Le développement technologique est incrémental

  La complexité technologique 

Le développement technologique est incrémental

Pour Jacques Ellul, la dynamique de l’autoaccroissement recouvre deux phénomènes :

« La technique est arrivée à un tel point d’évolution qu’elle se transforme et progresse à peu près sans intervention décisive de l’homme. On pourrait d’ailleurs dire que tous les hommes de notre temps sont tellement passionnés par la technique, tellement assurés de sa supériorité, tellement enfoncés dans le milieu technique, qu’ils sont tous sans exception orientés vers le progrès technique, qu’ils y travaillent tous, que dans n’importe quel métier chacun recherche le perfectionnement technique à apporter, si bien que la technique progresse en réalité par suite de cet effort commun[1]. »

D’une part, les technologies évoluent sans intervention décisive de l’homme. Pourtant, l’homme développe des technologies et il joue un rôle important dans leur développement. Il serait donc faux de prétendre qu’il n’intervient pas. En fait, ce n’est pas sous cet angle qu’il faut voir les choses. Comme nous l’avons mentionné précédemment, dès qu’une technologie s’impose, elle s’impose tout entière et verrouille en quelque sorte la direction que les développements futurs prendront. En ce sens, elle progresse à peu près sans intervention décisive de l’homme, les développements futurs étant conditionnés par l’orientation que fournit une technologie donnée.

Par exemple, le passage du microprocesseur à base de silicium au microprocesseur quantique orientera le développement d’une toute nouvelle gamme de technologies. Cependant, ce passage ne changera en rien le paradigme technologique du traitement de l’information ; il ne fera que l’améliorer. Dans le même ordre d’idées, le passage des pistons propulsés par la vapeur à celui des pistons propulsés par la combustion interne n’a rien changé au fait qu’il s’agit d’un travail mécanique asservi par une autre force. Même plus, au niveau conceptuel, le design d’un piston propulsé par la vapeur est quasi identique à celui propulsé par la combustion interne.

Autrement, tous les systèmes d’engrenages, de poulies et de courroies qui ont été conçus dans la foulée de l’innovation de la vapeur, et qui ont permis de transformer le mouvement circulaire en mouvement linéaire et vice-versa, ont perduré dans le temps et sont aujourd’hui activés aussi bien par la combustion interne ou électrique. Toutes ces innovations, au fil du temps, ont tout simplement amélioré l’efficacité du paradigme mécanique.

D’autre part, l’homme s’investit totalement dans la technologie. Il n’y a qu’à voir comment, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’automobile, une technologie incorporant une multitude d’autres technologies, a connu en engouement certain et a par la suite systématiquement reconfiguré le paysage de la ville. Elle s’est imposée en tout et a conditionné non seulement le développement urbain, mais aussi la façon dont s’effectuent les déplacements, l’accès au travail, aux loisirs et aux biens de consommation courante. L’arrivée de la télévision, des satellites de communication, de la fibre optique, de l’ordinateur personnel et d’Internet ont littéralement immergé les hommes dans l’environnement technologique, de sorte que chacun, sans exception, a exigé toujours plus de développements technologiques.

Concrètement, plus on utilise massivement les technologies, plus on travaille collectivement à leur développement et à leur perfectionnement, plus les technologies progressent en réalité par suite de cet effort collectif.

À y regarder de près, si les technologies évoluent sans intervention décisive de l’homme parce qu’elles conditionnent l’orientation de leur développement futur, leur utilisation massive oriente obligatoirement leur développement dans ce sens. Ceci n’est pas anodin, et la nature même de ce développement implique que tout changement technologique d’importance n’est pas le fruit d’une découverte à ce point révolutionnaire qu’elle fera tout basculer, mais bien le fruit d’une multitude de petits raffinements et d’améliorations technologiques :

« La technique progresse par minuscules perfectionnements qui s’additionnent indéfiniment jusqu’à former une masse de conditions nouvelles qui permettent un pas décisif. Mais il est vrai aussi, d’un autre côté, que la part d’intervention de l’homme est extrêmement réduite ; ce n’est plus l’homme de génie qui découvre quelque chose ; ce n’est plus la vision fulgurante de Newton qui est décisive, c’est précisément cette addition anonyme des conditions du saut en avant. Lorsque toutes les conditions sont réunies, il n’y a qu’une intervention minime d’un homme qui produit le progrès important. L’on pourrait presque dire que, à ce stade d’évolution d’un problème technique, n’importe qui, s’attachant à ce problème, trouverait la solution[2]. »

En matière de minuscules perfectionnements qui s’additionnent indéfiniment jusqu’à former une masse de conditions nouvelles qui permettent un pas décisif, l’ordinateur est un cas de figure patent en la matière. Son développement est définitivement le fruit d’une incommensurable cascade de développements dans différents domaines. Pour construire une telle machine, il faut disposer d’un vaste réservoir de connaissances qu’un seul homme ne saurait posséder. Il est impératif de faire appel à des spécialistes de différentes disciplines et techniques.

