Bref historique des guides alimentaires

  La saine alimentation 

Bref historique des guides alimentaires

Les guides alimentaires élaborés par les santés publiques de l’ensemble des pays industrialisés, en s’adressant directement aux consommateurs, contribueront largement à faire de la saine alimentation une construction sociale pour contrer la prise de poids.

Quatre événements majeurs participeront à cette construction :

  • de 1935 à 1938, la Ligue des Nations émet une suite de recommandations alimentaires destinées aux santés publiques de différents pays ;
  • en 1977, le projet Dietary Goals for The United States, piloté par le sénateur américain George S. McGovern, redéfinit systématiquement les actions que doit poser la santé publique en matière de santé des populations ;
  • suite aux recommandations du projet du sénateur McGovern, les santés publiques de différents pays mettront au point la célèbre pyramide alimentaire, dont le Canada[1], la France et le Royaume-Uni.
  • en 1935, la Ligue des Nations, à partir d’une étude effectuée par E. Burnet and W.R. Aykroyd[2], arrive à la conclusion que la nutrition « n’est pas seulement un problème de nature physiologique, mais également un problème de nature économique — agriculture, industrie, commerce. Les spécialistes de la santé en appellent donc aux économistes pour mettre en œuvre ce plan. Nous sommes convaincus que les économistes sont de plus en plus conscients des nobles objectifs de la médecine préventive. Le temps où les accords commerciaux et les mesures douanières étaient appliqués sans considération aucune pour les besoins des masses et de la santé publique tire à sa fin[3]. »

Ce rapport, destiné aux différentes administrations publiques, cautionnait non seulement le fait que la nutrition représentait l’une des composantes fondamentales de la santé et de la médecine préventive, mais il mettait aussi en évidence le fait que la science de la nutrition devait désormais être liée à toute intervention en matière de santé publique.

Il est plausible de considérer que cette caution officielle marque un jalon important, puisque le rapport cible précisément ce sur quoi le travail doit porter : « La Commission reconnaît le fait que le déficit des diètes modernes a surtout à voir avec des aliments denses en énergie plutôt qu’à des aliments protecteurs riches en minéraux, en vitamines et en « bonnes » protéines[4]. »

Le rapport fait également état de la situation dans différents pays et propose quelques remarques éclairantes à plus d’un égard sur le régime alimentaire qui est en train de se constituer en Amérique du Nord et qui se répandra au sortir la Seconde Guerre mondiale dans les pays industrialisés :

« Aux États-Unis, le régime quotidien, surtout composé de pain blanc et autres aliments faits de farine blanche, de sucre, de viandes, de lait et de légumes, est celui qui contient les aliments les plus protecteurs pour la santé. […] Dans les autres régions où le régime est pauvre en protéines et de mauvaise qualité (les diètes asiatiques essentiellement constituées de riz, de fèves de soya et de quelques légumes verts), les viandes rouges constitueraient vraisemblablement un apport important comme aliment protecteur. Dans les autres régions où le régime est essentiellement constitué d’aliments cuisinés et de nourritures sèches, les fruits et légumes contribueraient pour leur part à augmenter de façon significative l’apport d’aliments protecteurs. […] De tous les aliments protecteurs, les plus importants sont le lait et les produits laitiers, incluant le beurre, les œufs et les viandes rouges. Viennent ensuite les légumes verts, les fruits, les huiles et le poisson. Les aliments non protecteurs sont le sucre, les céréales moulues et certains gras. Parmi les aliments denses en énergie et les moins protecteurs, on retrouve les céréales non moulues et le sucre raffiné[5]. »

En 1938, la Commission technique sur la nutrition[6] de la Ligue des Nations publie ses recommandations à propos du calcium et du fer. Cinq aliments sont alors identifiés qui pourraient contribuer à en consommer plus : la viande, le lait, les légumes verts, les fruits, les œufs et le poisson[7]. La British Medical Association et le gouvernement britannique, pour leur part, en se référant aux recherches du médecin et nutritionniste John Boyd Orr (1880-1971) effectuées entre 1920 et 1930, recommandent que les gens boivent 80 % plus de lait, mangent 55 % plus d’œufs et consomment 40 % plus de beurre et de viande[8], toutes des recommandations qui feraient aujourd’hui sursauter les nutritionnistes.

Dans la foulée des rapports de la Ligue des Nations, le Canada crée, en 1938, le Conseil canadien de la nutrition[9] (aboli en 1969) dont le mandat est « d’étudier et d’analyser les problèmes de nutrition à l’échelle nationale ou régionale et de recommander des solutions[10]. » Le premier guide alimentaire canadien intitulé Règles alimentaires officielles au Canada, publié en juillet 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale, a pour mission de prévenir les carences nutritionnelles et à améliorer la santé de la population canadienne, malgré le rationnement des vivres en temps de guerre.

En 1941, dans la foulée de l’appel du président Roosevelt à l’effort de guerre collectif, et dans le cadre de la National Nutritional Conference for Defence, le médecin en chef des États-Unis, Thomas Parran (1892-1968), appelle à une mobilisation nationale pour « faire en sorte que nos citoyens atteignent un niveau de santé et une vigueur jusqu’ici inégalées[11]. »

En 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, l’USDA publie le National Wartime Food Guide[12] dans lequel sont à la fois répertoriés sept groupes alimentaires nécessaires au maintien de la santé, ainsi que des références au rationnement et à la conservation des aliments en temps de guerre[13]. En écho à ce rationnement, les messages diffusés par le gouvernement américain dans les journaux, les magazines et la radio mettront l’emphase sur le fait de « cuisiner et de manger pour la victoire[14] ». Les années de guerre « feront de l’austérité alimentaire une vertu autant individuelle que collective[15] ».

