Écologisme, le mécanisme d’adhésion

 Du succès de l’écologisme 

Écologisme, le mécanisme d’adhésion

Trois conditions essentielles doivent être réunies pour qu’une masse importante de gens adhèrent à un technomythe, et en particulier à un technomythe comme l’est celui du discours de l’écologisme.

Condition 1 : celui qui affirme que le réchauffement climatique est inévitable doit croire en l’efficacité des méthodes, techniques et technologies pour contrer le réchauffement climatique.

Par exemple, lorsque l’astrophysicien Hubert Reeves nous dit que « l’heure est critique si l’on veut sauver la planète du sort que l’humanité lui concocte à grands coups de gaz à effet de serre et de pompage de ressources naturelles[1] », on a tendance à le croire, car il vient du monde de la science, et qui plus est, de cette science reine, la physique, l’une des sciences les plus prédictives et les plus efficaces à ce jeu.

Lorsqu’il précise que sa démarche vise un triple objectif, « faire comprendre la menace, illustrer la prodigieuse beauté de la biodiversité terrestre et océanique, et susciter des envies d’action[2] », il n’y a aucun doute sur le fait qu’il croit en l’efficacité des méthodes, techniques, technologies, et des applications qui en découlent pour contrer le réchauffement climatique. D’ailleurs, ne dit-il pas que des « solutions existent pour renverser la vapeur[3] » ? Et lorsqu’il insiste sur le fait que des solutions existent, et comme il bénéficie d’un large capital de sympathie publique, et comme son image de patriarche lui confère une certaine sagesse, il est quasi impossible de ne pas croire en ce qu’il dit.

Un autre astrophysicien, Aurélien Barrau, a la ferme conviction qu’« Il n’est plus possible de le contester : le monde se meurt. La catastrophe en cours est immense. Peut-être sans précédent dans l’histoire universelle. […] Beaucoup d’humains — probablement une majorité, voire la totalité — vont souffrir et peut-être mourir. Les individus animaux vont mourir par dizaines de milliers de milliards. [et] au rythme actuel, dans quelques décennies, nous aurons presque tout saccagé. Nous aurons commis un crime contre l’avenir[4]. »

Autre exemple, lorsque le journaliste et animateur de télévision Nicolas Hulot a démissionné de son poste de ministre en août 2018, se sentant « tout seul à la manœuvre », il a déclaré : « Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur de ces enjeux-là. Et donc je prends la décision de quitter le gouvernement », tout en justifiant sa décision sur l’action insuffisante de ce dernier en matière d’environnement. Comme il le souligne fort bien par ailleurs en parlant de sa stratégie environnementale des « petits pas », « Est-ce que nous avons commencé à réduire l’utilisation de pesticides ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à enrayer l’érosion de la biodiversité ? La réponse est non. Est-ce que nous avons commencé à nous mettre en situation d’arrêter l’artificialisation des sols ? La réponse est non. » Partant de là, Nicolas Hulot, tout comme Hubert Reeves, et comme tous ceux qui ont la certitude que le réchauffement climatique est inévitable et qu’il y a moyen de le contrer, démontre que son engagement, loin d’être vain ou factice, est fondé.

D’autre part, lorsque l’ex metteur en scène du Cirque du Soleil, Dominic Champagne, également écologiste, militant et activiste de la cause environnementale, nous dit que « […] la jeunesse est inquiète, parce que la raison scientifique nous dit qu’il y a des raisons importantes de s’inquiéter et qu’il faut opérer des changements radicaux à brève échéance[5] », et que « le consensus scientifique est sans équivoque : sans changements rapides et radicaux, nous serons confrontés à des bouleversements qui entraîneront des impacts catastrophiques pour l’humanité et la vie sur Terre[6] », il est indéniable qu’il y a ici un appel systématique à la vérité avérée de la science.