  • La strate physique. Afin de concevoir un microprocesseur fait de silicium, on fera appel à des spécialistes de la physique des solides. Ils indiqueront comment la matière se comporte dans telles ou telles conditions au niveau atomique.
  • La strate électronique. Une fois qu’auront été comprises les propriétés de la matière, on fera appel à des gens possédant les compétences requises pour concevoir des composants électroniques miniaturisés tels que les transistors, les diodes et les semi-conducteurs à partir du silicium.
  • La strate logique. Disposant des éléments de base, il faudra les agencer de telle façon qu’il soit possible de permettre entre eux des transferts de flux électriques. C’est ce que l’on nomme les portes logiques. Lorsqu’il y a absence de courant, la représentation est un 0 et lorsqu’il y a présence de courant la représentation est un 1.
  • La strate machine. Les portes logiques étant désormais disponibles, il suffira de les agencer de façon à obtenir des microprocesseurs, des mémoires, des calculateurs, etc.
  • La strate d’assemblage. Pour que toutes les unités puissent communiquer entre elles, on devra mettre au point un langage dit d’assemblage. Celui-ci permettra de donner des instructions à la machine pour effectuer différents types d’opérations entre les différents types de composants. C’est la strate subsymbolique, c’est-à-dire l’étape sans laquelle la strate symbolique ne saurait advenir.
  • La strate symbolique. Afin de s’affranchir des particularités d’un processeur conçu par telle ou telle compagnie (langage machine de la strate d’assemblage), on concevra des langages formels ou de programmation tels les Basic, C++, Fortran, Pascal, Prolog, Java, etc. Ces derniers permettront de programmer des ordinateurs sans pour autant connaître les particularités d’assemblage d’un microprocesseur. Autrement dit, la strate symbolique affranchit le programmeur de tout ce qui préside à l’ordinateur lui-même.
  • La strate interface. Afin que les utilisateurs puissent adéquatement utiliser tout ce qui a été précédemment mentionné, il faut faire appel à des spécialistes en ergonomie et en design pour concevoir des interfaces visuelles et tactiles, l’idée étant de les affranchir de la complexité sous-jacente du produit. Le téléphone intelligent est un bon exemple.
  • La strate design. Afin que les utilisateurs puissent physiquement entrer en contact avec un ordinateur ou un téléphone intelligent, il est impératif de faire appel à des spécialistes de l’ergonomie manuelle.

Cette progression de strate en strate est ce que l’on nomme une montée en abstraction. C’est-à-dire que l’on devient de plus en plus indépendant du substrat de base. Par exemple, la clé de contact servant à démarrer une voiture représente l’abstraction ultime de tout ce qu’elle sous-tend. Pour conduire une voiture, il n’est absolument pas nécessaire de connaître tout ce qui préside à sa mise en œuvre ; idem pour le téléphone intelligent.

Et c’est là l’une des grandes propriétés des technologies : leur capacité à s’abstraire elle-même pour en permettre leur utilisation. Nous reviendrons subséquemment sur cette idée, mais pour le moment, il importe de voir comment la part d’intervention de l’homme se réduit de plus en plus au fur et à mesure que les technologies deviennent performantes, que les algorithmes d’apprentissage automatisé rendront encore plus performantes les technologies, et ce, de plusieurs degrés.

Comme le souligne Ellul, ce n’est plus la vision de génie d’un seul homme qui est décisive, mais bien cette addition de perfectionnements anonymes qui s’accumulent. L’époque où certains chercheurs isolés pouvaient faire leur propre révolution copernicienne est définitivement chose du passé. Par exemple, la vulgate technologique veut que le célèbre Steve Jobs de la société Apple ait été un visionnaire, qu’il aurait révolutionné le marché des ordinateurs, de la technologie, de la musique, des tablettes électroniques, etc.

En fait, Steve Jobs n’a strictement rien révolutionné, car toutes les conditions étaient réunies pour que tous ces produits soient, à plus ou moins brève échéance, développés sous une forme ou une autre. Le seul accomplissement de Steve Jobs a bien été de rassembler toutes les données nécessaires, de condenser le savoir technologique de son domaine, de le synthétiser, et d’y ajouter un petit élément qui a transformé la situation, donnant ainsi naissance à un produit qui, lui, peut être considéré comme spectaculaire.

C’est bien là l’« intervention minime d’un homme qui produit un progrès important[3]. » Autrement dit, si Steve Jobs n’avait pas été à l’origine de cette minime intervention, n’importe qui, s’attaquant à ce problème, aurait trouvé une solution similaire, parce que la technologie a aussi ceci de particulier qu’elle fait converger ses propres développements dans un sens bien précis. Concrètement, la technologie s’engendre elle-même.

