Recommandations alimentaires et classes sociales

  La saine alimentation 

Recommandations alimentaires et classes sociales

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la nutritionniste Caroline Hunt, dès 1916, suggère d’augmenter chacune des portions prévues pour l’homme qui travaille en usine. Pour une famille comportant un père et une mère — qui travaillent modérément —et trois enfants âgées de 3 à 12 ans, la maîtresse de maison devrait prévoir une consommation quotidienne de 4 ½ livres de pain ; de ¾ de tasse d’un quelconque corps gras ; un peu plus qu’une tasse de sucre ; 4 livres de fruits et de légumes ; 3 pintes de lait ; 1 livre de viande ou de substituts de la viande[1].

Cette démarche de recommandations alimentaires en fonction du statut social d’un individu interpelle la sociologie. Lorsque Caroline Hunt, en 1917, recommande que le régime alimentaire familial quotidien soit composé à 12 % de protéines, à 75 % de glucides, à 13 % de gras et que « […] la valeur énergétique des repas pour une seule et même famille devait être d’environ 10 000 calories par jour, ou l’équivalent de 3 000 calories par homme par jour ; de 330 grammes de protéines par famille par jour ou 100 grammes par homme par jour[2] », et qu’elle constate que « les aliments les plus coûteux sont la viande, les fruits et les légumes frais et les sucres[3] », elle indique que, à presque 100 ans de distance, que la viande, les fruits et les légumes sont encore et toujours parmi les aliments les moins accessibles aux classes les plus défavorisées.

De plus, lorsqu’elle évoque que « la santé et l’apparence d’une famille sont un bon test de la qualité d’un régime alimentaire. Si les membres de la famille semblent forts, robustes, bien développés pour leur âge, sans maladie, pleine d’énergie et d’ambition, quelqu’un pourra affirmer avec certitude que leur alimentation est équilibrée. Cependant, s’ils semblent sans énergie et sans motivation, qu’ils semblent mal développés, tant physiquement que mentalement, et si un médecin compétent n’identifie aucun problème qui puisse expliquer leur condition, une mère devrait se demander si la nourriture qu’elle sert aux membres de sa famille est appropriée, et si elle constate qu’elle n’est pas appropriée, elle devrait remédier à la situation[4] », c’est tout un aspect social de l’alimentation et de l’apparence du corps qu’elle aborde, ce qui n’est pas anodin.

En fait, deux idées issues des propositions de Caroline Hunt émergeront et contribueront en bonne partie à structurer la vision contemporaine de l’alimentation : (i) une saine alimentation est non seulement gage d’une certaine vertu — corps bien développé et robuste sans excès de graisse —, mais est avant tout gage d’une prise de responsabilité face à son propre corps ; (ii) la culpabilité maternelle face à sa capacité à nourrir adéquatement les membres de sa famille, culpabilité qui se traduira, au XXIe siècle, par celle de favoriser la prise de poids chez les membres de sa famille.

En matière de prise de poids, l’individu et sa responsabilité personnelle, pour lui-même et pour les individus dont il a la charge, sont définitivement au cœur même du propos du contrôle de la prise de poids et confirment plus que jamais que l’individu en surpoids, gros ou obèse, est à la fois bouc émissaire de l’état de son propre corps et porteur de la responsabilité de régler la situation même s’il n’en porte pas l’entière responsabilité. Il s’agit bel et bien là d’une culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle face aux différents problèmes rencontrés tout au cours d’une vie. À lui de prendre tous les moyens mis à sa disposition pour y parvenir. Et l’un de ces moyens, relevant entièrement de la responsabilité de l’individu, nonobstant tous facteurs d’ordre socio-économique, passera inévitablement par la saine alimentation.

Toujours dans le même ordre d’idées, lorsque Caroline Hunt souligne que « tous les efforts doivent être faits pour amener les enfants à adopter de bonnes habitudes alimentaires[5]. [Ils les adoptent] en ayant accès à des quantités adéquates d’aliments qui leurs sont servis de façon à manger ce qui leur convient[6] », et qu’« un enfant se satisferait volontiers d’aliments sucrés, mais ce type d’alimentation n’est pas tout à fait adéquat pour lui. [De plus], un régime essentiellement composé de pommes de terre ou de bananes conduit souvent à penser que l’on a mangé suffisamment, mais c’est oublier qu’il ne fournit pas tout ce dont le corps besoin[7] », il y a déjà, dans ses propositions, inscrite en filigrane, la notion d’alimentation équilibrée qui émerge, et qu’il faut inculquer, tôt dans la vie, de bonnes habitudes alimentaires pour éviter la prise de poids et être en santé.

Il s’agit bien là d’une autre composante du discours de la saine alimentation, discours qui établira un clivage net entre l’aliment « malsain » versus l’aliment « sain », sans oublier que ce qui était sain à une époque donnée ne l’est plus forcément aujourd’hui, avec pour justification les avancées de la recherche scientifique en matière de nutrition.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

La saine alimentation

[1] Hunt, C. L. (1917), « Food for Young Children », Farmer’s Bulletin, n° 717, Washington : Government Printing Office. p. 3.

[2] Idem., p. 4-5.

[3] Idem., p. 5.

[4] Idem., p. 12.

[5] Idem., op. cit., p. 12.

[6] Idem., p. 13.

[7] Idem., op. cit., p. 8.

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