L’autoaccroissement technologique versus l’écologisme

 Du succès de l’écologisme 

L’autoaccroissement technologique versus l’écologisme

L’auto-accroissement technologique correspond à ce processus par lequel la technologie progresse par minuscules perfectionnements qui s’additionnent indéfiniment jusqu’à former une masse de conditions nouvelles qui permettent un pas décisif.

Quand on y regarde le moindrement de près, depuis l’entrée en scène de la science positive au XVIIe siècle, depuis la quasi-éradication des grandes maladies infectieuses, depuis l’assainissement des grandes villes, depuis la Révolution industrielle, depuis l’augmentation plus que substantielle de l’espérance de vie, ce que tous ces pas décisifs nous signalent, c’est qu’ils sont la résultante d’une masse imposante de petits perfectionnements qui ont conduit à cette situation.

Pour Jacques Ellul, la dynamique de l’auto-accroissement recouvre deux phénomènes : « La technique est arrivée à un tel point d’évolution qu’elle se transforme et progresse à peu près sans intervention décisive de l’homme. On pourrait d’ailleurs dire que tous les hommes de notre temps sont tellement passionnés par la technique, tellement assurés de sa supériorité, tellement enfoncés dans le milieu technique, qu’ils sont tous sans exception orientés vers le progrès technique, qu’ils y travaillent tous, que dans n’importe quel métier chacun recherche le perfectionnement technique à apporter, si bien que la technique progresse en réalité par suite de cet effort commun[1]. »

D’une part, les technologies évoluent sans intervention décisive de l’homme. Pourtant, l’homme développe des technologies et il joue un rôle important dans leur développement. Il serait donc faux de prétendre qu’il n’intervient pas. En fait, ce n’est pas sous cet angle qu’il faut voir les choses. Concrètement, dès qu’une technologie s’impose, elle s’impose tout entière et verrouille en quelque sorte la direction que les développements futurs prendront. En ce sens, elle progresse à peu près sans intervention décisive de l’homme, les développements futurs étant conditionnés par l’orientation que fournit une technologie donnée.

Par exemple, le passage du microprocesseur à base de silicium au microprocesseur quantique orientera le développement d’une toute nouvelle gamme de technologies. Cependant, ce passage ne change en rien le paradigme technologique du traitement de l’information ; il ne fait que l’améliorer. Dans le même ordre d’idées, le passage des pistons propulsés par la vapeur à celui des pistons propulsés par la combustion interne n’a rien changé au fait qu’il s’agit d’un travail mécanique asservi par une autre force.

Même plus, au niveau conceptuel, le design général d’un piston propulsé par la vapeur est quasi identique à celui propulsé par la combustion interne. Autrement, tous les systèmes d’engrenages, de poulies et de courroies qui ont été conçus dans la foulée de l’innovation de la vapeur, qui ont permis de transformer le mouvement circulaire en mouvement linéaire et vice-versa, ont perduré dans le temps et sont aujourd’hui activés aussi bien par la combustion interne ou électrique. Toutes ces innovations, au fil du temps, ont tout simplement amélioré l’efficacité du paradigme mécanique.

D’autre part, l’homme s’investit totalement dans la technologie. Il n’y a qu’à voir comment, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’automobile, une technologie incorporant une multitude d’autres technologies, a connu en engouement certain et a par la suite systématiquement reconfiguré le paysage urbain et rural. Elle s’est imposée en tout et a conditionné non seulement le développement urbain, mais aussi la façon dont s’effectuent les déplacements, l’accès au travail, aux loisirs et aux biens de consommation courante. L’arrivée de la télévision, des satellites de communication, de la fibre optique, de l’ordinateur personnel et d’Internet ont littéralement immergé les hommes dans l’environnement technologique, de sorte que chacun d’entre nous, sans exception, avons exigé toujours plus de développements technologiques.

Concrètement, plus nous utilisons massivement les technologies, plus nous travaillons collectivement à leur développement et à leur perfectionnement, plus les technologies progressent en réalité par suite de cet effort collectif.

À y regarder de près, si les technologies évoluent sans intervention décisive de l’homme parce qu’elles conditionnent l’orientation de leur développement futur, leur utilisation massive oriente obligatoirement leur développement dans ce sens. Ceci n’est pas anodin, et la nature même de ce développement implique que tout changement technologique d’importance n’est pas le fruit d’une découverte à ce point révolutionnaire qu’elle fera tout basculer, mais bien le fruit d’une multitude de petits raffinements et d’améliorations technologiques :

« La technique progresse par minuscules perfectionnements qui s’additionnent indéfiniment jusqu’à former une masse de conditions nouvelles qui permettent un pas décisif. Mais il est vrai aussi, d’un autre côté, que la part d’intervention de l’homme est extrêmement réduite ; ce n’est plus l’homme de génie qui découvre quelque chose ; ce n’est plus la vision fulgurante de Newton qui est décisive, c’est précisément cette addition anonyme des conditions du saut en avant. Lorsque toutes les conditions sont réunies, il n’y a qu’une intervention minime d’un homme qui produit le progrès important. L’on pourrait presque dire que, à ce stade d’évolution d’un problème technique, n’importe qui, s’attachant à ce problème, trouverait la solution[2]. »

En matière de minuscules perfectionnements qui s’additionnent indéfiniment jusqu’à former une masse de conditions nouvelles qui permettent un pas décisif, l’ordinateur est un cas de figure patent en la matière. Comme le souligne Ellul, ce n’est plus la vision de génie d’un seul homme qui est décisive, mais bien cette addition de perfectionnements anonymes qui s’accumulent. L’époque où certains chercheurs isolés pouvaient faire leur propre révolution copernicienne est définitivement chose du passé.

