La longue traîne technologique et sa fatalité

  La nécessité technologique 

La longue traîne technologique et sa fatalité

Comme il a été envisagé dans l’article précédent, cette idée que les technologies sont de grandes égalisatrices sociales est ce que je nomme une idée folle. Et l’idée est tellement folle, que personne ne se rend compte que si on ne possède pas le canal de distribution ou le médium de production qui permet de posséder la longue traîne elle-même, les seuls revenus qu’il sera possible d’en tirer seront situés dans la portion de droite. Cependant, si on possède la longue traîne elle-même, il sera  possible de tirer des revenus aussi bien à l’extrême gauche de la courbe que dans sa portion de droite.

Autrement dit, même si Internet est parvenu à égaliser les opportunités de faire des affaires et de faire tomber les barrières de la production de contenu qui était autrefois réservé à de grands conglomérats ou de grandes entreprises et d’éliminer une kyrielle d’intermédiaires, les revenus que l’on peut en tirer sont d’une effarante inégalité.

Par exemple, s’il était possible de mettre sous forme graphique le trafic entrant de certains sites Internet qui vendent et distribuent différents types de produits et de services, on se rendrait rapidement compte que seuls iTunes, Amazon, Google Play, Facebook et eBay remporte la palme. Pourquoi ? Parce que ces entreprises se situent dans la portion de l’extrême gauche de la longue traîne ; c’est l’effet de type « le gagnant remporte la mise ». Même plus, étant donné que ces entreprises sont en mesure de tirer des revenus de n’importe laquelle des positions sur la courbe de la longue traîne — complètement à gauche ou complètement à droite —, c’est que celles-ci ont un contrôle et un ascendant démesuré sur certains marchés.

En ce sens, en disposant d’un tel contrôle, ces entreprises sont en mesure d’agréger le moindre petit revenu sur toute la longueur de la courbe de la longue traîne pour en retirer facilement des sommes qui peuvent atteindre des milliards de dollars. Voilà donc ce que j’entends par le fait de posséder la courbe de la longue traîne.

Dans le monde des technologies numériques, il faut se rendre à une évidence toute simple : tous les produits et services qui sont susceptibles d’être numérisés évolueront inévitablement vers une courbe de distribution de type longue traîne, tout en n’oubliant pas que cette courbe ne sera possédée que par quelques grandes entreprises. À l’inverse, si on ne possède pas la courbe de la longue traîne et qu’on n’occupe qu’un seul point sur ladite courbe, le sort est tout à fait différent, car les revenus qu’il est possible d’en tirer sont plutôt de l’ordre de la petite monnaie qu’il y a dans nos poches.

Toutefois, si les revenus proviennent essentiellement de l’un de ses points situés sur la courbe de la longue traîne, et que, en même temps, on a un emploi régulier qui  procure un revenu stable, cela peut très bien faire l’affaire. Et c’est bien là où est tout le nœud de ce problème, car les technologies numériques, en transformant constamment les processus d’affaires et les processus industriels, feront en sorte d’éliminer de plus en plus la principale source de revenus.

Comment la chose est-elle possible ? Étant donné que de plus en plus de gens perdent ces emplois qui leur assurent un certain niveau de revenu leur permettant de faire partie de la classe moyenne, il y aura forcément de plus en plus de gens qui se tourneront vers des activités de production numérique qui les situeront sur un quelconque point de la courbe de la longue traîne technologique.

Comme il faut s’y attendre, il y aura inévitablement quelques chanceux qui tireront leur épingle du jeu et qui arriveront à amasser des revenus tout de même substantiels, parfois même des revenus importants. Et ce sont justement ces histoires anecdotiques qui retiendront l’attention et qui feront croire à des millions de gens qu’il est possible de gagner sa vie en ayant une activité de production numérique sur un quelconque point de la courbe de la longue traîne, alors que la vaste majorité de ceux qui se seront investis dans ce type de production numérique n’arriveront jamais à avoir des revenus suffisants pour prétendre faire partie de la classe moyenne.

Si j’insiste tant sur l’idée de la classe moyenne, c’est bien parce que la classe moyenne représente pour l’État sa principale source de revenus et que ces revenus sont essentiels pour maintenir les principaux services auxquels la population est en droit de s’attendre de la part de l’État.

Que ce soit en Amérique ou en Europe, nous sommes actuellement dans une période où la strate médiane et la strate inférieure de la classe moyenne sont quotidiennement soumises à une érosion économique soutenue. Et qui dit érosion économique soutenue de la classe moyenne, dit aussi que nous risquons de nous approcher de plus en plus non pas d’une nation riche et avancée, mais plutôt vers une nation qui se dégrade économiquement de plus en plus.

En fait, la classe moyenne est le socle sur lequel se construit une nation qui est en mesure de subvenir à l’ensemble des besoins fondamentaux de ses citoyens. En ce sens, la création de milliers de banques alimentaires depuis 15 ans, aussi bien en Amérique qu’en Europe, est un indicateur qui devrait particulièrement nous préoccuper. Et il faut surtout cesser de penser que ce phénomène touche plus particulièrement les États-Unis, car dans la réalité, ce sont tous les pays de l’OCDE qui sont engagés dans ce qui semble bien être un processus inévitable de croissance des banques alimentaires.

Quand des gens travaillant au salaire minimum sont obligés de se présenter aux portes d’une banque alimentaire, il y a là non seulement de quoi se préoccuper, mais surtout de s’alarmer. Il n’est pas normal qu’un individu gagnant un salaire soit obligé de compenser son manque de revenus en faisant appel aux services d’une banque alimentaire pour un besoin aussi basique que celui de s’alimenter. Il faudrait peut-être prendre en considération que si certains individus en sont rendus à solliciter de l’aide alimentaire, c’est que, en tant que société, nous avons peut-être échoué quelque part.

Les technos-optimistes ont plutôt tendance à considérer que les technologies numériques sont des opportunités permettant à tous et à chacun de tracer son propre parcours de vie sociale et économique afin d’en tirer le maximum. Et ce n’est pas une coïncidence si les mêmes technos-optimiste réussissent si bien dans une économie fédérée par les technologies numériques. Il suffit de voir comment les plus allumés d’entre eux tirent tellement bien leur épingle du jeu, qu’ils arrivent à se positionner dans la portion de l’extrême gauche de la courbe de la longue traîne.

Et parce que cette possibilité existe, il y a tout un discours mythologique qui s’est construit autour de l’idée de la start-up qui promet à ses fondateurs que par un travail acharné et soutenu, il est possible de se hisser au rang des grandes sociétés qui ont établi leur monopole numérique.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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