Environnement, la thèse malthusienne

  Du succès de l’écologisme 

La thèse malthusienne

Pour l’économiste britannique Thomas Robert Malthus (1766-1834), tout le problème se concentre essentiellement sur une augmentation exponentielle de la population, alors que les ressources disponibles, limitées par définition, ne croissent que de façon arithmétique, d’où le constat que les propositions du Marquis de Condorcet à propos du progrès ne peuvent tenir la route, car l’accroissement de la population outrepassera constamment celle des ressources. En ce sens, Malthus ne pouvait entrevoir autre chose qu’un avenir sous le signe de la misère humaine et de la rareté des ressources. Force est de constater, en relevant ce qui se passe aujourd’hui, que Condorcet a eu raison sur plusieurs points pour tous les tenants du progrès. Cependant, du point de vue des écologistes, les thèses de Condorcet sont justement la justification même de l’état lamentable dans lequel se retrouve aujourd’hui la planète et que ce sont plutôt les thèses de Malthus qui seraient à retenir.

D’ailleurs, en faisant un bref retour dans l’histoire, on constate que certaines théories, dont celle du changement climatique et celle de la désertification induite par la modification de l’environnement, ont mis d’avant les thèses de Malthus. Par exemple, en pleine période coloniale, lorsque les Français débarquent à l’Île Maurice en 1715, qu’ils rebaptisent Isle de France, qu’elle n’est pas leur surprise de constater que presque toutes les forêts de la côte ont déjà disparu. Avec l’intérêt pour les jardins coloniaux et la préservation des espèces florales, dès 1769, « un décret impose aux propriétaires de l’Isle de France de maintenir 25 % de leurs terres boisées, particulièrement sur le versant des montagnes, pour limiter l’érosion. Plus tard, une législation protège les bois situés à moins de 200 m d’un cours d’eau ou d’un lac. En 1791, une loi réglemente les rejets de polluants dans l’eau par les entreprises d’indigo et de canne à sucre. En 1798, une autre limite la pêche. En 1803 un service forestier est créé, dont la mission est de réglementer les coupes[1]. » En 1791, à Saint-Vincent, une petite île des Antilles, le King’s Hill Forest Act est voté afin d’empêcher la désertification des terres causée par une agriculture intensive. On peut donc considérer que, déjà au XVIIIe siècle, il y a eu une prise de conscience voulant que modifier le territoire n’était pas sans conséquence et que les impacts pouvaient être particulièrement dommageables. Malthus aurait donc raison, les ressources sont en quantité limitées et il faudrait les préserver.

Même si les tenants du progrès ont rejeté en bonne partie les thèses de Malthus, les idées de ce dernier ne sont pas tombées dans l’oubli pour autant. En fait, Charles Darwin (1809-1882) a adapté l’idée de la rareté des ressources dans un milieu donné pour expliquer les forces derrière l’évolution, c’est-à-dire la progression naturelle d’une espèce fondée sur la compétition en fonction des ressources disponibles. De là, jusqu’à aujourd’hui, la majorité des débats à propos du progrès l’ont été à l’aune des tensions entre les idées de ces trois penseurs : l’optimisme de Condorcet concernant l’amélioration sans fin du genre humain ; le problème malthusien de la rareté des ressources ; la conception darwinienne de la compétition naturelle pour les ressources disponibles comme force d’évolution à travers le temps.

Cette tension est devenue, depuis la fin du XIXe siècle, le catalyseur même des propositions environnementalistes. Elle en est même devenue le socle de l’idéologie fédératrice. Même si « au début du XXe siècle les fondateurs de l’écologie et les premiers écologues n’inscrivent pas leurs travaux dans un cadre darwinien, mais plutôt dans celui d’une biogéographie qui s’intéresse plus à l’état adapté qu’à l’analyse des processus d’adaptation[2] », l’arrivée sur la scène d’Eugen Warming (1841-1924) et l’adoption par ce dernier de la théorie de l’adaptation de Lamarck, feront en sorte que les plus grands écologues de l’époque, dont l’Américain Frederic Edwards Clement (1874-19145)[3], fonderont l’écologie en tant que science. Non seulement fonderont-ils cette science, mais le terme écologie s’implantera définitivement « à la fin du XIXe siècle sous la plume de botanistes qui étudient les causes de la distribution des végétaux à la surface du globe. Il s’agit bien d’une problématique écologique puisqu’il est question d’étudier les relations entre des êtres vivants, les plantes et leur environnement[4] » que reprendra le Sierra Club dès sa fondation en 1892.

Du succès de l’écologisme

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1]Matagne, P. (2003), « Aux origines de l’écologie, Innovations », Cahiers d’économie de l’innovation, n° 18, p. 38.

[2]Matagne, P. (2003), op. cit. p. 32.

[3]Acot, P. (1983), « Darwin et l’écologie », Revue d’Histoire des Sciences, vol. 36, pp. 33-48. Acot, P. (1997), « The Lamarkian cradle of scientific ecology », Acta Biotheretica, vol. 45, pp. 185-193.

[4]Matagne, P. (2003), op. cit. p. 33.

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