Une autre propriété que possède les technologies, c’est que, lorsqu’une de celles-ci fait son apparition et qu’elle semble efficace et répondre aux exigences attendues, elle permet et en conditionne beaucoup d’autres. Le développement des énergies alternatives en est un bon exemple ; sans l’apport des technologiques numériques, il aurait été quasi impossible de développer le secteur des énergies éolienne et solaire et celui de l’électrification des transports.

Partant de là, il semblerait bien que chaque innovation technologique provoque d’autres inventions technologiques dans différents domaines où le facteur humain n’est plus déterminant, mais où la condition technologique antérieure est définitivement déterminante : « Lorsque telle découverte technique a lieu, il s’ensuit presque par nécessité telles autres découvertes. L’intervention humaine dans cette succession apparaît comme occasionnelle et ce n’est plus un homme déterminé qui seul pouvait faire ce progrès, mais n’importe qui suffisamment au courant des techniques peut faire une découverte valable qui succède raisonnablement aux précédentes et qui annonce raisonnablement la suivante[3]. »

La chose implique alors qu’« il n’est jamais question d’un arrêt, encore moins d’un recul. Ceux-ci n’ont lieu que lorsqu’une civilisation s’effondre. Dans le passage à la suivante, il se perd un certain nombre de procédés techniques ; mais dans une même civilisation, le progrès technique ne peut jamais être remis en question[4]. »

Il faut donc supposer, à partir de ce constat formulé par Ellul, que nous sommes « condamnés » à vivre dans une société conditionnée par les technologies. Conséquemment, si, en tant que civilisation, les écologistes ne veulent pas être conditionnés par le progrès et le développement accéléré de technologies qui mettront toujours plus à mal la planète, il faut faire en sorte de conduire notre propre civilisation à son propre effondrement — et c’est bien ce dont nous entretiennent les effondristes, à savoir un effondrement thermo-industriel pour 2030. Il y a là matière à écrire des romans dystopiques et produire des films hollywoodiens catastrophiques à la sauce environnementaliste à profusion.

Ellul considère que le progrès technique tend à s’effectuer selon une progression géométrique, c’est-à-dire, dans le cas de figure présent, une progression exponentielle : « en premier lieu : une découverte technique a des répercussions et entraîne des progrès dans plusieurs branches de la technique et non pas dans une seule ; en second lieu : les techniques se combinent entre elles, et plus il y a de données techniques à combiner, plus il y a de combinaisons possibles. Presque sans volonté délibérée, par la simple combinaison des données nouvelles, il y a des découvertes incessantes dans tous les domaines et, bien plus, des champs entiers, jusqu’alors inconnus, souvent s’ouvrent à la technique parce que plusieurs courants se rencontrent[5]. »

Il faut se rendre à une autre évidence : personne ne sait en quoi consistera la prochaine innovation technologique, même si nous savons qu’elle hérite des propriétés des technologies précédentes (phénomène d’auto-accroissement). Si on émet le postulat que toute technologie ne soit pas parfaite, que toute technologie soit susceptible, soit de dérailler, soit de poser problème, et tant qu’on ne sait pas, à l’usage, ce qui peut poser problème avec telle ou telle technologie, aucune technologie ne sera développée et déployée pour corriger le problème.

Ce n’est donc du moment où le défaut sera révélé que la technologie en question obligera au développement d’une autre technologie pour pallier au problème. Autrement dit, une technologie, en se développant, pose tout d’abord des problèmes technologiques, qui, par conséquent, ne peuvent être résolus que par la technologie.

Et c’est là la grande crainte de plusieurs écologistes : toujours développer de plus en plus de technologies pour corriger des problèmes antérieurs de nature technologique, alors qu’il serait possible, selon eux, de corriger ces problèmes de nature technologique sans avoir recours au développement ou l’application de technologies pour régler le problème.

Autrement dit, cette crainte qui hante les écologistes et qui motive la plupart de leurs démarches se présente comme suit : ce phénomène « appelle un nouveau progrès et ce nouveau progrès va en même temps accroître et les inconvénients et les problèmes techniques, puis exiger d’autres progrès encore[6]. »

Et c’est bien ce dans quoi nous sommes tous collectivement engagés, dans un progrès technologique sans fin, sans compter que l’intelligence artificielle investira sous peu l’ensemble de toutes les technologiques. De quoi inquiéter encore plus les écologistes, car ils savent fort bien que ceux-là mêmes qui conçoivent des réseaux neuronaux artificiels capables d’apprendre par eux-mêmes ne sont pas tout à fait en mesure de comprendre ce qui se passe exactement lorsque les algorithmes en question traitent l’information.

Pour les écologistes, les inquiétudes ne sont pas seulement grandes, elles sont profondément anxiogènes.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

[1] Ellul, J. ([1958] 1990), La Technique ou l’Enjeu du siècle, 3e éd., Paris : Armand Colin, p. 79.

[2] Idem., p. 80.

[3] Idem., p. 84.

[4] Idem., p. 83.

[5] Idem., p. 84.

[6] Idem., p. 85.

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