Écologisme, le mécanisme d’aveuglement sélectif

  Du succès de l’écologisme 

Écologisme, le mécanisme d’aveuglement sélectif

Cette capacité prédictive du technomythe a ceci d’intéressant qu’elle dispose de mécanismes d’aveuglement. Autrement dit, la capacité à prévoir des résultats concrets et tangibles comporte des façons de faire qui permet non seulement d’asseoir le discours de l’écologisme, mais d’en assurer efficacement sa diffusion et sa promotion à travers quatre processus : l’autovérification, la suppression de la vérification, l’automythification, l’occultation.

Autovérification

En sus de sa capacité prédictive, le technomythe dispose d’une stratégie particulièrement efficace : il n’est pas nécessaire de vérifier la validité du résultat attendu, car l’argument « Le GIEC a raison lorsqu’il dit qu’il y a urgence à agir, voyez les résultats, les grands glaciers fondent plus vite que prévu … » suffit à admettre qu’il y a réellement une relation de cause à effet. Conséquemment, le résultat se vérifie de facto.

Suppression de la vérification

Lorsque les médias, peu importe le type de média, se font la courroie de transmission des propositions lancées par les organisations et les grandes associations environnementales, il est de facto admis que lorsque le GIEC ou les rencontres COP signalent que les signes du réchauffement climatique sont visibles et qu’ils augmentent d’année en année, et que si des mesures ne sont pas immédiatement appliquées, les conséquences seront désastreuses pour la planète, ici, le résultat, en plus de s’autovérifier de facto, passe automatiquement de la catégorie « tend à démontrer » à « contribue effectivement ».

En fait, avec l’aide des médias de masse et des médias sociaux, la distance temporelle et scientifique requise pour confirmer si les gaz à effet de serre tendent à alimenter ou contribuent effectivement au réchauffement climatique s’efface totalement. Cette capacité du technomythe à gommer le temps requis pour effectuer la vérification scientifique du résultat attendu contribue à renforcer l’idée que la prétention à prédire est réelle.

Automythification

Autre caractéristique intéressante du technomythe, c’est qu’il possède la capacité à faire glisser un objet de sa catégorie sémantique d’origine vers une autre catégorie sémantique tout en ne perdant pas les caractéristiques intrinsèques de sa catégorie d’origine.

Le concept même de réchauffement climatique est éloquent à cet égard. Le postulat de départ du réchauffement climatique repose sur l’idée que plus il y a d’émissions de gaz à effet de serre, en particulier de CO2, plus l’atmosphère se réchauffe, d’où un accroissement de la température globale de la planète, tout comme dans une serre de verre. Ce qu’il y a d’intéressant avec le CO2, c’est qu’il est essentiel aux plantes chlorophylliennes, qui elles, l’absorbent par photosynthèse tout en rejetant de l’oxygène à la fin du processus, gaz essentiel à la vie animale. Avec le réchauffement climatique, le CO2 ne perd en rien de sa capacité intrinsèque à soutenir la vie, mais il acquiert une autre propriété, celle d’être dommageable pour la planète s’il est émis en trop grandes quantités.

Cet exemple montre un phénomène fort intéressant : un technomythe possède la capacité de mythifier un objet dès que de nouvelles propriétés lui sont accordées par la recherche scientifique ou le développement technologique en sus de ses propriétés intrinsèques. Que l’objet perde ses propriétés en sus n’a pas d’importance, car elles seront rapidement remplacées par de nouvelles, la science et la technologie y pourvoyant systématiquement par leur retour incessant à la recherche. L’objet est donc constamment soumis à un processus de remythification.

Par exemple, au fil du temps, le CO2 a acquis une autre propriété, celle du politique. Dans la notion même de réchauffement climatique, la nature est cardinale, c’est-à-dire qu’elle est au centre de tout ce qui articule les fondements du discours environnementaliste. Dans cette perspective, la nature est ni plus ni moins qu’« un ensemble de causalités et de processus qui agissent de leur propre agentivité, comme la gravité terrestre, à ceci près qu’ils ne sont pas aussi inexorables. La plasticité de ces régulations et leur caractère vulnérable en font les objets possibles d’enjeux politiques : c’est parce que le climat peut être déstabilisé qu’il devient un lieu de conflit, à la différence de la gravité sur laquelle nul n’a de prise [1]. »

Donc, si la nature est à ce point cardinale, et si trop de quantités de CO2 sont rejetées « dans la nature », donc la nature est forcément en danger. De là, il y a une responsabilité qui doit être identifiée quant à cette surcharge d’émissions de gaz à effet de serre. On comprendra dès lors que le capitalisme « sauvage », l’homme et l’Occident deviennent les porteurs de la catastrophe appréhendée. Et c’est là où le CO2 acquiert une dimension politique, car les organisations et associations environnementales, tout comme les associations locales militantes, interpellent le politique. Il est donc du devoir du politique de prendre les mesures nécessaires à travers des lois et des réglementations pour régler le problème.

Autre exemple fort intéressant, le CO2 a également acquis une autre propriété, celle du gouvernement de soi (notion entrevue précédemment). Chaque individu est dès lors convié à modifier ses comportements « délinquants » envers la nature en diminuant ses propres émissions de gaz à effet de serre — le salut de tous passe par le salut de chacun. Et cette diminution à laquelle chacun est convié passe par une multitude d’interventions dont, entre autres, le recyclage, le compostage, le zéro déchet, la mobilité active, l’électrification de sa mobilité, l’agriculture de proximité, l’agriculture urbaine, ses choix alimentaires (équitables et biologiques), le type d’habitation, etc.

