Dieu est mort avec Nietzsche, le patrimoine religieux avec lui

Patrimoine religieux

Sociofinancement « Au-delà du sacré, le défi du patrimoine religieux »

Dans le cadre du documentaire « Au-delà du sacré, le défi du patrimoine religieux », certaines réflexions de la part de différents intervenants ont particulièrement attirées mon attention.

Tout d’abord, il y a les laïcs à tous crins pour qui le patrimoine religieux peut être bradé, l’idée étant de se départir de tous les symboles rappelant l’emprise de la religion catholique sur le peuple québécois pendant plus de quatre siècles. D’autres, tiennent à tout prix à conserver presque tout le patrimoine religieux, l’idée étant de rappeler à tous que nous avons hérité d’une grande tradition, la chrétienté. Finalement, certains préfèrent une approche plus pragmatique, l’idée étant de préserver ce qui doit et peut être préservé en fonction de critères architecturaux, symboliques et sociétaux.

De toutes ces discussions, il est ressorti une trame fédératrice que j’ai mis un certain temps à identifier (comme sociologue, c’est un manque !). En fait, au-delà du fait de préserver ou non, ou en partie, le patrimoine religieux, il faut comprendre que toutes ces interrogations s’inscrivent dans une mouvance de fond depuis que Friedrich Nietzsche, au XIXe siècle, a déclaré que Dieu était mort1.

« Selon Nietzsche, si, pendant plus de 20 siècles, les « valeurs supérieures traditionnelles » ont pu échapper au nihilisme (sentiment du « rien », sentiment d’une perte du sens de l’existence s’accompagnant d’un relativisme), c’est qu’elles ont toujours reposées sur une assise suprême : le Dieu chrétien. Si ces « valeurs supérieures traditionnelles » commencent à s’effriter, c’est que le fondement, Dieu, commence à perdre de sa valeur. L’affaissement de ce fondement suprême entraînant la dévaluation de toutes les autres grandes valeurs traditionnelles, c’est ce que Nietzsche appelle « la mort de Dieu »2. »

La conséquence directe de cette « mort de Dieu », c’est avant tout une désorientation extrême, dans la mesure où cette perte du fondement sur lequel s’était érigé pendant 20 siècles la civilisation occidentale touche tout autant la morale, que l’esthétique que la science. Certains diront qu’il est impossible que la proposition de Nietzsche puisse avoir encore une influence 135 ans plus tard, mais c’est oublier que 135 ans, à l’échelle d’une civilisation, c’est peu.

Quand on y regarde le moindrement de près, le peuple québécois, dès 1948, avec le Refus Global, et avec la Révolution Tranquille au début des années 1960, a mis en œuvre un nihilisme actif, c’est-à-dire, que le peuple québécois s’est révolté « contre les idoles conceptuelles qui sont alors apparues comme un mensonge. Dans ce cas, ce n’est pas seulement qu’on place nos croyances du côté des anti-valeurs, c’est qu’on va aussi s’en prendre, souvent avec agressivité, à ceux qui croient aux valeurs traditionnelles. On réduit tout seulement et uniquement qu’à des motivations psychologiques — et comme on rejette l’idée qu’il puisse exister des valeurs nobles, on considère que les motivations psychologiques n’ont jamais rien de noble… On se révolte donc contre le fait que l’existence n’ait pas de sens et l’on va contribuer à la ruine de l’ancien système de valeurs (par exemple, en humiliant ou en ridiculisant ce qui représente l’ancien système de valeurs ; par exemple en se faisant un malin plaisir de dépeindre la fidélité comme une faiblesse ou une naïveté)3. »

La conséquence indirecte, c’est que le patrimoine religieux s’est retrouvé dans la ligne de mire du nihilisme actif d’une grande partie de la société québécoise. Et comme le patrimoine religieux est l’incarnation même de l’ancien système de valeurs, il semble donc logique que celui-ci doive disparaître, ou qu’on s’en soucie peu, et qu’on le laisse se dégrader (stratégie de l’abandon qui consiste à désacraliser une église, à la vendre à des intérêts privés ou autres, qui laisseront le temps passer afin que le bâtiment se dégrade au point de dire qu’il est devenu un enjeu de sécurité publique, pour ensuite le démolir et de jouir autrement du terrain laissé vacant).

Toutefois, la civilisation judéo-chrétienne, bien que pourtant sur son déclin, est encore fortement présente dans nos valeurs morales et éthiques. Malgré tout le nihilisme actif en mission au Québec depuis le début des années 1960, des voix s’élèvent, de plus en plus nombreuses, faut-il le préciser, pour que le patrimoine religieux soit en partie préservé. Pourquoi ? Parce que le patrimoine religieux du Québec nous rappelle d’où venons en tant que peuple et en quoi consistent nos valeurs, c’est-à-dire une laïcité fondée sur le judéo-christianisme. La loi sur la laïcité votée au Québec en juin 2019 est là pour nous rappeler que le peuple québécois a de profondes racines judéo-chrétiennes, et qu’il n’est vraisemblablement pas encore prêt à tout brader pour se fondre dans un nihilisme total, à l’inverse du Canada anglais qui préfère se fondre dans un multiculturalisme où toutes les valeurs s’équivalent, le poste avancé du nihilisme occidental.

Et quand je tourne un documentaire dont le titre est « Au-delà du sacré, le défi du patrimoine religieux », je mets ainsi en lumière le fait que le Dieu chrétien des Québécois n’est pas tout à fait mort, et qu’il a encore une certaine vigueur ; du moins, pour un certain temps…

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue-cinéaste, 2019

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[1] Le Gai Savoir (1882), aphorismes 108 (« Luttes nouvelles »),  aphorisme 125 (« L’insensé »), aphorisme 343 (« Notre gaieté »).
[2] Le diagnostic de la «mort de Dieu» a été posé par Friedrich Nietzsche (1844-1900), Département de Philosophie, Cegep de Trois-Rivières.
[3] Idem.