La quantification de l’alimentation, un succès social

 La saine alimentation 

Quantification de l’alimentation, un succès social

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, cette façon d’approcher l’alimentation par des équivalences chiffrées marque une étape importante dans la construction sociale de la saine alimentation. En reprenant la démarche de Caroline Hunt, Hazel Stiebeling a en quelque sorte définitivement installé la quantification comme mesure de facto. Ce faisant, en installant la mesure au cœur même du moindre aliment, Hazel Stiebeling a aussi mis en place la possibilité de poser des jugements moraux à propos de l’alimentation des gens.

Et ceci n’est pas innocent, car la démarche de Hazel Stiebeling a établi deux critères qui structureront le discours de la saine alimentation : (i) une compréhension scientifique de la valeur nutritive des aliments et du coût lié à cette même valeur nutritive ; (ii) l’institutionnalisation de l’idée voulant qu’un aliment de qualité se mesure en termes quantitatifs. Autrement dit, juger d’un aliment sain ne relève ni d’un jugement personnel ni d’une question de goût, mais de mesures scientifiquement établies (nutriments contenus dans un aliment, composants nocifs pour la santé, coût d’un aliment). Tout ce discours aurait été impensable, voire même impossible, si Caroline Hunt n’avait pas instauré la quantification de l’alimentation.

Par exemple, dans ses recommandations, Hazel Stiebeling souligne qu’il est important que les enfants consomment en moyenne un quart de pinte de lait par jour et que les adultes en consomment une pinte complète. Autrement, elle suggère de consommer surtout des céréales brunes et de servir des aliments denses en protéines. En fait, elle considère qu’« il n’y a aucune raison de se soustraire à ces saines habitudes alimentaires, même en temps en normal, et spécialement pour les familles qui ont la possibilité de faire pousser leurs propres légumes ou fruits ou d’élever du bétail ou de la volaille[1]. »

En somme, pour Stiebeling, peu importe ce qui se retrouvera dans l’assiette, ce qui compte avant tout c’est la valeur nutritive des aliments. Et qu’il s’agisse d’une période d’abondance ou de récession économique, la valeur nutritionnelle des aliments ne change pas en fonction de la situation économique. Conséquemment, tout individu, qu’il soit dans une situation financièrement précaire ou autrement, a la possibilité de demeurer en santé. Ce n’est pas rien comme proposition, car elle engage directement la responsabilité de l’individu et sa capacité à faire des choix éclairés.

Il importe également de relever ce qui, aujourd’hui, dans ce que propose Hazel Stiebeling, va à l’encontre du discours de la saine alimentation. Tout d’abord, Stiebeling souligne à quel point il est important de consommer des produits laitiers :

  • « le lait contient le plus vaste assortiment de nutriments dans un seul et même aliment, et il doit être considéré comme le fondement même d’un régime alimentaire adéquat[2] » ;
  • les gras, pour leur part, « sont d’importantes sources d’énergie. Le lard doit être considéré comme le gras en chef dans tout bon régime, si le lait est plus ou moins disponible[3] » ;
  • les « œufs doivent être consommés sur une base régulière, car ils sont une importante source de fer et autres minéraux, de vitamines A et D, et de protéines[4] ».

À 80 ans de distance, tout bon nutritionniste qui se respecte sursauterait à la seule lecture de ces recommandations. Et pourtant, tout comme le font les nutritionnistes d’aujourd’hui, Hazel Stiebeling a engagé une population entière dans des façons spécifiques de s’alimenter.

Il ne s’agit pas ici de savoir si les recommandations de Stiebeling et les recommandations des nutritionnistes d’aujourd’hui sont ou non valables, mais bien de mettre en lumière comment ces savoirs scientifiques sur la nutrition construisent des normes sociales de commensalité, comment elles construisent socialement des attitudes et des comportements alimentaires, comment ils suggèrent des façons d’être par rapport à l’alimentation, comment ils tracent des lignes de démarcation entre classes sociales.

Un autre point des propositions de Stiebeling qui mérite d’être relevé concerne les fruits et légumes. Dans toutes les recherches effectuées pour la rédaction de cet ouvrage, il semblerait bien, et ce, sous toute réserve, que ce soit Hazel Stiebeling qui, pour la première fois, recommande de consommer « 5 portions de fruits et de légumes par jour[5] ». En se fiant à la méthode de quantification alimentaire utilisée par Stiebeling, il est fort probable qu’elle ait visé juste, car aujourd’hui, la même norme tient toujours la route et a été reprise à la fois par l’OMS et les santés publiques de plusieurs pays industrialisés.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

La saine alimentation

[1] Stiebeling, H. K. (1931), op. cit., p. 13.

[2] Idem., p. 14.

[3] Ibidem.

[4] Idem.

[5] Idem., p. 3.

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