber le 10 mai 2019 a été un pari sur un avenir où le marché mondial des services à la demande a explosé.

Chaque introduction en bourse d’une entreprise dans le secteur des technologies est un pari, non pas sur ce que le marché réel de l’entreprise, mais bien sur ce que ce marché pourrait éventuellement devenir — phénomène bien connu depuis la bulle technologique de 2000. En ce sens, le marché boursier, dans un tel cas de figure, est ni plus ni moins que de la futurologie appliquée.  Et si on se fie à la différence entre les bénéfices espérés d’Uber et le prix de vente de l’action, l’histoire d’Uber est plus que fascinante, dans le sens où des investisseurs sont prêts à risquer beaucoup pour chambouler ce qu’ils préfèrent le plus, la stabilité sociale et politique — Uber est un « disrupteur » social.

Uber, tel que décrit dans son prospectus d’introduction en bourse, présente une vision de l’avenir dans laquelle le travail sera réparti par des algorithmes qui font correspondre l’offre et la demande en temps réel. Les travailleurs passeront d’un emploi à l’autre de façon fluide, sans être rattachés à des emplois traditionnels. Dans le même souffle, le marché des transports de toutes sortes ne sera plus lié à l’achat d’actifs importants comme des voitures et/ou des camions, mais bien remplacé par un nouveau paradigme urbain à l’aune de services privés, partagés et à la demande où chacun pourra, tour à tour, se déplacer en voiture, en vélo ou en trottinette — c’est ce que les technoévangélistes veulent nous faire croire — afin d’optimiser ses déplacements.

De là, l’uberisation s’étendra à d’autres formes de logistique en matière de transport — camionnage, livraison de nourriture, expédition, livraison par drones —, et Uber prendra un pourcentage de plus en plus grand non pas de la part de marché en termes de kilomètres parcourus, mais du nombre total de kilomètres parcourus — c’est inévitableé

Uber soutient que sa plateforme de service et de travail à la demande est dédiée aux travailleurs qui veulent faire bouger les choses, qu’il s’agisse de personnes, de nourriture ou de fret (traduction : le fait de devenir un travailleur précaire est inévitable ; c’est le passage du travail en miettes à des miettes de travail). Un travailleur qui veut faire bouger les choses, c’est avant tout un individu maître de sa vie et architecte de son destin, mais surtout entrepreneur de lui-même. C’est là le refrain et la ritournelle de tous les coachs de vie qui cherchent à mettre sous perfusion de bonheur les gens — le bonheur est essentiel pour vivre dans ce type d’économie. L’évangile de l’épanouissement dans une main, le culte de la soumission aux idéaux de l’entrepreneuriat dans l’autre, tout devient possible, paraît-il, à celui qui désire gagner.

De là, pour toujours mieux s’appliquer à réduire le travailleur à accepter des miettes de travail, tout entrepreneur qui aura l’idée saugrenue de miser sur l’économie de partage — un euphémisme servant à masquer une dure réalité économique de ponction du travailleur — pourra, s’il désire vraiment faire de l’argent sur le dos de tous sans rien produire de concret, utiliser la plateforme de partage d’Uber.

Toujours selon Uber, cette opportunité unique aura une puissance gravitationnelle, qui maintiendra les pilotes de ces nouveaux projets et les utilisateurs en orbite autour des applications d’Uber. Pour preuve, jusque-là, Uber a fait d’Uber Eats une entreprise de 1,5 milliard de dollars. Peut-être qu’à l’avenir, toutes sortes de possibilités d’emploi et de services passeront par Uber. C’est l’analogie d’Amazon qui est ici appliquée : hier, les livres, aujourd’hui à peu près tout, demain totalement tout. Ce qu’Amazon est pour les produits, Uber pourrait l’être pour le travail.

Toutefois, peu semblent se rendre compte que Uber est à l’aube de sa propre révolution copernicienne, même plus de son propre deus ex machina. Avec la voiture autonome, Uber n’aura plus de conducteurs à payer, ce qui augmentera indécemment ses marges bénéficiaires — le cauchemar de Karl Marx devenu réalité, l’entreprise autosuffisante qui ne génère du profit que pour elle-même. Selon certains spécialistes, il s’agit là du scénario le plus heureux pour les investisseurs d’Uber : les revenus et les profits monteront en flèche sans conducteurs gênants et encombrants.

Mais qu’en est-il vraiment de cette plateforme tant vantée ? Comment les conducteurs réagiront-ils à l’érosion de leurs moyens de subsistance ? Il se pourrait bien que chaque conducteur Uber se déplacera dans un avenir rapproché en trottinette, mais avec une trottinette uberisée — tout peut être uberisé.

Dans un tel cas de figure, Uber est probablement le moyen le moins risqué de parier sur la déconstruction du modèle fordiste du travail : des emplois flexibles (lire « précaires »), la domination des services à la demande dans la classe moyenne (paupérisation progressive la classe moyenne), et finalement l’automatisation d’un large éventail d’emplois. Que du bonheur entrepreneurial ! Aussi paradoxale que la chose puisse paraître, il est possible d’imaginer presque tout cet éventail de possibilités. Et ça se produira inévitablement.

Tout d’abord, un monde entièrement Uberisé pourrait se développer dans lequel l’entreprise elle-même détiendrait un quasi-monopole sur ses principaux marchés. Ensuite, l’entreprise devra s’assurer que les gouvernements n’interviennent pas dans la création d’une main-d’œuvre contingente de plus en plus importante, main-d’œuvre dont elle pourra se départir à volonté dès que les véhicules autonomes entreront en fonction.

L’avenir du travail à la Uber, qu’il s’agisse d’Uber ou d’une autre entreprise de la Silicon Valley, est presque inévitable. Du passage d’une carrière au statut de simple emploi, du passage du statut de simple emploi à l’assistance sociale, il n’y a qu’un pas à franchir pour que les élucubrations d’une entreprise privée oblige les gouvernements à se diriger vers un salaire minimum universel garanti — ici on rêve en couleurs. Toutefois, ce qui est inévitable, c’est que des centaines de millions de gens seront touchés par ce modèle d’affaire, négativement ou positivement, car au jeu de la roulette russe de l’innovation technologique, il y a toujours des gagnants et des perdants, les derniers étant toujours surreprésentés.

Cependant, les changements ne se produisent pas seulement à cause du développement technologique, peu importe ce que le dernier slogan d’Uber à propos de l’avenir peut suggérer. Les mouvements sociaux, les réalignements politiques et les tectoniques culturelles façonnent fortement le terrain des entreprises.

Uber a besoin du monde que Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont inauguré : un monde déréglementé, axé sur le marché, individualiste et ouvert aux affaires au-delà des frontières. Uber pourrait être le porteur de ce modèle tout au long du XXIe siècle, ou bien le point culminant, un signe avant-coureur non pas de la pleine Uberisation du monde, mais plutôt le point où le pendule a commencé à basculer vers un modèle économique totalement différent.

Et au risque de se répéter, à brève échéance, de plus en plus de miettes de travail à accepter avec bonheur, et à moyenne et longue échéance, une automatisation progessive d’un large éventail d’emplois.

Une analyse pessimiste de Georges Vignaux et Pierre Fraser

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