La convergence technologique

  La nécessité technologique  

La convergence technologique

Chaque innovation dans un domaine donné ne trace pas la carte totale du territoire des projets technologiques, car chaque innovation, incrémentale par définition, et se limitant à un domaine donné, ne transforme pas l’ensemble de toutes les technologies, mais améliore éventuellement par ricochet chacune des technologies de différents domaines.

Comme mentionné précédemment, même si la production de masse démocratise l’accès à certains produits, il y aura toujours un marché destiné à des gens plus fortunés qui procure une marge bénéficiaire beaucoup plus élevé que le produit de base pour les commerçants. En ce sens, la stratification sociale est inhérente au développement technologique. Et c’est là où joue la convergence technologique.

Par exemple, l’imagerie médicale a largement profité du développement rapide des microprocesseurs. Dans le même sens, chaque innovation dans un domaine donné ne trace pas la carte totale du territoire des projets d’augmentation et d’amélioration de l’être humain du projet transhumaniste, car chaque innovation, incrémentale par définition, et se limitant à un domaine donné, ne transforme pas l’humain dans sa totalité, mais améliore seulement une partie de chaque être humain qui en profite.

Toutefois, étant donné que chaque être humain est membre d’une collectivité, et si chaque être humain de cette même collectivité est amélioré ou augmenté, alors toute la collectivité profite et/ou bénéficie chaque fois de façon incrémentale de l’amélioration apportée chez chacun. Conséquemment, chaque innovation incrémentale, que ce soit dans le domaine technologique ou social, transforme chaque fois les individus et la société. Autrement dit, l’individu ou la société d’avant l’innovation ne sont plus tout à fait l’individu ou la société d’aujourd’hui ou de demain.

Et c’est là où Ray Kurzweil se trompe, lorsqu’il affirme qu’un individu reste toujours ce qu’il est dans son essence, malgré toutes les augmentations ou les améliorations dont il aura été l’objet. Dans son livre intitulé The Age of the Spiritual Machines, Kurzweil nous entretient d’un certain individu prénommé Jack et nous demande si, chaque fois qu’il est amélioré ou augmenté, ce dernier reste toujours le même[1]. Voilà comment Jack s’est métamorphosé :

  • après avoir subi une intervention chirurgicale permettant la mise en place d’un implant cochléaire, Jack est-il toujours le même individu que nous connaissions ? Certes, répond son entourage ;
  • quelques années plus tard, Jack entend parler d’un tout nouveau prototype auditif qui augmente l’ensemble des perceptions auditives, et il accepte l’implant. Jack est-il toujours le même individu que nous connaissions ? Certes, répond son entourage ;
  • quelque temps plus tard, Jack se présente chez son optométriste, qui lui propose le tout nouvel implant de traitement de l’image qui corrigera définitivement ses problèmes de vision. Jack accepte l’intervention. Jack est-il toujours le même individu que nous connaissions ? Certes, répond son entourage ;
  • quelques années plus tard, Jack constate que sa mémoire n’est plus tout à fait aussi fiable qu’elle était. Voyant la publicité à propos d’un nouvel implant mémoriel, Jack consent à l’intervention. Et c’est fantastique, car Jack dispose d’une capacité de rétention mémorielle décuplée et se souvient constamment de tout. Même certains souvenirs plus ou moins agréables refont surface. Jack est-il toujours le même individu que nous connaissions ? Cette fois-ci, son entourage constate un changement dans la « qualité » de ce qui fait Jack. Malgré tout, son entourage s’entend pour dire que Jack est toujours le même type qui pratique l’autodérision et que, au bout du compte, c’est toujours le même bon vieux Jack ;
  • avec toutes ces améliorations et augmentation, avons-nous toujours le même Jack ? Son entourage pense que oui, et Jack, pour sa part, considère qu’il est toujours le même et qu’il se trouve tout simplement amélioré. Son audition, sa vision, sa mémoire et ses capacités cognitives ont été augmentées, mais, nous dit Kurzweil, c’est toujours le même bon vieux Jack.

Kurzweil a-t-il raison de penser qu’il s’agit encore et toujours du même bon vieux Jack ? En fait, non, et je m’explique.

Si la Loi du retour accéléré s’applique pour le développement technologique et scientifique, elle doit forcément s’appliquer pour celui qui reçoit des technologies qui ont profité de la Loi du retour accéléré. Si, à chaque itération incrémentale les technologies se perfectionnent de plusieurs degrés, celui qui reçoit ces mêmes technologies se « perfectionne » également de façon accélérée.

Autrement dit, l’individu qui a recouvré ses fonctions auditives par la mise en place d’un implant cochléaire n’est plus tout à fait le même individu qu’hier, car le type de lien social qu’il entretenait auparavant avec ses semblables n’est plus tout à fait de même nature, puisqu’il entend. Conséquemment, le rôle social qu’il occupe dans la société vient de subir quelques modifications.

Le rôle social, une notion introduite par le sociologue Talcott Parsons (1902-1979), correspond au rôle que chaque personne revêt dans la société, sans compter que nul ne peut échapper au rôle social qu’il doit assumer. En ce sens, lorsque Jack avait de graves problèmes d’audition, l’un des rôles qu’il devait assumer en société était celui de la personne ayant des problèmes d’audition qui entretenait des liens sociaux très particuliers avec son entourage pour arriver à comprendre les autres et à se faire comprendre des autres. Donc, du jour au lendemain, alors que Jack recouvre l’audition, Jack peut sortir du rôle social de la personne qui a de graves problèmes d’audition, accédant ainsi à un tout nouveau rôle social, soit celui de Jack qui est dans la norme sociale. L’implant cochléaire affecte donc en retour le comportement même de Jack et Jack n’est plus tout à fait le même dans son « essence ».

Imaginons un instant que Jack ait effectivement payé pour se faire implanter le tout nouveau dispositif mémoriel qui décuple non seulement sa capacité de rétention mémorielle, mais également ses capacités cognitives et de raisonnement. Ce Jack n’est définitivement plus le même Jack.

Si le seul environnement peut modifier une personne en profondeur — par exemple, si une personne change de train de vie à cause d’un revers de fortune, et qu’elle chute dans le classement social, elle verra sa vie transformée, modifiant d’autant ses comportements par rapport à ce qu’elle était auparavant —, il est plausible de penser que toutes modifications des capacités cognitives changeront en profondeur un individu. Au bout du processus, Jack ne sera plus tout à fait le même individu qu’au départ.

En ce sens, j’ai la ferme conviction que toutes technologies ayant profité de la Loi du retour accéléré, dès qu’elles investiront l’humain dans ce qui le constitue, modifieront non seulement en profondeur et de plusieurs degrés l’individu, mais feront en sorte que l’individu sera lui-même engagé dans un processus de retour accéléré. L’un ne peut pas être découplé de l’autre.

Il faut donc s’attendre à ce que les individus suivent une courbe évolutive accélérée dès que les technologies le modifiant, ou l’améliorant, ou l’augmentant se multiplieront. Là se joue la convergence technologique.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 La nécessité technologique  

[1] Kurzweil, R. (2000), Spiritual Machines, New York : Penguin Books, p. 52-53.

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