L’automythification est essentielle au succès d’un discours mythique. Sans elle, il serait impossible d’adjoindre d’autres propriétés symboliques aux différents éléments constitutifs d’un discours mythique. En fait, l’automythification agit comme une boucle de rétroaction négative, c’est-à-dire qu’elle a la capacité à autoréguler un discours mythique tout en atténuant les perturbations qui pourraient l’affecter. Donc, plus le discours mythique attribue à ses constituants de base de nouvelles fonctions symboliques, plus il assure son succès, plus il est en mesure d’assurer sa pérennité, plus il se diffuse.

Occultation

Mon hypothèse suggère que le technomythe fait appel à un mécanisme d’aveuglement sélectif qui occulte sa finalité intrinsèque. Autrement dit, ce mécanisme a pour fonction d’occulter, de masquer et de disséminer le sens profond de sa finalité sous des significations secondes purement formelles.

Lorsque les médias s’entendent pour dire que la voiture autonome, bardée de systèmes intelligents, est l’avenir du transport, lorsque les grands constructeurs automobiles investissent des sommes faramineuses dans ce développement, lorsque même les écologistes disent que le car sharing sans conducteur est une avenue intéressante pour l’environnement — moins de propriétaires de véhicules, donc moins d’automobiles sur la route, donc moins d’émissions de gaz à effet de serre —, lorsque les entreprises de camionnage songent sérieusement aux camions autonomes, ce qui est présenté au public ce n’est pas la nature même des systèmes d’intelligence artificielle et de ce qu’ils impliquent qui est mentionné, mais bien ce que ces systèmes permettront éventuellement d’accomplir pour l’environnement. Autrement dit, on occulte totalement la spécificité des systèmes d’intelligence artificielle, à savoir la complexité technologique qu’elle implique et ses possibles ratés, au profit de l’amélioration environnementale et des conditions de vie.

Autre exemple, si dans le discours à propos du réchauffement climatique les concepts sont particulièrement bien détaillés, que les chiffres à propos de l’état des milieux terrestres, aquatiques et atmosphériques sont d’une grande précision, il n’en reste pas moins que la part consacrée aux causes premières est plus restreinte. En ne ciblant que l’homme, l’industrie et l’Occident comme causes premières, et en ne mettant d’avant que des causes secondaires comme l’utilisation massive de produits chimiques, l’augmentation exponentielle de production de déchets, les mauvaises pratiques agricoles, etc., on occulte, masque et dissémine la finalité du discours à propos du réchauffement climatique (normalisation collective des comportements) sous un amas de significations secondes purement formelles.

Cette nouvelle propriété qu’acquiert un objet à travers son processus de mythification offre une emprise efficace pour le monde de l’entreprise. Du moment qu’un objet acquiert de nouvelles significations symboliques, toute une industrie est dès lors autorisée à adhérer au mythe et à proposer une multitude de produits et services, d’où l’intérêt des chercheurs et des entreprises à s’y investir encore davantage, car ils trouvent ainsi le moyen d’articuler leur message sur la signification de l’objet et non sur la fonction initiale même de l’objet.

Ainsi, la voiture intelligente et autonome n’est plus seulement un simple moyen de déplacement, mais un moyen de protéger l’environnement et de réduire de façon drastique les accidents routiers, car il a été largement démontré au fil des décennies que l’accident routier est presque toujours d’origine humaine. Qui peut être contre le fait de réduire le nombre des accidents routiers et de protéger l’environnement ? En ce sens, lorsqu’une entreprise investit le champ de la symbolique d’un objet, elle réifie et remythifie ce même objet, tout comme elle renforce le technomythe par sa dimension commerciale et sa grande diffusion. Et c’est là où réside tout le pouvoir des entreprises, dans leur capacité à procéder à de l’aveuglement sélectif à grande échelle.

Par exemple, lorsque Elon Musk, le propriétaire de l’entreprise Tesla Motors, nous vante les qualités environnementales de ses voitures électriques dotées d’intelligence artificielle, ce qu’il nous vend, c’est essentiellement du symbole.

D’une part, le symbole d’un environnement plus vert par l’utilisation d’une énergie électrique non polluante et la mise au rancart des énergies fossiles, sources majeures d’émissions de gaz à effet de serre, sans pour autant spécifier comment sera produite l’énergie pour recharger les plus de ses voitures électriques.

D’autre part, le symbole de la sécurité, même si trois voitures de Tesla ont été impliquées dans des accidents de la route en mode autonome — Tesla a reporté la faute sur les conducteurs qui n’ont pas respecté la notice de sécurité du fabricant —, car les systèmes d’intelligence artificielle embarqués seraient plus efficaces que n’importe lequel être humain en matière de vigilance sur la route.

Les deux symboles mis en place par Tesla ont été à ce point efficaces, que les autres grands constructeurs automobiles n’ont pas eu le choix de s’aligner sur ceux-ci. En moins de cinq ans, la tendance a totalement été renversée en faveur des voitures hybrides et électriques (batteries lithium-ion ou hydrogène). Et ce n’est pas anodin, car il est souvent dit des start-ups comme Tesla Motors qu’elles sont « disruptives », parce qu’elles provoquent des changements et qu’elles installent de nouveaux paradigmes en affaire.

Quand on examine les choses à la lumière du technomythe, ce que les start-ups réussissent réellement à faire, c’est de s’emparer des symboles porteurs qui sont dans l’air du temps et de les intégrer dans leur stratégie d’affaires. Concrètement, elles arrivent à saisir le zeitgeist, la nouvelle nouvelle chose.

Ce faisant, elles contribuent à un aveuglement sélectif, car ce qu’elles proposent ce sont des résultats concrets et tangibles, occultant ainsi la finalité première.

© Pierre Fraser (Ph. D »), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

[1]Flipo, F. (2017), « Qu’est-ce que l’écologisme ? », op. cit.

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