Ce que les trois exemples ci-dessus nous disent, c’est que l’efficacité des solutions passe à la fois par l’autorité scientifique, les groupes de pression, et les médias qui abreuvent le public de nouvelles dévastatrices à propos du réchauffement de la planète, mais qu’il y a aussi possibilité de s’en sortir, pourvu que l’on applique les méthodes, techniques et technologies proposées par la recherche scientifique.

Condition 2 : celui qui applique ou utilise les solutions, méthodes, techniques et technologies proposées pour contrer le réchauffement climatique, doit croire dans les dires de celui qui les propose.

C’est ici que les grandes organisations internationales — Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Union internationale pour la conservation de la nature, Programme des Nations unies pour l’environnement, Earth System Governance Project, etc.) —, les associations internationales — Greenpeace, Fonds Mondial pour la nature, International Union for Conservation of Nature, Les Amis de la Terre, Rainforest Alliance, Sea Sheperd, Wildlife Conservation Societey, Worldwatch Institue, etc. —, et les petites associations locales vouées à la préservation de leurs milieux, sont un rouage essentiel du processus, car ils deviennent non seulement la courroie de transmission des solutions à déployer pour contrer le réchauffement climatique, mais deviennent surtout de puissants catalyseurs de l’idée voulant que la planète coure à sa perte.

D’un côté, les organisations gouvernementales fournissent, dans un premier temps, les données scientifiques, structurent, dans un deuxième temps ces données scientifiques, et diffusent, dans un troisième temps, ce savoir scientifique à travers des comptes-rendus, des propositions, des congrès et des rencontres internationales.

De l’autre côté, une fois ce savoir scientifique structuré et diffusé, les dirigeants et les membres des grandes associations internationales — Greenpeace et toutes les autres — doivent « croire » dans ce que les grandes organisations internationales proposent, car elles sont leur « caution scientifique ». Du moment que les grandes associations internationales « valident » et accordent crédit à ce que proposent les organisations vouées à la recherche scientifique, les petites associations locales deviennent également de puissantes courroies de transmission des valeurs véhiculées par autant d’associations internationales.

De là, lorsqu’un militant propose dans son milieu des solutions, des méthodes, des techniques et des technologies pour régler tel ou tel problème de nature environnementale, il a la conviction que ce qu’il propose est justifié, parce qu’il croit dans les dires de celui qui propose lesdites solutions.

Condition 3 : la collectivité doit croire dans la relation qui s’établit entre celui qui propose les solutions et ceux qui les appliquent.

Et c’est ici que survient le point de bascule, c’est-à-dire ce moment où le collectif adhère massivement au discours ambiant à propos du fait de contrer le réchauffement climatique.

Lorsque les médias de masse, les sites spécialisés, les magazines de vulgarisation scientifique et les médias sociaux répercutent tous azimuts qu’il y a urgence, lorsque le GIEC et les conférences COP décrivent la nature même de l’urgence, lorsque les grandes associations environnementales pressent d’agir, lorsque les associations locales militantes agissent, c’est une alerte, un appel au secours (alerte-toute-en-urgence) qui est lancé, une prophétie de malheur en quelque sorte mêlant de multiples éléments hétérogènes et visant un futur indéterminé[7].

Comme le souligne le chercheur Fabrice Flipo, les résultats que présentent toutes ces organisations et associations constituent « de longs développements sur l’état des milieux terrestres, aquatiques et atmosphériques. Chiffres et concepts sont précis, détaillés. La part consacrée aux causes, en revanche, est généralement plus restreinte, beaucoup plus évasive, et hétéroclite. Les auteurs mettent en avant l’usage des produits issus de l’industrie chimique ; ils pointent l’augmentation massive de la quantité de déchets relâchée dans l’environnement, ainsi que leur composition, qui les rend inassimilables par le milieu ; et les mauvaises pratiques agricoles, les prélèvements excessifs et inappropriés d’eau, dans les rivières et les lacs, ou l’addition excessive d’éléments tels que le phosphore, qui provoque une dégradation des milieux aquatiques par eutrophisation. Si les causes secondes sont bien détaillées (effet de l’excès de phosphore, dégâts provoqués par les pesticides, etc.), les causes premières ne le sont guère, ou alors de manière trop vague : à nouveau, c’est l’homme, l’industrie, l’Occident, etc.[8] »

