Climat, les 3 impératifs commandés par l’horizon de la peur

  Du succès de l’écologisme

Les 3 impératifs de l’écologisme

Dans l’article précédent, nous avons vue que l’horizon de la peur climatique oppose comportements sains (attitudes et comportements à adopter pour se prémunir contre la variabilité et l’incertitude) et comportements malsains (attitudes et comportements à éviter pour ne pas être affecté par la variabilité et l’incertitude). La finalité de ce discours hygiéniste se traduit par la recherche d’une stabilité structurelle pour la société, autrement dit, une vaste entreprise de domestication collective de l’incertitude que porte tout le discours de l’écologisme.

Partant de là, on se retrouve, dans un premier temps, avec trois impératifs : (i)  une mise en alarme des espaces et des comportements potentiellement pathogènes ; (ii) une mise à distance des dangers et des périls potentiellement pathogènes ; (iii) une mise aux normes des espaces et des comportements sous l’aspect de circonscriptions sécuritaires.

Dans un deuxième temps, la science a investi l’horizon de la peur — chaque nouvelle publication du GIEC, avec ses données inquiétantes, rapproche l’horizon de la peur, les conférences COP aliment cette peur —, les grandes organisations écologistes proposent aux autorités des moyens à mettre en œuvre pour contrer la catastrophe climatique appréhendée, ainsi que les démarches à privilégier pour y arriver. Ce que cela signifie en creux, c’est que les autorités démocratiquement élues seraient à ce point mal informées de l’urgence climatique, qu’il faut les prendre par la main afin de les guider dans la bonne voie.

On comprendra dès lors pourquoi l’adhésion sociale envers tout ce qui permet de domestiquer l’incertitude en matière d’environnement est si forte et consensuelle. En misant, d’une part, sur le niveau d’aversion naturelle de l’être humain envers la variabilité et l’incertitude, et d’autre part, en misant sur le niveau d’inclination de l’être humain envers la stabilité et la certitude, l’écologisme est parvenu à structurer un discours puissant et mobilisateur. Ce n’est pas rien, car en procédant ainsi, le discours verrouille toutes possibilités de contestation, puisqu’il est arrivé à faire massivement accepter l’idée que la planète coure effectivement à sa perte.

Et c’est là l’autre grande réussite de l’écologisme, la mise au ban de la société de tous ceux qui iraient à l’encontre des thèses voulant qu’il y a urgence climatique, qu’il s’agisse aussi bien des institutions que des individus. En fait, dire qu’un gouvernement ne prend pas au sérieux la question climatique, qu’il en fait trop peu, qu’il cherche avant tout à favoriser les pétrolières et l’industrie lourde des ressources naturelles, c’est aussi le frapper d’un anathème en l’accusant de ne pas s’inquiéter de l’avenir des générations à venir.

Autrement, dire que chaque individu doit faire sa part — le salut de tous passe par le salut de l’un —, moins consommer, composter, recycler, viser le zéro-déchet, bref se livrer et s’astreindre à un ensemble de pratiques prophylactiques visant à réduire son empreinte carbone, il y a peut-être là le début d’une tentation à contrôler et réguler la vie de tous. Pour y parvenir, il suffit de stigmatiser les individus en leur renvoyant leurs propres comportements délictueux.

Par exemple, de plus en plus de députés européens suggèrent d’interdire les liaisons aériennes domestiques qui relient à moins de 5 heures de distance de train certaines destinations. « En Suède, pas d’interdictions mais de nombreux habitants préfèrent désormais voyager en train par conscience écologique. Le phénomène porte un nom: « flygskam », qui signifie « la honte de prendre l’avion ». Et ses effets se font ressentir sur l’activité des compagnies aériennes. Au premier trimestre 2019, l’Agence suédoise des transports a publié les chiffres pour l’ensemble des 38 aéroports du pays : le nombre de passagers a diminué de près de 4,4% sur un an, dont — 5,6% sur les vols domestiques. Au contraire, les transports ferroviaires, eux, se frottent les mains[1]. »

L’horizon de la peur, en matière de climat, est celui d’un effondrement civilisationnel et climatique (climate collapsing) appréhendé : « L’effondrement de la civilisation et de la nature se profile à l’horizon », a déclaré le naturaliste britannique David Attenborough lors du sommet des Nations Unies sur le changement climatique en Pologne en 2018. Son appel est on ne peut plus clair : « En ce moment, nous sommes confrontés à une catastrophe d’origine humaine d’envergure mondiale, notre plus grande menace depuis des milliers d’années : le changement climatique. Si nous n’agissons pas, l’effondrement de nos civilisations et l’extinction d’une grande partie du monde naturel est à l’horizon. Nous sommes la dernière génération qui peut arrêter le changement climatique. […] Les gens du monde entier ont parlé. Le temps presse. Ils veulent que vous, les décideurs, agissiez maintenant. Leaders du monde, vous devez diriger. La continuation des civilisations et du monde naturel dont nous dépendons est entre vos mains. »

Il est là l’horizon environnemental de la peur et son corollaire, l’écoanxiété. À constamment marteler le message que nous assisterons sous peu à un effondrement climatique et civilisationnel, à constamment répercuter sur toutes les tribunes médiatiques ce message, celui-ci prend corps. En misant sur l’horizon de la peur, et malgré ce que l’écologue et écologiste David Suzuki puisse en dire comme étant une erreur tactique[2], la peur, l’alarmisme et le catastrophisme fonctionnent très bien.

Pour preuve, lorsqu’une simple citoyenne déclare « Je ne me sens plus à l’aise de prendre l’avion alors qu’on va dans le mur. J’ai réalisé qu’il faut en finir avec le tourisme. Ce n’est pas vrai qu’on doit quitter le pays pour voyager. […]  Je fais surtout ça pour ma conscience, pour atténuer mon écoanxiété. Au moins, je vais pouvoir regarder les jeunes en face et leur dire que j’ai vraiment essayé de faire quelque chose » [3], elle n’est surtout pas la seule à s’exprimer ainsi. Concrètement, la peur, l’alarmisme et le catastrophisme sont d’une redoutable efficacité, d’où la capacité de l’écologisme, en tant qu’idéologie, à modeler les façons de penser.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Le Figaro (2019, [1e juin]), Climat : des députés veulent mettre fin à certains vols domestiques trop polluants, URL: http://www.lefigaro.fr/actualite-france/climat-des-deputes-veulent-mettre-fin-a-certains-vols-domestiques-trop-polluants-20190601.

[2] Mercure, P. (2016 [24 mars]), Entrevue avec David Suzuki, Un octogénaire qui ne doit rien à personne, La Presse, URL : http://plus.lapresse.ca/screens/4f048949-3e1a-4093-9406-62a59acf971d__7C__Cdh6E.-rd2Cw.html.

[3] Paré, É. (2019 [28 juillet]), Changements climatiques: des Québécois ne prennent plus l’avion, Agence QMI.

 

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