Bien s’alimenter en temps de crise économique

  La saine alimentation 

Bien s’alimenter en temps de crise économique

En 1933, se fondant sur les travaux de Caroline Hunt, en pleine crise économique, dans un contexte où de plus en plus de gens vivent sous le seuil de la pauvreté, où le chômage est endémique (plus de 30% de la force nationale de travail était sans emploi[1]), où les marches contre la faim[2] et les mobilisations citoyennes pour faire changer les choses sont de plus en plus fréquentes, la nutritionniste Hazel Stiebeling, recrutée par l’USDA, reprend le discours alimentaire fondé sur la quantification, c’est-à-dire informer les gens sur la quantité d’aliments qu’ils doivent consommer pour rester en vie et survivre et dans quels aliments trouver ce qu’il faut consommer.

À ce titre, le guide intitulé Adequate Dietes for Families with Limited Incomes[3] préparé par Hazel Stiebeling et son équipe, s’ouvre comme suit : « L’actuelle situation économique oblige à porter toute notre attention, aussi bien au niveau national qu’individuel, sur la planification de ce qui constitue la meilleure utilisation possible des ressources alimentaires disponibles. Fondamental à toute planification, vient tout d’abord la connaissance exacte des valeurs nutritives des aliments, des besoins nutritionnels du corps et de la relation qui existe entre alimentation et santé[4] .»

Il importe de souligner que, bien que les conditions socioéconomiques de 1933 aient été totalement différentes de celles de 1917, le discours à propos de l’alimentation est resté fondamentalement inchangé[5]. Alors que le guide de Caroline Hunt spécifiait comment déterminer les besoins alimentaires et les combler, celui de Hazel Stiebeling reprendra la même démarche et s’emploiera avant tout à aider l’individu à choisir les aliments qui lui permettront de s’alimenter correctement en fonction de sa position sur l’échelle sociale. Alors que dans les années 1920 la croyance populaire voulait qu’une mauvaise santé relève avant tout d’une méconnaissance de ce qui constitue un régime alimentaire efficace, celle-ci fait place, après le krach boursier de 1929, à l’adéquation voulant que la mauvaise santé est directement liée à la pauvreté. Le corps, par sa seule apparence, était porteur, dans de telles conditions, de son identité sociale et par le fait même de sa propre stigmatisation.

Il faut également préciser que le Canada, pris au dépourvu par la crise économique, mettra sur pied une série de mesures pour les nombreux chômeurs, en émettant tout d’abord des coupons échangeables pour l’alimentation, l’habillement, le logement et le combustible, coupons qui seront par la suite remplacés par des chèques, sans exiger un travail en retour. Le gouvernement canadien, malgré tous ses efforts pour assurer l’apport alimentaire, constate le faible niveau d’éducation alimentaire et, en 1939, mandate le Conseil Canadien de la nutrition de corriger la situation.

S’appuyant sur les travaux de Stiebeling[6], le Conseil Canadien de la nutrition propose ses premières recommandations alimentaires[7]. En 1942, le Conseil canadien de la nutrition adopte définitivement les recommandations des États-Unis par souci d’uniformité, mais les remets en question en 1945 et publie ses propres normes. En 1940, les recommandations de Stiebeling seront par la suite reprises par le Royaume-Uni et la Ligue des nations[8].

Le guide alimentaire de Hazel Stiebeling, sur le plan quantitatif, est beaucoup plus élaboré que l’était celui de Caroline Hunt. Comprenant plus de 60 pages agrémentées de plusieurs graphes et statistiques, le but du guide est essentiellement de montrer qu’il est possible, peu importe le budget dont un individu dispose, de rencontrer les exigences alimentaires requises, aussi bien à un coût minimal, qu’à un coût modéré, qu’à un coût élevé.

Par exemple, sur une base annuelle, un individu contraint à un régime à coût minimal devrait consommer 240 livres de céréales et 8 livres d’œufs, alors que celui qui peut se permettre un régime où le coût n’a pas vraiment d’importance devrait consommer 100 livres de céréales et 30 douzaines d’œufs. Cette différence est tout simplement due au fait que la personne qui en a les moyens peut varier à volonté les groupes alimentaires qui lui permettront d’atteindre les valeurs adéquates pour être en santé.

Avec son guide alimentaire, Hazel Stiebeling a réussi a établir des corrélations entre le revenu disponible, la classe sociale d’appartenance, et la valeur énergétique des aliments.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  La saine alimentation  

[1] Nixon, R. A., Samuelson, P.A. (1940), « Estimates of Unemployment in the United States », The Review of Economics and Statistics, vol. 22, n° 3, August, p. 101-111.

[2] Le 31 octobre 1932, à Chicago, plus de 25 000 personnes descendront dans la rue pour participer à une marche contre la faim dans le but de protester contre les coupures dans les allocations aux plus démunis.

[3] Stiebeling, H. K. (1931), « Food budgets for nutrition and production programs », USDA Micellaneous Publication, n° 183, Washington : USDA.

[4] Idem., p. 1.

[5] Young, E. G. (1964), « Dietary standards », G. Beaton, E.W. McHenry (eds), Nutrition, A Comprehensive Treatise, vol. 2, New York: Academic Press, p. 299-350.

[6] Harper, A.E. (2003), « Contributions of Women Scientists in the U.S. to the Development of Recommended Dietary Allowances », Journal of Nutrition, vol. 133, n° 11. p. 3698-3702.

[7] Canadian Council on Nutrition (1940), The Canadian dietary standards, National Health, n° 8, p. 1-9.

[8] Miller, D. F. & Voris, L. (1968), « Chronologic changes in the Recommended Dietary Allowances », Journal of American Diet Association, n° 54, p. 109-117.

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