Le progrès versus l’écologisme

  Du succès de l’écologisme

Le progrès versus l’écologisme

L’ouvrage de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, à presque 230 ans de distance, est d’une importance capitale aux fins de la présente discussion, parce que l’auteur est convaincu que les progrès de la raison ― le projet intrinsèque des Lumières, à savoir l’ordre rationnel ― sera suffisant pour éliminer la barbarie. Quelle n’est pas sa déception de constater que, même à son époque, si peu a pu être fait pour assurer le bonheur de l’humanité. Et pourtant, de l’autre côté de l’Atlantique, le 7 septembre 1787, un certain Thomas Jefferson avait réussi à inclure dans la constitution des États-Unis l’idée que la poursuite du bonheur était un droit fondamental légalement reconnu.

« L’ami de l’humanité », comme plusieurs qualifiaient Condorcet, « a prouvé que les vices et les malheurs des hommes sont le fruit des institutions sociales ; que la société doit une instruction publique et gratuite qui embrasse ce que l’on fait sur chaque science et sur chaque art, qui facilite le progrès que chacun d’eux doit faire et prépare les moyens de les rendre promptement utiles[1]. » Déjà est présente en germe l’idée que la science et le progrès qu’elle propose sont neutres et que ce sont les institutions qui en corrompent la finalité.

Mais plus encore, lorsque Dyannère suggère qu’« après avoir médité avec lui [Condorcet] sur les époques remarquables de l’Histoire de l’esprit humain, après avoir admiré la sagacité et la profondeur de son génie, l’étendue de ses connaissances, la rapidité et la clarté de son style, vous auriez joui des bienfaits qu’il annonce à la postérité et dont la réalité est démontrée par ceux dont nous jouissons ou dont nous entrevoyons la jouissance[2] », c’est non seulement un acte de foi envers le progrès qui est ici demandé, mais c’est aussi la ferme conviction que le progrès n’est que porteur de bonheur pour tous les hommes. Et si vous pensez à « la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine, n’admirez-vous pas l’art avec lequel il [Condorcet] suit le progrès des sciences et de la civilisation, l’influence du génie sur les hommes éclairés et celle de ceux-ci sur la multitude. […] Nous ne l’oublierons jamais, chaque science est liée à toutes les autres, et les progrès de chacune d’elles accélèrent par conséquent ceux de toutes les autres[3]. » Ici, c’est l’idée du phénomène d’autoaccroissement technologique qui est convoquée.

Il y a deux idées à retenir dans la phrase précédente : (i) perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine ; (ii) le progrès de chaque science accélère celle de toutes les autres. Faut-il ici préciser qu’il est possible de parler de progrès à la seule condition de comparer deux états historiques où l’état d’arrivée est supérieur à l’état de départ, et que l’idée de progrès, contrairement à celle de changement ou d’évolution, implique par la force des choses un jugement de valeur.

Cette idée d’une perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine est fédératrice, car elle engage à la fois les individus et les institutions et se constitue comme fait social total. D’ailleurs, les siècles qui suivront n’auront de cesse de prouver qu’il est possible de perfectionner indéfiniment l’être humain et la société.

D’autre part, l’idée voulant que le progrès de chaque science accélère celle de toutes les autres se cale directement dans le discours de la Singularité technologique de l’ingénieur américain Ray Kurzweil. Si ce dernier prévoit que cette Singularité surviendra dans la troisième décennie du XXIe siècle, c’est justement qu’il se fonde sur la convergence de technologies de pointe comme le développement de l’informatique quantique, des biotechnologies, de la bioinformatique, des nanotechnologies, de la génomique, de l’intelligence artificielle, des neurotechnologies et des sciences cognitives. D’ailleurs, ce que Condorcet lui-même disait à propos du futur est plus qu’éloquent :

« Enfin, l’espèce humaine doit-elle s’améliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts, et par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de prospérité commune ; soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique ; soit enfin par le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut être également la suite, ou de celui des instruments qui augmentent l’intensité ou dirigent l’emploi de ces facultés, ou même celui de l’organisation naturelle[4]. »

Quelques éléments ici à retenir. Premièrement, le progrès scientifique, technique et technologique contribue au progrès moral et aux pratiques de conduite en société. Deuxièmement, le progrès est susceptible de perfectionner non seulement les facultés intellectuelles par l’accumulation toujours plus élargie de savoirs et de connaissances, mais il est aussi susceptible de perfectionner le corps lui-même.

On reconnaît là tout le discours sur l’éducation du philosophe britannique John Locke (1632-1704) et du pédagogue allemand Johan Gutsmuth (1759-1839). D’ailleurs, toute la machine olympique roulera, aux XXe et XXIe siècles, sur cette idée du corps améliorable et perfectible à volonté ― les pays du bloc soviétique en feront l’étonnante démonstration avec force drogues. Troisièmement, et non la moindre, l’idée qu’il serait possible d’améliorer les facultés intellectuelles, soit en les augmentant par une quelconque technologie, soit en les couplant à une quelconque technologie. Finalement, Condorcet prévoyait déjà de surseoir à l’évolution naturelle de l’espèce en intervenant sur son « organisation naturelle ».

Comment Condorcet entrevoyait-il de mettre en œuvre ce programme ? En faisant en sorte que la liberté, l’égalité et la prospérité à l’intérieur même d’une nation et entre nations élèvent le niveau général d’instruction, et que, en retour, cette élévation générale, à travers la science, permette de produire des savoirs et des connaissances qui auraient pour effet de rendre le monde meilleur. Le programme n’est pas banal, car ce développement des sciences produira, d’une certaine façon, un genre de spirale infinie des Lumières. Le résultat est on ne peut plus séduisant : l’accès à une meilleure alimentation ; la mise en place de mesures d’hygiène efficaces ; le développement d’une médecine à même de prolonger l’espérance de vie.

Certes, le développement de l’industrie agroalimentaire, au XXe siècle, a permis de produire des aliments de masse pour une distribution de masse, éliminant d’autant les problèmes de pénurie alimentaire, mais elle a aussi laissé en plan des millions de gens qui ne peuvent avoir accès à des aliments de qualité à cause de leur condition socioéconomique, autant dans les pays développés que dans les pays émergents. Le tout-à-l’égout de la fin du XIXe siècle, l’adduction d’eau, l’invention du coude sous l’évier et la toilette, et la gestion des déchets ont largement contribué à prolonger l’espérance de vie. En ce qui concerne la médecine, la découverte des vaccins et celle des antibiotiques aura éliminé la plupart des grandes maladies infectieuses. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’augmentation du niveau de vie et la mise en place d’une véritable classe moyenne aura également contribué à l’augmentation de l’espérance de vie.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

[1]Dyannère, A. (1796), Notice sur la vie et les ouvrages de Condorcet, Leipzig : Pierre-Philippe Wolf, p. 53.

[2]Idem., p. 15.

[3]Idem., p. 26-27.

[4]Condorcet (1798), Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 4e édition, Paris: Agasse, p. 335.

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