L’autonomie technologique versus l’écologisme

 Du succès de l’écologisme 

L’autonomie technologique versus l’écologisme

L’autonomie technologique renvoie à cette idée que la technologie est indépendante à l’égard de l’économie, de la politique, de la morale et des valeurs spirituelles. Elle est une réalité en soi qui se suffit à elle-même, autonome à l’égard de l’homme qu’elle oblige à s’aligner sur elle, modifie radicalement les objets auxquels elle s’applique sans être pour sa part modifiée par eux.

Il s’agit là d’un aspect de la technologie que ne semblent pas avoir oublié les écologistes.

Par exemple, si, d’entrée de jeu, il est décidé de transformer un incinérateur municipal en centre de biométhanisation pour produire de l’énergie — un gaz, le biométhane, qui possède les mêmes propriétés que le gaz naturel ordinaire, renouvelable et quasi carboneutre — pour alimenter d’autres industries, il ne s’agit pas forcément là d’un choix délibéré pour contrer les écologistes, qui préféreraient une autre solution que celle de produire encore des gaz qui émettront d’autres gaz à effet de serre, mais bien parce qu’un centre de biométhanisation, en tant que technologie, oblige à s’aligner sur elle, c’est-à-dire à alimenter d’autres technologies — transport, chauffage, transformation — tout en modifiant radicalement les objets auxquels elle s’applique sans être pour sa part modifiée par eux.

Jacques Ellul soulignait qu’« aussi longtemps que l’on n’aura pas étudié le phénomène technique en dehors de ses implications économiques et des problèmes de système économique ou de lutte de classe, on se condamne à ne rien comprendre de la société contemporaine[1]. » À mon avis, il faut voir comment les technologies numériques, et particulièrement l’intelligence artificielle, s’apprêtent à réenchanter le monde. Il ne s’agit plus de réenchantement par le religieux, mais bien de réenchantement par la puissance de l’intelligence artificielle. À ce titre, Ellul insiste sur un point particulier :

« la technique assume aujourd’hui la totalité des activités de l’homme, et pas seulement son activité productrice. » Que faut-il comprendre dans ce passage ? Tout d’abord, il y a l’idée que la technique libère. Elle nous libère non seulement de certaines tâches fastidieuses, mais elle nous offre aussi une plus grande liberté d’action. Par exemple, se déplacer en avion sur de grandes distances, transplanter des organes pour prolonger la vie, offrir un confort tel que vivre dans un pays nordique ne représente plus du tout un défi au quotidien, etc. Pour autant, sommes-nous aussi libres que nous le pensions grâce à la technique ? Prenons un autre exemple : lorsque plus d’un milliard de personnes utilisent librement et sans contrainte aucune le réseau social Facebook pour créer du lien social et obtenir de la reconnaissance sociale, personne ne se rend compte que nous sommes en définitive rigoureusement conditionnés par cette technique incarnée dans une technologie numérique, accessible aussi bien à partir d’un ordinateur, que d’une tablette, que d’un téléphone portable. Conséquemment, ce milliard de personnes constitue en définitive une masse totalement cohérente qui agit dans un seul et même sens. Et il ne s’agit là que d’un exemple parmi bien d’autres où la technique assume l’une des activités de l’homme qui n’a, au demeurant, rien à voir avec son activité productrice et commerciale, mais tout à voir avec sa vie sociale. D’ailleurs, dès 1958, Ellul en soulignait déjà le caractère : « il faut principalement souligner le fait que la technique s’applique maintenant à des domaines qui n’ont pas grand-chose à faire avec la vie industrielle[2]. »

Cependant, il n’en reste pas moins que la machine, et à plus forte raison l’ordinateur, représente l’archétype idéal de l’application technique. En fait, quand on observe ce qui émerge, au moment où ces lignes sont écrites — voiture autonome, algorithmes financiers intelligents, imagerie médicale intelligente, reconnaissance faciale à grande échelle en temps réel —, il faut se rendre à une évidence : c’est de la technique à l’état pur, c’est-à-dire la recherche de l’efficacité en toutes choses. Il s’agit donc bien de puissance technique, d’un rapport à la technique telle que celle-ci cherche à tout assimiler et à fédérer sous sa tutelle. Et ça, aucune contestation écologique, aucune campagne de sensibilisation pour l’environnement, aucune législation environnementaliste ne parviendra à surseoir à cet impératif, à savoir que la technique fédère tout sous sa tutelle.

En ce sens, pour Ellul, le premier caractère du système technicien est l’autonomie. La technique ne dépend que d’elle-même, elle trace son propre chemin, elle est un facteur premier. Conséquemment, c’est l’homme qui doit s’adapter à la technique et non l’inverse : « la technique a permis à l’homme de maîtriser la nature, pour devenir elle-même une seconde nature dont l’homme subit désormais les assauts et à laquelle il doit s’adapter[3]. » Et si la technique est autonome, c’est aussi dire qu’elle est une action, non une réaction : c’est le milieu sur lequel elle agit qui réagit à elle, qui s’adapte ; c’est la condition de son développement. Autrement dit, si la technique permet à l’homme de se dépasser, elle est, dans le même souffle, devenue un processus autonome auquel l’homme est assujetti.

Dès lors, est-il possible pour les écologistes de passer outre cet impératif, de le contourner, ou même de l’infléchir ? Rien n’est moins certain. Pourquoi ? Pour répondre en partie à cette question, que le lecteur me permette de formuler une hypothèse de travail qui permettra de poursuivre la présente démarche :

Première hypothèse de travail

Si Jacques Ellul affirme que « la technique a maintenant pris une autonomie à peu près complète à l’égard de la machine, et [que] celle-ci reste très en arrière par rapport à son enfant[4] », nous pensons que l’arrivée de l’intelligence artificielle, fille de la technique, est en passe de tenir lieu et place de la technique. Par la seule présence des réseaux de neurones artificiels, l’intelligence artificielle devient la technique avec un grand T, parce que cette technologie qu’est l’intelligence artificielle est non seulement en mesure d’apprendre par elle-même et de rechercher par elle-même de façon systématique la méthode absolument la plus efficace en toutes choses, mais elle sera aussi en mesure d’absorber de façon définitive tout ce qu’elle peut absorber, même la vie sociale.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

Du succès de l’écologisme

[1] Ellul, J. ([1977] 2004), Le système technicien, Paris : Calmann-Lévy, réédition Le Cherche midi, p. 40.

[2] Ellul, J. ([1958] 1990), La Technique ou l’Enjeu du siècle, 3e éd., Paris : Armand Colin, p. 2.

[3] Encyclopédie de l’Agora (2012), Technique, URL : http://bit.ly/2dTcBlE.

[4] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 2.

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