L’inextricabilité technologique

  La complexité technologique 

L’inextricabilité technologique

L’inextricabilité technologique renvoie à l’idée que tout système fondé sur des technologies finit par devenir complexe au point qu’il devient impossible de dissocier et de démêler les éléments qui le composent au risque de faire s’effondrer le système sur lui-même.

Il faut aussi se rendre à une autre évidence : aujourd’hui, même si tous ces strates et protocoles qui constituent l’infrastructure même d’Internet, ce que nous utilisons actuellement se résume plutôt à des couches d’applications et de nouveaux protocoles qui se sont ajoutés à cette infrastructure. Il suffit de se remémorer ce à quoi ressemblait un navigateur en 1995 pour s’en convaincre. Au fil du temps, toute une panoplie d’outils informatiques ont été développés pour faire cohabiter des systèmes et des logiciels qui n’avaient strictement aucun lien entre eux.

Par exemple, le langage de programmation Java permet de concevoir des traitements de texte en ligne et une multitude d’applications interactives. Le domaine de la sécurité, pour sa part, est particulièrement éloquent en la matière : pour compenser les multiples brèches de sécurité dont souffre l’infrastructure originale d’Internet, différents protocoles ont été développés par-dessus cette infrastructure afin que les transactions commerciales puissent être effectuées en toute sécurité, incluant toute une gamme d’applications servant à crypter et à décrypter toute information sensible ou de nature privée, tout comme d’effectuer des transactions financières hautement sécurisées.

Il va sans dire que tout ceci fonctionne relativement bien, même s’il y a parfois quelques ratés, mais il faut aussi considérer que non seulement le niveau de complexité augmente chaque fois qu’une nouvelle couche d’applications ou de protocoles est rajoutée, mais aussi que l’élégance et l’efficacité initiales de ce qui constitue l’épine dorsale d’Internet se diluent.

Il faut également prendre en considération un autre phénomène. Toutes les strates qui constituent l’infrastructure d’Internet, tout comme l’ensemble des applications qui ont été développées par-dessus celles-ci, comportent tous, et sans exception, des bouts de code informatique et du matériel qui fonctionnent sans qu’on ne sache vraiment pourquoi ni comment, et que personne ne s’aventurerait à modifier au risque de voir s’effondrer le système. Ce phénomène, nommé kluge, est inhérent à toute technologie. Partant de là, et si on fait le postulat que notre écosystème technologique est truffé de dizaines de milliers de kluges, voire des centaines de milliers, sinon plus, il y a peut-être de quoi s’inquiéter, mais paradoxalement, cet écosystème est efficace et fonctionne.

Un autre phénomène qu’il faut également relever est celui de l’inextricabilité, c’est-à-dire que tout système finit par devenir complexe au point qu’il devient impossible de dissocier et de démêler les éléments qui le composent au risque de faire effondrer le système sur lui-même.

Et ce phénomène n’est pas seulement propre au domaine des hautes technologies ; il est inhérent à tout écosystème développé par l’être humain. Qu’il s’agisse de l’infrastructure urbaine, du monde juridique ou médical, tout ensemble comportant différents systèmes, technologiques ou non, est hautement susceptible de devenir inextricable.

Par exemple, l’ensemble des lois qui régissent un pays, au fil du temps, sont devenues un incroyable enchevêtrement d’amendements et de révisions qui se croisent les uns les autres. La modification d’un seul article dans une seule loi peut entraîner la modification d’autres articles dans plusieurs autres lois. De plus, lorsque vient le temps de rendre un jugement, la jurisprudence ajoute une couche supplémentaire de liens qui pointent inévitablement vers d’autres lois. Finalement, le système législatif d’un pays ne devient, ni plus ni moins, qu’une toile tissée de liens serrés qui ne peuvent en aucun cas être démêlés ou défaits, autrement des dizaines de lois, sinon plus, seraient automatiquement affectées.

Inextricabilité et kluge sont donc des propriétés inhérentes à tout système technique qui se développe au fil du temps. À titre d’exemple, l’avion des frères Wright, construite en 1903, était un parangon de simplicité technologique ne comportant qu’un nombre très limité de composants et ne pesant qu’environ 340 kg. En comparaison, un Boeing 747 moderne pèse plus de 66 700 kg, comporte près de 6 millions de pièces différentes, et enchâsse environ 275 kilomètres de câbles. Plus généralement, depuis les débuts de la Révolution industrielle, tous les systèmes, sans exception, sont devenus massivement complexes. Deux exemples viennent appuyer cette thèse.

D’une part, le téléphone, inventé au début du XXe siècle, comptait, aux États-Unis, dès 1920, plus de 3 millions de circuits répartiteurs et plus de 17 millions de téléphones. En l’espace de quelques décennies seulement, le téléphone a établi son propre écosystème et a continué à se développer rapidement, enveloppant l’ensemble du pays dans une complexe infrastructure de télécommunication.

D’autre part, du moment où est apparu le microprocesseur, l’ordinateur personnel est aussi apparu et s’est rapidement implanté à la grandeur de la planète, donnant ainsi naissance à un puissant écosystème technologique, économique et financier qui allait transformer en profondeur les sociétés. Dans la foulée de la percée de l’ordinateur personnel, Internet s’est par la suite déployé, enveloppant la planète dans une toile technologique d’une complexité jamais atteinte.

Chacun des systèmes qui constituent aujourd’hui l’infrastructure technologique de notre société est avant tout le fruit d’une ingénierie planifiée. Partant de là, on serait en droit de penser que ces systèmes ont fait l’objet d’une conception rigoureuse, simple et élégante, faisant d’eux des systèmes prévisibles et facilement réparables. Mais voilà, malgré tous les efforts de rationalisation des meilleurs ingénieurs et des meilleurs informaticiens, les technologies deviennent de plus en plus complexes et compliquées.

À mon avis, comme ce phénomène ne se produit pas ex nihilo, il faut dès lors supposer que certaines « forces » sous-jacentes guident le développement technologique dans cette direction, conduisant ainsi de facto à une complexité toujours plus affirmée. Faut-il ici préciser que ces forces n’ont rien de concret, ni d’existence en tant que telle, comme pourrait l’être la gravité, mais elles agissent tout de même, inexorablement.

En fait, cinq liants font en sorte que la complexité est non seulement inhérente à toute technologie, mais qu’elle devient de plus en massive et inextricable au fil du temps. Ces cinq liants technologiques — interaction, interconnexion, interopérabilité, interdépendance, connectivité massive — alimentent constamment la complexité.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2018

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