Les fake news ou de la nécessité du documentaire

En cette ère de « fausses nouvelles », avec le manque de fiabilité des médias sociaux et l’habitude de certains dirigeants de justifier leurs opinions en tirant sur les messagers qui les critiquent, il y a un besoin renouvelé de transparence dans les médias.

Cela vaut notamment pour le traditionnel pacte de confiance entre le public et les réalisateurs de documentaires. Cependant, il est difficile de favoriser cette confiance lorsque la confusion règne au sujet du terme même, car le « documentaire » est de plus en plus confondu avec un certain type de « téléréalité », la « docuréalité ».

Si, auparavant, les diffuseurs maintenaient une séparation claire entre leurs départements de nouvelles (y compris les actualités) et le documentaire, il semble bien que l’avènement des docuréalités (un sous-genre de la téléréalité), a fait en sorte que le documentaire est désormais de plus en plus associé à cette catégorie qui dit représenter le « factuel » et le « vécu ». Si, la téléréalité, et nous le savons tous, est déjà à demi scénarisée avec le coaching des participants, le docuréalité n’échappe pas à ce type de scénarisation ; il s’agit ici d’ajouter des narrations et d’exiger de chaque participant de parler au présent quand il parle du passé, comme si le passé était un présent sans fin. Malgré tout, les auditoires se soucient-ils de ce qu’une émission soit étiquetée « téléréalité » ou « docuréalité », alors que leur priorité est simplement de décider si elle leur plaît ou non ? Sur le plan éthique, je crois que c’est très important.

Je ne prétends pas que les documentaires ne soient pas ou n’ont jamais été du tout scénarisés, mais il existe une tradition parmi les documentaristes voulant qu’il est impératif de proposer des arguments honnêtes à propos du monde dans lequel nous vivons. Conséquemment, nous nous donnons souvent à nous-mêmes du fil à retordre en regard du devoir de rigueur intellectuelle qui nous est imparti et de ce que nous faisons subir aux gens en les mettant devant un écran.

Historiquement, les documentaires à visée et portée sociale sont le fruit de longues périodes de gestation. Ils s’intéressent à la complexité de notre monde,  remettent en question le statu quo, et sont culturellement responsables. À l’inverse, les téléréalités et les docuréalités sont des franchises formatées, développées ailleurs et souvent exportées. Fondées sur de supposés principes psychologiques (dont la preuve n’a jamais a été apportée), elles emploient des décors fabriqués, tournés sur une chaîne de production avec des équipes de la taille de la télévision, utilisent la narration de type « Voix de Dieu » et une musique continue et surproduite pour guider les émotions des spectateurs — même le contact visuel silencieux entre participants, la raison d’être du spectacle, est recouverte de musique à consommer par le public.

Comme le souligne Stella Bruzzi, doyenne des arts et des sciences humaines à l’University College London, « Qu’est-ce qu’un documentaire sinon un dialogue entre un cinéaste, une équipe et une situation qui, bien qu’existant avant leur arrivée, a été irrévocablement modifiée par cette arrivée ? » En ce sens, elle donne raison à l’existence même de la téléréalité et du docuréalité.

À l’inverse, le cinéaste britannique Nick Broomfield souligne que « Ce n’est pas la présence de la caméra qui change le comportement des gens, c’est la relation qu’ils entretiennent avec les personnes qui se trouvent derrière. » En ce sens, il atteste de ce que je vis personnellement lorsque je tourne un documentaire, alors que je suis sur le terrain et que la personne qui est devant la caméra modère son propos s’il y a des gens qui l’observent. Et c’est la raison pour laquelle, la plupart du temps, je tente d’isoler la personne afin qu’il n’y ait que moi, la caméra et elle.

Au fond, la question est de se demander comment ne pas transformer nos intervenants en « objets à vivre », alors qu’ils acceptent avec générosité d’être devant la caméra et de discourir sur un problème de société qui les affecte.

De là, l’éthique est très importante. C’est pourquoi le documentaire, en tant que genre, doit être protégé et cultivé dans la forme qu’il a toujours eu. Et ce n’est surtout pas en se référant aux formats télévisuels que le documentaire conservera la crédibilité que l’on attend de lui. À moins de vouloir faire des documentaires à la Michael Moore, qui sont du divertissement plus qu’autrement, à moins de vouloir faire le trublion et se mettre en scène soi-même, le documentaire doit se distinguer du divertissement.

De toute évidence, il semble qu’il revienne aux documentaristes eux-mêmes de défendre leur art.

© Steve Thomas, Pierre Fraser, Georges Vignaux, 2019
© Photo de l’entête, Joel Muniz/Unsplash

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