En 1944, le Conseil canadien de la nutrition opère un virage important avec la publication de sa nouvelle mouture intitulée Règles alimentaires au Canada (à remarquer la suppression du mot officielles par rapport à la publication précédente) : les recommandations ne sont plus fondées sur le respect intégral des normes alimentaires, comme c’était le cas pour la publication de 1942, « mais plutôt sur l’obtention d’une silhouette tout à fait acceptable[16]. » Il s’agit là d’un changement de perspective qui n’est ni banal ni trivial, car il engage le fait de s’alimenter dans la perspective d’un corps socialement attendu, donc d’une normalisation du corps par l’alimentation qui se traduira par la silhouette attendue.

En 1961, le Conseil canadien de la nutrition propose non seulement des recommandations alimentaires revues en profondeur, mais aussi un tout nouvel intitulé : Guide alimentaire canadien. À souligner ici le retrait du mot règles, à connotation plutôt directive, pour le mot guide, à connotation plutôt suggestive — il s’agit désormais de recommandations et non plus de prescriptions. Ce guide tient également compte du fait que l’évolution des technologies, des méthodes de transformation, d’entreposage et de transport des aliments (chaîne de froid), ont particulièrement élargi l’éventail des aliments offerts en toutes saisons[17].

En 1977, deux rapports reconfigureront le lien à l’alimentation : d’une part, le Comité [canadien] sur le régime alimentaire et les maladies cardio-vasculaires presse le gouvernement d’agir afin de prévenir les maladies chroniques liées à l’alimentation[18] ; le sénateur américain George S. McGovern (1922-2012) propose désormais des objectifs à atteindre pour la santé de la population.

Le Guide alimentaire canadien de 1982, inspiré des recommandations du Comité sur le régime alimentaire et les maladies cardio-vasculaires, comporte trois modifications importantes par rapport aux guides précédents :

  • « le concept d’équilibre énergétique a été élargi de manière à promouvoir un équilibre entre l’apport énergétique et la dépense énergétique[19] » ;
  • la notion de modération est apparue — réduire la consommation de gras, de sucre, de sel, d’alcool — ;
  • « freiner l’augmentation des maladies chroniques liées à l’alimentation, grâce à une modification des habitudes alimentaires[20] ».

Il s’agit là d’une réorientation qui reflète les changements importants survenues dans la société canadienne au cours des années 1950, 1960 et 1970, car il n’est plus question de carences nutritives comme dans les guides précédents, mais bien de modération où l’abondance alimentaire étant dorénavant omniprésente, où l’espérance de vie ayant bondi, où la sédentarisation s’étant accrue, les maladies chroniques se développent de plus en plus.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  La saine alimentation  

[1] Santé Canada (2012), « Élaboration des apports nutritionnels de référence », Historique des normes de nutrition en Amérique du Nord, Ottawa : Santé Canada.

[2] Burnet, E., Aykroyd, W. R. (1935), « Nutrition and public health », Quarterly Bulletin of the Health Organisation of the League of Nations, vol. 4, n° 1, p. 1-52.

[3] Idem., p. 4.

[4] Idem., p. 16.

[5] Idem., p. 16.

[6] Technical Commission on Nutrition (1938), « Report by the Technical Commission on Nutrition on the Work of its third session, held in London from November 15th to 20th », Bulletin of the Health Organisation, vol. 7, p. 460-502.

[7] Barona, J. L. (2010), The Problem of Nutrition, Experimental Science, Public Health and Economy in Europe, 1914-1945, Bruxelles: P.I.E. Peter Lang, Éditions scientifiques internationales, p. 70.

[8] Grivetti, L. E. (2000), Food prejudices and Taboos, in Cambridge World History of Food, Cambridge : Cambridge University Press.

[9] Morrell, C. A. (1963), « Looking back over 25 years at the Canadian council on nutrition », Canadian Nutrition Notes / Notes sur l’hygiène alimentaire au Canada, p. 49-54.

[10] Santé Canada (2012), « Les guides alimentaires canadiens, de 1942 à 1992 », Aliments et nutrition.

[11] Parran, T. (1941), « The Job Ahead », Survey Graphic, July, The Surgeon General, United States Public Health Service.

[12] USDA (1943), National Wartime Food Guide, Washington : USDA.

[13] Norman, J. (2013), Eating for Victory: Healthy Home Front Cooking on War Rations, New York : Michael O’Mara Books.

[14] Davis, G., Saltos, E. (1999), « Dietary Recommendations and How They Have Changed Over Time », America’s Eating Habits: Changes and Consequences, Frazao, E. (ed), Agriculture Information Bulletin, n° 750.

[15] Coveney, J. (2000), Food, Morals, and Meaning: The Pleasure and Anxiety of Eating, London : Routledge, p. 111.

[16] Conseil canadien de la nutrition (1944), « Procès-verbal, 9e réunion, les 8 et 9 mai », Santé et Bien-être social Canada. Action concertée pour une saine alimentation : rapport technique [1990].

[17] Nutrition Division, National Department of Health and Welfare (1961), « Rules out Guide », Canadian Nutrition Notes / Notes sur l’hygiène alimentaire au Canada, vol. 17, n° 7, p. 49-50.

[18] Santé et Bien-être social Canada (1976), Rapport du Comité sur le régime alimentaire et les maladies cardio-vasculaires.

[19] Santé Canada (2012), op. cit.

[20] Idem.

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