Ces rapports, malgré quelques faiblesses, deviennent des aides à la prise de décisions stratégiques, tant en géopolitique, qu’en économique, en finance et en environnement, que sur le plan individuel. Ce faisant, les gens sont non seulement amenés à croire dans les solutions, méthodes, techniques et technologies proposées pour contrer le réchauffement climatique, mais celles-ci deviennent ce par quoi le développement de la société doit passer.

En fait, il s’établit dès lors une relation entre le symbole (réchauffement climatique) et la chose symbolisée (le système qui l’incarne). Du moment qu’une masse critique d’individus est convaincue que le réchauffement climatique risque de conduire la planète à sa perte, que les événements météorologiques extrêmes sont de plus en plus fréquents, que les ressources naturelles s’épuisent de plus en plus rapidement, que la production de viande est une grande source de pollution des sols et de consommation d’eau, que la démographie galopante est insoutenable, que la mobilité est la principale source d’émissions de gaz à effet de serre, que l’accès à l’eau potable se fera de plus en plus rare, la collectivité croit dans la relation qui s’établit entre celui qui propose les solutions et ceux qui les diffusent et les appliquent.

Pour reprendre Claude Lévi-Strauss, que la science du scientifique ne corresponde pas toujours à une réalité objective n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est que l’individu croit dans les vérités d’aujourd’hui à propos du réchauffement climatique et du discours de l’écologisme, lui-même membre d’une société qui y croit. Il s’agit d’un système d’une grande efficacité « qui intègre tous les éléments d’une situation totale où » les organisations internationales, les associations environnementales, les associations militantes et écologistes locales, les individus, les solutions proposées, les méthodes, les techniques et les technologies « trouvent chacun sa place[9]. » Le mythe s’installe donc.

Et le mythe a ceci de particulier qu’il est une économie d’explications et une unité de solutions :

  • économie d’explications, dans le sens où le mythe arrive à synthétiser sous des formes simples et efficaces ce qui doit être compris : il y a réchauffement climatique, parce qu’il y a une augmentation des gaz à effet de serre, en particulier le CO2 d’origine humaine ;
  • unité de solutions, dans le sens où le mythe arrive à fédérer sous seulement quelques solutions efficaces la résolution des problèmes liés au réchauffement climatique.

En ce sens, le discours de l’écologisme est bel et bien une économie d’explications et une unité de solutions, car nul ne peut prétendre à l’exhaustivité en matière de connaissances scientifiques à propos du climat. De là le rôle fédérateur et fondamental de l’écologisme en tant que capacité à adhérer à son discours.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

[1] Bourgault-Côté, G. (2018), L’épique combat d’Hubert Reeves pour la biodiversité, Le Devoir, 9 avril.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Barrau, A. (2018 [27 août]), Un appel face à la fin du monde, Diacritik, URL : https://bit.ly/2TX8fRG.

[5] Shields, A. (2019 [23 mars]), Les militants étudiants pour le climat ressortent déçus de leur rencontre avec le ministre Charette, Le Devoir, URL : https://bit.ly/2FvxmTm.

[6] Shields, A. (2019 [12 mars]), Plus de 350 scientifiques appuient le mouvement étudiant pour le climat, Le Devoir, URL : https://bit.ly/2umHfwk.

[7] Chateauraynaud, F., Torny, D., Torny, F. (1999), Les sombres précurseurs, Paris : EHESS, p. 14.

[8] Flipo, F. (2017), « Qu’est-ce que l’écologisme ? », Socio-Logos [En ligne], vol. 12,  publié par l’Association française de sociologie, URL : https://bit.ly/2Cp0cmo.

[9] Lévi-Strauss, C. (2010), Anthropologie structurale, Paris : Plon, p. 228.

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