Climat, le nouvel horizon de la peur

 Du succès de l’écologisme 

Climat, le nouvel horizon de la peur

L’incroyable déploiement scientifique et technologique dont nous sommes actuellement tous témoins, semble provoquer chez l’individu le sentiment d’une constante proximité avec les dangers à incidence pathologique (internes ou externes) : c’est ce que le philosophe Georges Vignaux nomme l’horizon de la peur. En fait, plus s’écoule le temps, plus le futur de nos sociétés se dessine sur un fond d’incertitudes croissantes rapprochant de plus en plus l’individu d’un certain horizon de la peur quasi mesurable. Greta Thünberg ne dit-elle pas : « Je ne veux pas que vous soyez plein d’espoir. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et ensuite je veux que vous agissiez » ? Et c’est là une réaction tout à fait humaine qui s’est toujours traduite par une volonté affirmée de domestiquer l’incertitude, au sens de la maîtrise familière issue du côtoiement des dangers et de l’obsession sécuritaire.

On comprendra mieux dès lors l’émergence de ce nouveau désordre psychologique libellé « écoanxiété » et répertorié au DSM-5 — manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, l’ouvrage de référence dans le monde de la psychiatrie. Cette nouvelle mouture du DSM, publiée en 2015, définit l’écoanxiété comme étant « la peur chronique d’un environnement condamné », ce sentiment de bouleversement et de désespoir face au dérèglement climatique lié à la constatation de la multiplication des catastrophes écologiques et du décalage total de nos sociétés avec ce qui devrait être fait selon les thèses de l’écologisme.

Et si le trouble existe et qu’il est scientifiquement répertorié et décrit, c’est donc qu’il doit être traité, d’où la montée de l’écothérapie, un traitement qui « aborde la question de savoir comment les actions individuelles concernant l’environnement peuvent faire une différence et même avoir des effets d’entraînement dans le domaine social, influençant les valeurs, les attitudes et les comportements des autres personnes. Ces techniques de thérapie engagent la relation entre le bien-être et le pouvoir destructeur d’une personne et aussi celui de la planète. Enfin, l’écothérapie s’appuie sur la notion que l’individu et l’environnement sont dotés de capacités de résilience[1]. »

Une chose est certaine, peu importe comment la notion de dérèglement climatique atteint chacun d’entre nous, l’écoanxiété constitue désormais un champ de recherche dans le domaine de la psychiatrie. Et c’est là l’une des grandes réussites du discours de l’écologisme, car il est parvenu à instiller la peur à un niveau collectif, ce qui n’est définitivement pas anodin en termes d’efficacité rhétorique. Surtout, un discours qui parvient à un tel niveau d’efficacité n’a rien de banal ni rien de trivial, car il arrive à mobiliser à la fois les individus et les institutions ; il est dès lors de l’ordre du fait social total.

Comment l’écologisme est-il parvenu à instiller l’écoanxiété ?

L’hypothèse que je formule à ce sujet suggère que l’horizon de la peur en matière d’environnement est le fait d’un processus hygiéniste par lequel l’individu et les institutions publiques cherchent, d’une part, à sécuriser les lieux et les comportements à incidence négative pour l’environnement, et d’autre part, à normer, à surveiller, enregistrer, évaluer, traiter et contrôler le comportement des gens, des institutions et des entreprises dans le but d’assainir l’ensemble des environnements du vivant. Ce processus hygiéniste, serait fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre, d’une part, le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude.

Ce rapport déterminerait ainsi un certain horizon de la peur. En découlerait par la suite un ensemble de valeurs structurées sous forme de discours hygiéniste en fonction de cet horizon de la peur. La finalité de ce discours correspond à la recherche d’une stabilité structurelle de la société sous un consensus hygiéniste fédérateur. Pour bien comprendre la portée de ce rapport entre aversion et inclination, quelques définitions s’avèrent nécessaires.

  • Horizon de la peur : horizon plus ou moins rapproché fondé sur le rapport d’un fragile équilibre entre le niveau d’aversion et le niveau d’inclination.
  • Aversion : répulsion ressentie envers la variabilité et l’incertitude. Le niveau d’aversion, quant à lui, correspond au degré de sensibilité de chaque individu ou des institutions publiques face aux événements perturbateurs à incidence pathologique sur l’environnement.
  • Variabilité : événements perturbateurs à incidence pathologique pour l’environnement.
  • Incertitude : sentiment d’avoir plus à perdre qu’à gagner en adoptant ou non tel ou tel type de mode de vie.
  • Inclination : penchant naturel de l’être humain pour la stabilité et la certitude. Le niveau d’inclination, quant à lui, correspond au degré de confiance qu’accordent un individu ou les institutions publiques envers l’efficacité des mécanismes permettant d’assurer l’intégrité des environnements de vie.
  • Stabilité : mécanismes permettant d’assurer la stabilité sanitaire et sociale à deux niveaux. Niveau collectif : mise en alarme des lieux et des comportements à incidence pathologique. Mise à distance des dangers à incidence pathologique par des mesures destinées à ne pas dégrader les environnements de vie.
  • Certitude : accumulations de savoirs, de pratiques et de prescriptions permettant d’assurer de façon plus ou moins sécuritaire les environnements de vie.

Conséquemment, c’est dans cet horizon de la peur que s’inscrit le discours hygiéniste de l’écologisme qui oppose comportements sains (attitudes et comportements à adopter pour se prémunir contre la variabilité et l’incertitude) et comportements malsains (attitudes et comportements à éviter pour ne pas être affecté par la variabilité et l’incertitude). La finalité de ce discours hygiéniste se traduit par la recherche d’une stabilité structurelle pour la société, autrement dit, une vaste entreprise de domestication collective de l’incertitude envrionnementale.

Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

[1] Castelloe, M. S. (2018), « Coming to Terms With Ecoanxiety, Growing an awareness of climate change », Psychology Today, URL: https://www.psychologytoday.com/intl/blog/the-me-in-we/201801/coming-terms-ecoanxiety.

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