L’incontournable progrès

  Du succès de l’écologisme

L’incontournable progrès

Comme je l’ai expliqué dans les articles précédents, un discours qui mobilise doit obligatoirement mobiliser en opposition à un autre ou plusieurs autres discours. De ces discours, j’ai retenu celui du progrès avec le développement de la science positive et du secteur des technologies, ainsi que celui du capitalisme avec la mondialisation et son incarnation néolibérale.

Mon hypothèse, comme je l’ai brièvement envisagée dans les articles précédents, avance l’idée que le discours de l’écologisme s’articule essentiellement autour de la tension qui existe entre l’optimisme de Condorcet concernant l’amélioration sans fin du genre humain à travers le progrès, le concept malthusien de la rareté des ressources, et la conception darwinienne de la compétition naturelle pour les ressources disponibles comme force d’évolution à travers le temps.

C’est donc de ces tensions qu’est née l’idée d’une humanité universellement et ontologiquement destructive dont il faudrait réfréner les ardeurs afin de sauver la planète ; c’est le mariage entre, d’une part, une nature sauvage à préserver, et d’autre part, une volonté affirmée de vivre en harmonie avec la nature. Il y aurait donc eu, à un moment donné de l’histoire, une période où l’être humain aurait vécu en harmonie avec la nature — le discours environnementaliste prête souvent aux peuples autochtones cette sagesse — et cette période, désormais révolue, serait à retrouver.

Comme le soulignait l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936), le progrès n’est pas un mouvement, mais un état qui consiste à se sentir en avant, quoi que l’on fasse, sans pour autant avoir besoin d’avancer. Et pourtant, nous avons tous l’impression que le progrès fait avancer la société, la rend meilleure, plus humaine. À entendre tous les chantres des technologies numériques et de l’intelligence artificielle, si les pays les plus riches, en développant de plus en plus de technologies deviennent encore plus riches, cette richesse par technologies interposées percolera dans les pays les plus pauvres et ceux-ci pourront éventuellement émerger de leur pauvreté. Il faut réellement disposer d’une foi à toute épreuve pour croire tout ce qui nous est raconté à propos du progrès qu’installera l’intelligence artificielle dans nos sociétés. Et pour les écologistes, cette foi se doit d’être bétonnée, car la marche de la technologie est inéluctable.

À ce titre, le progrès, et c’est l’hypothèse que j’avance, est la pierre d’achoppement de l’écologisme. Elle est sa difficulté première, car depuis la Révolution industrielle, le progrès n’aurait eu de cesse de dégrader l’environnement. Pour plusieurs écologistes, ce n’est pas en introduisant plus de technologies pour régler les problèmes induits par les technologies précédentes que l’on arrivera à solutionner les problèmes actuels, mais bien en faisant appel à des solutions non technologiques ou à des solutions technologiques de basse résolution.

Mais voilà, la machine technologique a été lancée à la vitesse grand V dès les débuts de la Révolution industrielle, et non loin de décélérer, elle accélère toujours plus rapidement, sa dernière incarnation étant l’intelligence artificielle. Et il est là tout défi des écologistes, trouver un équilibre entre une nature à préserver et un développement technologique et scientifique toujours plus accéléré.

Et elle est aussi là la confrontation, entre nature et progrès. De plus, avec l’émergence du concept de ville intelligente qui, loin d’être une mode, se révèle plutôt être une tendance de fond qu’autrement, l’équilibre, pour les écologistes, sera de plus en plus difficile à maintenir.

Et pourquoi cet équilibre sera-t-il de plus en plus difficile à maintenir ? La notion même de progrès, depuis le Siècle des Lumières, a eu une influence dominante et quasi irréversible sur l’évolution des sociétés occidentales. Le progrès, au sens où l’entend Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, mieux connu sous le nom de Marquis de Condorcet (1743-1794), c’est avant tout la ferme conviction que le progrès est essentiellement porteur de bonheur pour l’ensemble de l’humanité. Avec son livre Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, le progrès renvoie justement à cette perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine et au fait que l’avancement de chaque science accélère celle de toutes les autres.

Cette idée d’une perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine est fédératrice, car elle engage à la fois les individus et les institutions et se constitue comme fait social total. D’ailleurs, les siècles qui suivront n’auront de cesse de prouver qu’il est possible de perfectionner indéfiniment l’être humain et la société.

D’autre part, l’idée voulant que le progrès de chaque science accélère celle de toutes les autres se cale aujourd’hui dans le discours de la Singularité technologique et de l’intelligence artificielle de l’ingénieur américain Ray Kurzweil qui, comme il fallait s’y attendre, prédit un avenir radieux pour l’humanité par le truchement de la science et des technologies.

Ce qu’il y a de particulier avec le progrès, c’est qu’il n’est possible qu’à certaines conditions. Quatre processus sont à l’œuvre qui permettent le progrès : l’auto-accroissement technologique, l’autonomie technologique, l’unicité technologique, l’absorption technologique. Nous reviendrons plus loin sur ces notions, car elles sont centrales à ma démarche de sociologue dans différents domaines.

L’auto-accroissement technologique correspond à ce processus par lequel la technologie progresse par minuscules perfectionnements qui s’additionnent indéfiniment jusqu’à former une masse de conditions nouvelles qui permettent un pas décisif. L’autonomie technologique renvoie à cette idée que la technologie est indépendante à l’égard de l’économie, de la politique, de la morale et des valeurs spirituelles. Elle est une réalité en soi qui se suffit à elle-même, autonome à l’égard de l’homme qu’elle oblige à s’aligner sur elle, modifie radicalement les objets auxquels elle s’applique sans être pour sa part modifiée par eux. L’unicité technologique renvoie au fait que si les technologies existent et que si elles sont efficaces, elles doivent impérativement être utilisées dans un sens ou dans l’autre, toutes technologies confondues. L’absorption technologique survient du moment où la technologie devient sociale et sociable, du moment où elle intègre à son fonctionnement l’ensemble des composants de la société.

Toutefois, ce n’est pas à plus de technologies de pointe auxquelles s’attendent certains écologistes, mais bien à l’utilisation de technologies de basse résolution autant que faire se peut. Qu’en est-il en réalité ?

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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