Le progrès est-il compatible avec l’environnement ?

Du succès de l’écologisme

Le progrès est-il compatible avec l’environnement ?

Condorcet, comme nous l’avons vu dans l’article précédent, aura peut-être eu raison : le progrès est à la source même du bonheur de l’espèce humaine. Ne dira-t-il pas :

« serait-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l’espèce humaine, doit être regardé comme susceptible d’un progrès indéfini, qu’il doit arriver un temps où la mort ne serait plus que l’effet, ou d’accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen, entre la naissance et la destruction, n’a elle-même aucun terme assignable ? Sans doute, l’homme ne deviendra pas immortel, mais la distance entre le moment où il commence à vivre, l’époque commune où naturellement sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d’être, ne peut-elle s’accroître sans cesse ?[1] »

Ce que Condorcet retient, c’est l’idée que la perfectibilité n’est pas un problème, mais bien une solution. Partant de là, Condorcet considère que l’espèce humaine possède cette unique capacité à s’améliorer par le seul fait d’être en mesure de conquérir la nature — alors que la mouvance écologiste prône plutôt l’harmonie avec la nature et non sa conquête. Si le projet réussi, et il a en bonne partie réussi jusqu’à aujourd’hui, plusieurs des problèmes qui affectaient jusque-là la condition humaine pourraient être éradiqués ou solutionnés : pauvreté, faim et maladie ne seraient désormais plus à l’ordre du jour.

En résolvant ces problèmes, il devient dès lors possible de produire des êtres humains mieux adaptés physiquement à leur environnement, plus intelligents et ayant un sens moral beaucoup plus développé — vieille idée issue du Siècle des Lumières. Le rythme du progrès, dans de telles circonstances, ne serait scandé que par cette volonté de dépassement profondément inscrite en nous. Et en parlant de ces vertus morales qui augmenteraient d’autant que les technologies progressent, il convient de rappeler que :

  • dès 1917, Orville Wright prédisait que « l’aéroplane contribuera à établir la paix de différentes façons — en particulier, je pense que l’aéroplane aura tendance à rendre la guerre impossible » ;
  • déjà en 1904, Jules Vernes pensait que le sous-marin, confiné à des opérations militaires, finirait par contribuer à la paix ;
  • Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite (nitroglycérine), était convaincu que son invention allait plus largement contribuer à établir la paix que ne l’auraient pu faire mille réunions et sommets sur le sujet ;
  • l’inventeur de la mitraillette, Hiram Maxim, à la question « Est-ce que cette arme ne rendra pas la guerre encore plus horrible ? », affirmait : « Non, elle rendra la guerre impossible » ;
  • Marconi, l’inventeur de la radio, en 1912, lors d’une conférence, disait : « La venue d’une ère sans fil rendra la guerre impossible, parce qu’elle rendra la guerre tout à fait ridicule » ;
  • en 1925, le président de la société RCA affirmait : « la radio contribuera à établir la paix sur la terre » ;
  • en 1890, peu de temps après l’invention du téléphone, John J. Carty, l’ingénieur en chef de la société AT&T, clamait qu’« un jour nous fabriquerons un système téléphonique mondial qui obligera les gens à utiliser une langue commune pour se faire comprendre, ce qui créera une grande fraternité à la dimension de la terre » ;
  • lorsque la télévision interactive s’est implantée aux États-Unis dans les années 1970, d’aucuns y ont vu un outil qui permettrait enfin de concrétiser le vieux rêve des philosophes de l’Antiquité : la démocratie participative ou la démocratie directe ;
  • lorsque le réseau des réseaux s’est pointé, Internet, encore là, nombreux sont ceux qui ont vu dans cette technologie un instrument de démocratie participative ;
  • en 2011, lors du printemps arabe, les évangélistes de la technologie ont suggéré que les médias sociaux allaient contribuer à contourner les systèmes totalitaires et à permettre l’émergence de la démocratie.

On le constate, l’idée romantique du XIXe siècle voulant que la science et la technologie augmentent de facto le niveau de moralité des populations a encore de belles années devant elle.

À rebours, il y a non seulement de quoi esquisser un sourire face à toutes ces propositions enchanteresses, mais bien de constater à quel point l’introduction d’une nouvelle technologie est empreinte d’une grande naïveté — c’est là un point sur lequel les écologistes articuleront en bonne partie leur discours en introduisant le Principe de précaution.

Malgré tout, malgré tous les exemples que nous pourrions ici aligner sur cette prétendue augmentation de valeurs morales au fur et à mesure que les technologies progressent, il n’en reste pas moins que le mythe de la technologie salvatrice a la vie dure. Pourquoi ? Parce que la technologie promet.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

[1] Condorcet (1798), Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 4e édition, Paris: Agasse, p. 386.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.