L’accrétion technologique

La complexité technologique

L’accrétion technologique

L’accrétion technologique est ce processus qui fait en sorte que de nouvelles technologies se superposent successivement au fil du temps à des technologies déjà existantes et en service.

Le terme d’accrétion, surtout utilisé dans des domaines comme l’astrophysique et la géologie, renvoie à cette notion de constitution et d’accroissement d’un corps, d’une structure ou d’un objet par apport ou agglomération de matière, généralement en surface ou en périphérie de celui-ci. Ce phénomène prévaut également dans le domaine des technologies et particulièrement depuis que les technologies numériques ont investi le moindre recoin de nos vies.

Le célèbre problème du bogue de l’an 2000 est particulièrement éloquent en la matière. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tous les ordinateurs, même les microordinateurs, ont été conçus de façon à ce que la date d’une année soit représentée par seulement deux caractères, assumant ainsi par défaut que le siècle commençait forcément par le préfixe « 19 ». Conséquemment, si le problème n’avait pas été corrigé, tous les ordinateurs auraient remis le calendrier par défaut à « 1900 ». On comprendra dès lors que le 1e janvier 1900 ne tombe pas le même jour que le 1er janvier 2000, ce qui aurait pu avoir des conséquences relativement importantes.

Au milieu des années 1990, la Federal Aviation Administration des États-Unis avait rapidement compris que le bogue de l’an 2000 pourrait causer de sérieux problèmes au niveau du routage des avions : localisation ; identification ; altitude ; vitesse ; destination[1]. Avec plus de 30 ordinateurs IBM 3083 entrés en service au début des années 1980, la FAA ne fut pas au bout de ses peines lorsqu’elle prit conscience que seulement deux ingénieurs, déjà à la retraite à l’époque, seraient en mesure de reprogrammer adéquatement plus de 500 000 lignes de code informatique. Autrement dit, au milieu des années 1990, et même au début de l’an 2000, le routage des avions, aux États-Unis, était non seulement régi par des systèmes et des logiciels qui avaient déjà plus de 15 ans de service actif, mais qu’à peu près plus personne n’était en mesure de les reconfigurer. Ce qui est le plus étonnant, c’est qu’il n’y a là rien de vraiment surprenant.

De plus en plus, de nouveaux systèmes informatiques sont élaborés à partir de substrats informatiques plus anciens. Tant que les différents composants fonctionnent adéquatement, il n’y a aucune raison qui milite en faveur du fait de ne pas ajouter de nouveaux composants au-dessus de ceux déjà existants, bien au contraire. Et c’est cette simple raison qui provoque de l’accrétion technologique, ce qui explique pourquoi l’infrastructure technologique qui sous-tend l’ensemble des fonctions essentielles de notre société est soumise à cette agglomération de technologies, à cet accroissement inévitable de nouvelles technologies en surface et en périphérie.

L’un des principaux problèmes avec l’accrétion, c’est que non seulement contribue-t-elle à faire croître de façon importante en dimension un système, mais elle contribue aussi à le rendre de moins en moins stable et prévisible au fur et à mesure que le phénomène d’accrétion agit. À ce sujet, il faut voir comment les réseaux d’égout et d’adduction d’eau des villes modernes sont un exemple tout à fait parlant du phénomène d’accrétion : il n’est pas rare de voir des réseaux de tuyaux qui ont déjà plus de cent ans, et qui sont toujours en service actif, côtoyer d’autres réseaux plus récents. Dans le monde de l’informatique, il est fréquent de voir des systèmes qui roulent sur du matériel que plus aucune entreprise ne fabrique aujourd’hui et des langages de programmation désormais déclassés qui roulent pourtant encore sur certains ordinateurs. Par exemple, plusieurs composants de logiciels scientifiques, autrefois écrits en Fortran ou en Cobol, hantent encore certains logiciels de simulation.

Tous ces vieux systèmes et logiciels ne peuvent être mis au rancart, car ils font partie intégrante de ce qui rend l’écosystème technologique si inextricable. L’accrétion fait en sorte que ces anciens systèmes deviennent si profondément imbriqués dans l’ensemble de l’infrastructure technologique, que simplement les retirer est pire que de vivre avec les anomalies qu’ils provoquent. Et il ne faut pas se leurrer, l’intelligence artificielle sera une couche supplémentaire ajoutée par-dessus toute cette infrastructure technologique déjà existante. Au point où nous en sommes rendus en termes de développement technologique, où l’intelligence artificielle percole déjà dans une multitude d’applications, il est dorénavant plus difficile, voire même risqué, de faire table rase ou de repartir de zéro.

Personne n’a vraiment idée des contributions importantes qu’apportent ces technologies vieillissantes sur lesquelles s’appuient celles que nous utilisons aujourd’hui. Par exemple, l’infrastructure technologique du système bancaire et financier est en développement depuis au moins quatre décennies, et à ce titre, au fil du temps, de nouvelles technologies se sont ajoutées à celles déjà en place, sans compter que celles-ci ont été développées de façon à s’adapter aux technologies déjà existantes.

De nouveaux systèmes d’exploitation « discutent » avec de plus vieux systèmes, des logiciels sophistiqués et d’une grande complexité, conçus à différentes périodes, interagissent entre eux, se connectent à Internet, sans compter que des algorithmes d’intelligence artificielle trônent désormais au sommet de cet édifice technologique. Bientôt, de nouveaux types de microprocesseurs conçus à partir de nanotubes verront le jour et cohabiteront avec les anciens microprocesseurs de silicium[2].

Bien que les systèmes et les logiciels développés il y a trente ans l’aient été sans aucune connaissance de ce à quoi ressemblerait le futur, ceux-ci sont si profondément imbriqués dans l’infrastructure technologique du système bancaire et financier, qu’il est désormais impensable de les retirer, voire même de les remplacer par de nouveaux logiciels. Et nous devons nous faire à l’idée, toute infrastructure technologique est avant tout une infrastructure qui croît inévitablement par accrétion, faisant en sorte qu’il devient de moins en moins possible de se départir des technologies plus anciennes qui ont été à l’origine de cette même infrastructure sans risquer l’effondrement du système ou de le rendre instable.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2018

La complexité technologique

[1] Thibodeau, P. (1998 [19 janvier]), IBM wants FAA to retire 3083s, Computer World, p. 14.

[2] Finley, K. (2016 [14 novembre]), IBM is using tiny tubes to grow the chips of the future, Wired Magazine, URL : http://bit.ly/2g9XIPA.

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