La « Diet Revolution » du docteur Atkins

  La saine alimentation 

La « Diet Revolution » du docteur Atkins

La réponse populaire à toutes les recommandations alimentaires officielles émises par les instances publiques trouvera sa voie de sortie dans une multitude de régimes populaires visant la perte de poids, proposés tant par des médecins, que des nutritionnistes, que des autodidactes, relatant par là-même que la saine alimentation est bel et bien une construction sociale. S’il y a une constante qui traverse toutes ces propositions, c’est bel et bien la perte de poids. Il peut sembler saugrenu d’insister sur la question de la perte de poids, mais il n’en reste pas moins que le discours de la santé, bien qu’articulé autour d’une saine alimentation et de l’activité physique, fait l’adéquation que la minceur est synonyme de santé. Et l’analyse de quelques moments clés de l’ère des régimes montre bien cette préoccupation et cette adéquation.

La publication en 1917 de Diet and Health, with the Key to the Calories[1], par le médecin américain Lulu Hunt Peters (1843-1930), amorce définitivement l’ère des livres dédiés aux régimes et aux calories[2]. Vendu à plus de 800 000 copies, en quatrième position au palmarès des ventes en 1923 selon le Publisher’s Weekly, le livre est un succès de librairie. Publié au plus fort de la Première Guerre mondiale, Peters recommande la mise en place de séances d’informations intitulées Watch Your Weight / Anti-Kaiser Classes dédiées à soutenir l’effort de guerre par le rationnement alimentaire.

Pesant plus de 220 livres, Lulu Hunt Peters y expose sa méthode par laquelle elle est parvenue à perdre 70 livres en comptant les calories. Le livre connaîtra un tel succès, qu’il sera réédité et réimprimé pendant plus de vingt ans[3]. Mais plus encore, il amorce la mouvance de la réduction de la consommation des calories : « Vous devez connaître et utiliser le mot « calorie » le plus souvent possible que les mots pied, verge, pinte, gallon et ainsi de suite. Vous allez donc manger des calories de nourriture. Au lieu de dire une tranche de pain ou un morceau de tarte, vous direz 100 calories de pain ou 350 calories de tarte[4][5]. »

En 1927, plus de 40 000 pèse-personnes payants (public penny scales) sont répartis sur l’ensemble de tout le territoire américain. Bien qu’introduits vers la fin du XIXe siècle, ce n’est que dans la seconde moitié des années 1920 qu’ils connaîtront un engouement tout particulier, lequel engouement « reflétera la conviction croissante qu’il importe de connaître son propre poids[6] » pour être en santé et la maintenir. Cette période, s’étendant de la fin du XIXe siècle jusqu’en 1929, permet déjà de constater que la calorie est en passe de devenir une construction sociale, bien qu’elle ne le soit pas encore tout à fait. Ce constat correspond bien à cette idée que la calorie est objectivée par l’individu, car il faut dire « 100 calories de pain ou 350 calories de tarte », qu’elle est intériorisée, car il importe de connaître la quantité de calories ingérées, et qu’elle vise une finalité de nature préventive.

En 1972, le docteur Robert Atkins (1930-2003) publie son célèbre Diet Revolution[7] dans lequel est suggéré aux gens de manger tout ce qu’ils veulent, pourvu qu’il s’agisse d’aliments à forte teneur en protéines et à faible teneur en glucides. Le régime proposé par le docteur Atkins connaîtra à la fois un franc succès auprès du grand public et une franche controverse auprès de la communauté scientifique[8]. Une étude pour tirer les choses au clair et menée sur plus de 311 femmes préménopausées à qui ont été proposés 4 régimes différents, a révélé que le régime Atkins, sur une période de 12 mois, s’est révélé le plus efficace de tous avec une perte moyenne de poids de 4,7 kg (10 livres) et avec des effets métaboliques bénéfiques observables[9].

En 1981, le docteur Atkins publie un second ouvrage, New Diet Revolution, qui aura autant de succès que le premier. Atkins suggère alors que la consommation de gras saturés conduirait à une réduction de la production d’insuline. La théorie proposée par Atkins dans ce nouveau livre suggère que l’apport élevé en gras saturés mènerait à une réduction de l’insuline dans l’organisme. Conséquemment, l’augmentation de la production de corps cétoniques (métabolites produits dans le foie à partir de la dégradation des lipides), qui remplacent le glucose dans le corps lorsque les glucides sont en quantité plus réduite, conduirait alors à une diminution de l’appétence, d’où la réduction de poids, d’où l’importante contribution du docteur Atkins à propager l’idée que les aliments de type féculents favoriseraient la prise de poids.

