Le discours de l’écologisme comme mythe fédérateur

  Du succès de l’écologisme 

Le discours de l’écologisme comme mythe fédérateur

Ce que Claude Lévi-Strauss nous dit essentiellement, c’est qu’un mythe est une histoire que les gens se racontent à propos d’eux-mêmes et de la société dans laquelle ils vivent, afin de comprendre la nature des rapports qu’ils entretiennent avec le monde extérieur et la position qu’ils occupent dans l’ensemble de l’univers[1]. Il souligne également que « la substance du mythe ne se trouve ni dans le style, ni dans le mode de narration, ni dans la syntaxe, mais dans l’histoire qui y est racontée[2]. » Pour Claude Lévi-Strauss, la principale force du mythe réside dans la mécanique qui lui est propre :

  • le mythe explique tout, car il est holistique ;
  • le mythe séduit par son aspect prometteur lié aux questions d’ordre technique ou sociopolitique ;
  • le mythe justifie en codifiant les institutions, les rites, les tabous, les interdits moraux et sociaux ;
  • le mythe mobilise dans un but donné, par l’effet de croyance partagé à la fois par l’individu et le collectif ;
  • le mythe évolue, car son contenu est susceptible d’évoluer à travers le temps en fonction de changements qui interviennent dans la structure et les valeurs collectives de la société.

La finalité du mythe, dans la perspective proposée par Claude Lévi-Strauss, est donc de fonder le lien social, de le maintenir, et de le perpétuer. À travers le mythe, les sociétés humaines construisent le sens et la forme de l’univers où elles se meuvent.

Pour ma part, c’est à partir de cette structure élaborée par Claude Lévi-Strauss que j’ai imaginé que, dans une société où la technique et la technologie dominent, la notion même de mythe avait vraisemblablement dû subir des altérations pour s’ajuster à la technosociété du XXIe siècle et devenir un technomythe. En ce sens, le discours de l’écologisme est l’un des technomythes les plus efficaces que nous possédions, après celui de l’intelligence artificielle, car il travaille puissamment à la fois sur l’individuel et le collectif. Rares sont les mythes qui sont en mesure de mobiliser en l’espace de seulement deux ou trois générations autant de gens et d’institutions.

Si le mythe cosmogonique développé par Claude Lévi-Strauss fait appel aux croyances et aux récits populaires, le technomythe, pour sa part, fait appel à la fois aux récits populaires (faits non avérés, non vérifiés, mais corroborés par leur répétition et l’usage) et aux récits scientifiques (faits avérés, vérifiés et corroborés par la pratique scientifique, corroborés par leur répétition dans les médias de toutes sortes).

Le discours de l’écologisme (en tant que technomythe), et c’est là sa grande force, complète sa structure symbolique en faisant appel à la fois à des données scientifiques avérées et à certains noyaux mythiques provenant de mythes anciens, modernes et contemporains.

Source 1 : données scientifiques
Tout d’abord, les données de la science et les applications technologiques fournissent non seulement une vision cohérente du monde, mais elles le font en s’appuyant sur des faits avérés, vérifiés et confirmés : dans un contexte X, si des mesures Y sont appliquées, des résultats attendus Z seront observables. Deuxièmement, l’argument « La science a démontré que… » est le principal véhicule permettant au technomythe d’étayer la crédibilité de ses propositions. C’est la portion rationnelle du mythe.

Source 2 : les noyaux mythiques
Si les données de la science et les applications technologiques fournissent une vision cohérente, avérée, vérifiée et confirmée du monde, les noyaux mythiques, quant à eux, fournissent une vision cohérente du monde fondée sur le symbolique. Le technomythe posséderait donc cette capacité à puiser dans les grands mythes classiques certains noyaux mythiques constitutifs, justement dans le but d’attribuer un sens aux données scientifiques et aux applications technologiques. Par exemple, il est plausible de supposer que le mythe de l’environnement aurait ainsi amalgamé différents noyaux mythiques pour se constituer et inscrire dans l’imaginaire collectif différents symboles particulièrement porteurs.

En amalgamant différents noyaux mythiques puisés dans différents mythes holistiques, le technomythe établit dès lors une relation entre le symbole et la chose symbolisée tout en étant étayée par des données scientifiques avérées et des applications techniques et technologiques efficaces. Le technomythe posséderait donc cette capacité à jouer sur deux plans : le rationnel et le symbolique. On comprendra dès lors pourquoi les environnementalistes et les écologistes insistent tant pour que les gouvernements s’appuient sur les données scientifiques, la science étant ici représentée en bonne partie par le GIEC.

Le technomythe fournit donc non seulement une vision cohérente du monde fondée sur des données scientifiques et des applications technologiques efficaces auxquelles est accordée valeur de symbole, mais offre à la fois une gamme de comportements attendus de la part des individus. Il autorise également la mise en place de structures sociales aptes à supporter la mise en œuvre de la promesse faite par un technomythe.

Dans le cas présent, la promesse faite par le mythe environnementaliste est celui d’un avenir radieux pour la planète où la pollution sera quasi inexistante, où les gaz à effet de serre auront été éliminés, où le climat sera presque revenu à ce qu’il était avant la Révolution industrielle, où presque tout sera recyclé, où le gaspillage sera chose du passé, où l’autosuffisance alimentaire deviendra chose courante à travers l’agriculture urbaine, où la consommation de viande ne sera le fait que de quelques irréductibles, où la mobilité sera optimisée en temps réel, où toute production industrielle sera soumise à la plus grande vigilance environnementale, où le Principe de précaution équivaudra en tout, où la décroissance économique et démographique sera à l’ordre du jour, sans compter que tout devra être certifié vert et/ou biologique pour satisfaire aux exigences hygiénistes les plus strictes afin de réduire au maximum l’empreinte carbone de l’être humain sur la planète.

Comme le souligne le sociologue Jean-Pierre Le Goff, « L’écologie se nourrit du fantasme d’un monde uni et pacifié[3] » où tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il s’agit là d’un vaste chantier que seul un mythe est en mesure de confronter, car il a cette capacité à mobiliser à la fois les individus et les institutions.

En ce sens, un technomythe est essentiellement un fait social total, et le discours de l’écologisme, quant à lui, est essentiellement un technomythe.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Du succès de l’écologisme

[1] Lévi-Strauss, C. ([1958] 2010), Anthropologie structurale, Paris : Plon.

[2] Idem., p. 241.

[3] Tremolet de Villers, V. (2019 [3 juin]), Jean-Pierre Le Goff : L’écologie se nourrit du fantasme d’un monde uni et pacifié, Le Figaro, URL : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/jean-pierre-le-goff-l-ecologie-se-nourrit-du-fantasme-d-un-monde-uni-et-pacifie-20190603.

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