Sommes-nous une espèce envahissante ?

  Du succès de l’écologisme 

Sommes-nous une espèce envahissante ?

Dans l’article précédent, nous avons entrevue l’idée que des ressources limitées signifient que nous devrions tenir compte de notre consommation actuelle, des niveaux de vie qui sont acceptables, et de la façon de maintenir les écosystèmes dont nous dépendons et de la quantité d’êtres humains vivants. En fait, une grande partie de ces idées qui refont aujourd’hui surface ont été abordées dans le livre The Population Bomb de Paul Ehrlich, mais elles sont réactualisées au fur à et à mesure de l’évolution du discours de l’écologisme.

Quand on y regarde de près, les idées néomalthusiennes exprimées par The Population Bomb n’étaient pas seulement en accord avec la crainte de la population américaine de finir vitrifiée dans le souffle atomique en pleine guerre froide, mais elles résonnaient déjà fortement avec les militants du Sierra Club dévoués à la protection de la nature sauvage.

Même si le Sierra Club, une organisation plus que classique de préservation de la nature, n’avait accordé que peu d’attention à la surpopulation ou à l’écologie mondiale avant 1960, il n’en reste pas moins que les idées des penseurs américains de la « nature sauvage » comme Henry David Thoreau et John Muir avaient constitué les fondements philosophiques de l’agenda politique du Club. De 1952 à 1967, sous la supervision de l’environnementaliste David Ross Brower (1912-2000), le Sierrra Club est devenu l’une des plus influentes organisations de préservation de la nature. Il a mené une série de campagnes fortement médiatisées pour préserver les ressources scéniques du développement des promoteurs immobiliers et industriels, et il a réussi à empêcher plusieurs projets de voir le jour.

Toutefois, avec l’émergence d’un mouvement environnemental plus vaste au cours des années 1960, Brower et d’autres membres du Sierra Club ont commencé à s’intéresser aux questions relatives à la population. En 1968, Brower commande et publie le texte d’Ehrlich, dans l’espoir de communiquer « l’urgence qui sera nécessaire à la réalisation de la prédiction de la survie de l’humanité[1] ». Dans son Avant-propos au livre de Paul Ehrlich, Brower écrit que « des organisations comme le Sierra Club ont été beaucoup trop silencieuses au sujet de la menace ultime pour l’humanité[2] » que représente la surpopulation.

Le partenariat du Sierra Club avec Paul Ehrlich raconte une histoire plus vaste qu’il n’y parait de prime abord. Comment une organisation comme le Sierra Club, dédiée à la protection de la nature sauvage depuis plus de 70 ans, a-t-elle réussi à faire converger l’idée de protection de la nature sauvage avec celle de la rareté des ressources, et comment ces deux concepts ont-ils pu devenir synonyme dans l’esprit de nombreux environnementalistes ?

Mon hypothèse, et ce n’est pour le moment qu’une hypothèse — que j’ai l’intention de développer plus en profondeur dans un autre livre —, stipule que l’humanité est universellement et ontologiquement considérée comme destructive, et que cette rencontre épistémologique a joué un rôle décisif dans la façon dont les deux mouvements se sont fusionnés. En d’autres termes, étant donné que l’être humain serait fondamentalement et ontologiquement un prédateur de la nature, il y aurait obligation de protéger les milieux naturels sauvages et les soustraire à l’exploitation industrielle. Donc, si on examine attentivement les interprétations critiques de la pensée sauvage et du néomalthusianisme, on devrait pouvoir dégager des pistes qui pourraient éventuellement étayer, nuancer ou infirmer mon hypothèse.

Les penseurs de la « nature sauvage » et les néo-malthusiens ont conclu que moins il y aura de gens sur la planète, plus y aura de milieux sauvages naturels et protégés, plus les êtres humains bénéficieront d’une meilleure qualité de vie. De là est née l’idée que l’être humain est une « espèce envahissante », un cancer en quelque sorte à la surface de la planète.

Conséquemment, si les environnementalistes essaient de sauver l’espèce humaine de l’extinction, ils rendront un bien mauvais service à la planète. Il ne faut donc pas se surprendre de voir circuler de plus en plus l’idée voulant que la terre serait en fait bien mieux sans nous.

De là, si nous considérons les humains comme un cancer pour la planète, il devient non pertinent de prendre position contre le génocide au Darfour, la guerre en Irak, la dévastation de la Nouvelle-Orléans et des communautés pauvres, parce que ces préoccupations appartiennent au domaine de l’activisme social/politique, et non de l’activisme environnemental. Est-ce vraiment le cas ?

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

[1] Brower, D, (1968), Foreword, The Population Bomb (1968), p. 13.

[2] Idem.

 

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