En septembre 1996, le British Medical Journal publie un article scientifique confirmant que les végétariens vivent plus longtemps et en meilleure santé que les non-végétariens. L’étude, menée pendant plus de 17 ans et comportant plus de 11 000 végétariens, a mis en lumière que le taux de mortalité lié au cancer chez ces derniers était de la moitié moins élevé que celui retrouvé dans la population en général. Des études antérieures avaient estimé ce taux à près de 40 % en ce qui concerne le cancer et de 30 % en ce qui concerne la crise cardiaque[10].

En 2014, une étude autrichienne, en revanche, démontre non seulement que les végétariens visitent plus souvent leurs médecins, mais qu’ils sont également plus sensibles aux allergies, ont 50 % plus de chances de développer un cancer ou d’être affectés par une maladie coronarienne, et qu’ils sont plus susceptibles de développer des problèmes d’anxiété et de dépression. Par contre, ils sont généralement non-fumeurs, ont tendance à être plus actifs et à consommer moins d’alcool[11].

À bien y regarder, tous ces régimes proposés au fil du temps par différents types d’intervenants révèlent deux phénomènes qui ne sont pas anondins :

  • d’une part, ces régimes constituent en quelque sorte une certaine connaissance populaire (folk-knowledge, folk-psychology, disent les anglo-saxons) qui reformule en permanence le discours de l’élite, des experts, des possesseurs d’une connaissance dite savante ou scientifique[12]. Les frontières entre discours savant et discours commun ne sont jamais étanches, puisque s’effectue en permanence ce passage de l’un à l’autre d’idées-forces qui structurent cette représentation sociale de la saine alimentation ;
  • d’autre part, ils mettent en place une idée-force particulièrement structurante voulant que la minceur soit synonyme de santé, car la finalité de ces régimes vise avant tout à la perte de poids, c’est-à-dire à une normalisation sociale des comportements alimentaires et de l’apparence du corps.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  La saine alimentation  

[1] Peters, L. H. (1917), Diet and Health: With Key to the Calories, New York : Reilly and Lee.

[2] Brumberg, J. J. (1988), Fasting Girls; The emergence of anorexia nervosa as a modern disease, Boston : Harvard University Press.

[3] Austin, S. B. (1999), « Fat, loathing and public health: the complicity of science in a culture of disordered eating », in Culture, medicine and psychiatry, June, vol. 23, n° 2, p. 245-268.

[4] « You should know and also use the word calorie as frequently, or more frequently, than you use the wors foot, yard, quart, gallon and so forth. Hereafter you are going to eat calories of food. Instead of saying one slice of bread, or a piece of pie, you will say 100 calories of bread, 350 calories of pie. »

[5] Brumberg, J. J. (1988), op. cit.

[6] Schwartz, H. (1986), op. cit., New York : Free Press.

[7] Atkins, R. (1972), Diet Revolution, New York : Bantam Books.

[8] Astrup, A., Larsen, T. M., Harper, A. (2004), « Atkins and other low-carbohydrate diets: hoax or an effective tool for weight loss? », in The Lancet, vol. 364, n° 9437, p. 897-899.

[9] Gardner, C. D., Kiazand, A., Alhassan, S. et al. (2007), « Comparison of the Atkins, Zone, Ornish, and LEARN Diets for change in weight and related risk factors among overweight premenopausal women. The A to Z Weight Loss Study: a randomized trial », Journal of the American Medical Association, vol. 297, n° 9, p. 969–977.

[10] Key, T. J., Thorogood, M., Appleby, P. N., Burr, M. L. (1996), « Dietary habits and mortality in 11,000 vegetarians and health conscious people: results of a 17 year follow up », British Medical Journal, vol. 313, p. 775-779.

[11] Burkert, N. T. et al. (2014), « Nutrition and Health – The Association between Eating Behavior and Various Health Parameters: A Matched Sample Study », in PLOS One, Institute of Social Medicine and Epidemiology, Medical University Graz, Austria.

[12] Moscovici, S., Hewstone, M. (1984), « De la science au sens commun », in S. Moscovici (ed), Psychologie Sociale, Paris : Presses Universitaires de France.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.