La mobilité est un exemple intéressant de cette idée voulant que la technologie s’engendre elle-même. Au moment où sont écrites ces lignes, les grandes sociétés technologiques comme Google et Microsoft sont à développer leurs propres microprocesseurs entièrement dédiés aux algorithmes d’intelligence artificielle. Chez Google, on parle du Tensor Processing Unit (TPU), un microprocesseur dédié au logiciel TensorFlow utilisé pour les programmes d’apprentissage automatisé. Ce microprocesseur, déjà utilisé par le Google Neural Machine Translation System[4] augmente de façon significative, de l’ordre de 60 à 80 %, la qualité de la traduction. Chez Microsoft, on parle du Field Programmable Gate Array (FPGA) ou circuits logiques programmables qui permettent de recalibrer à volonté les microprocesseurs afin qu’ils s’ajustent à leur nouvel environnement de traitement de l’information[5].

Partant de là, lorsque la technologie de chacun de ces géants sera au point, il n’y aura qu’un pas à franchir pour que celle-ci percole dans les téléphones intelligents, pour la simple raison que l’argent qu’il y a à faire est en bonne partie du côté de la mobilité. En fait, l’enjeu n’est plus seulement d’arriver à faire fonctionner un algorithme d’intelligence artificielle sur des milliers de serveurs, mais bien de le faire fonctionner aussi sur un appareil terminal afin d’élargir les capacités de traitement de celui-ci. Il va sans dire que le téléphone intelligent est le candidat tout désigné, sans compter que tout ce qui peut se brancher à un port USB est aussi susceptible d’être muni d’une telle puce : caméras de surveillance ; drones ; casques de réalités virtuelles ; systèmes de domotique ; gestion de l’énergie, etc.

Il s’agit bien là d’un exemple frappant de l’auto-accroissement, car « on constate que les inventions techniques, au même moment, dans de nombreux pays, et dans la mesure où la science prend de plus en plus un aspect technique (les découvertes scientifiques étant en réalité commandées par la technique), ces découvertes ont lieu partout en même temps[6]. »

À la décharge de Jacques Ellul, il faudrait plutôt dire que les inventions techniques surviennent au même moment dans ces pays disposant d’une infrastructure économique qui permet le développement de telles technologiques, autrement dit, dans les pays où se concentre le capital pour y parvenir. Car pour développer, produire et mettre en marché de telles technologies, il faut être un pays riche, économiquement et politiquement stable, et celui-ci vous le rendra au centuple. Cette condition est aussi une condition incontournable de l’auto-accroissement, à savoir, la disponibilité du capital. Ellul ajoute aussi une autre condition à cet auto-accroissement :

« En effet, si c’est l’effort conjugué de milliers de techniciens apportant chacun leur contribution qui assure l’avancement de la technique, on ne peut pas parler d’un auto-accroissement, mais il y a un deuxième aspect de la chose qui doit être mis en lumière avant de décider sur ce point. Il existe une croissance automatique (c’est-à-dire non calculée, non voulu, non choisi) de tout ce qui concerne la technique — même des hommes, ainsi, statistiquement : le nombre des savants et techniciens a doublé tous les dix ans depuis un siècle et demi ! Cela s’est fait… de soi-même ![7] »

En 1958, lorsque Jacques Ellul rédigeait ce texte, il estimait déjà que le nombre de personnes liées aux techniques et technologies de toutes sortes avait doublé en l’espace de dix ans. Aujourd’hui, seulement aux États-Unis, l’industrie des hautes technologies compte pour plus de 12 % de tous les emplois disponibles[8]. Il faut se rendre à une évidence, les technologies nécessitent des techniciens, des chercheurs de haut niveau, des programmeurs, des informaticiens, des développeurs, etc.

Conséquemment, les grandes institutions d’enseignement mettent sur pied des programmes, voire des départements entiers consacrés à la formation de cette caste d’employés hautement spécialisés. Inévitablement, plus il y a de techniciens formés, plus augmente d’autant le nombre de perfectionnements techniques qui s’additionnent indéfiniment jusqu’à former une masse de conditions nouvelles qui mèneront aux prochains pas décisifs en matière d’innovation technologique.

Et si on ajoute à cette dynamique des systèmes d’intelligence artificielle qui soutiendront les recherches et les développements de tous ces techniciens, la dynamique de l’autoaccroissement n’en sera que largement renforcée.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2018

La complexité technologique

[1] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 79.

[2] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 80.

[3] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 80.

[4] Lee, Q. V., Schuster, M. (2016 [27 septembre]), A Neural Network for Machine Translation, at Production Scale, Google Research Blog, URL: http://bit.ly/2dpg36w.

[5] Allison, L. (2016 [17 octobre]), The moonshot that succeeded: How Bing and Azure are using an AI supercomputer in the cloud, The Official Microsoft Blog, URL: http://bit.ly/2ejvFbH.

[6] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 81.

[7] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 81.

[8] Wolf, M., Terrell, D. (2016), « The high-tech industry, what is it and why it matters to our economic future », Beyond the Numbers: Employment and Unemployment, vol. 5, n° 8 (U.S. Bureau of Labor Statistics, May 2016), URL: http://bit.ly/2ePIQVu.

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