La longue traîne technologique et ses impératifs

  La nécessité technologique 

La longue traîne technologique et ses impératifs

Le secteur des hautes technologies, et particulièrement celui des technologies numériques, a ramené au premier plan ce que l’on nomme la longue traîne. Comme le montre le schéma ci-dessous, une longue traîne typique correspond essentiellement à une distribution statistique où une petite population de grande fréquence ou de grande amplitude — située à l’extrême gauche — est suivie d’une large population à fréquence faible ou de faible amplitude qui va graduellement en diminuant, d’où la forme de « traîne » de la courbe. De façon générale, les événements peu fréquents ou de faible amplitude (la longue traîne), représentés par la portion droite de la courbe, peuvent, au total, représenter un poids souvent plus important que la première partie du graphique située à l’extrême gauche.

Qu’est-ce que la longue traîne a à voir avec les technologies numériques ? Considérons tout d’abord la force de travail de différents types d’entreprises. En 1979, la société américaine General Motors, alors en position dominante dans son marché, avec plus de 840 000 travailleurs, avait réussi à dégager un chiffre d’affaires de plus de 11 milliards de dollars (US). Pour leur part, Ford, Chrysler et American Motors, avec quelque 100 000 employés de plus, affichaient des chiffres d’affaires quasi équivalents. Mais au-delà de cette force de travail directe, ce sont des centaines de milliers d’emplois périphériques qui ont aussi été créés, dans des domaines aussi variés que la réparation mécanique, l’assurance, la location et l’apprentissage de la conduite automobile à travers des milliers d’écoles de conduite. Ce faisant, l’industrie automobile avait permis la consolidation d’une certaine classe ouvrière qui constituait alors pour une bonne part la strate médiane de la classe moyenne nord-américaine.

En comparaison, en 2012, Google, avec moins de 38 000 employés avait réussi à dégager un chiffre d’affaires de l’ordre de 14 milliards de dollars. On le constate bien, le différentiel pour arriver à dégager des chiffres d’affaires similaires, avec une force de travail directe 85 % moindre dans le monde des technologies numériques, est tout à fait sidérant.

Si on part de ce point de vue, on peut se dire que le seul endroit où qu’il vaille vraiment la peine d’investir son argent, c’est bien dans le secteur des hautes technologies. On peut se dire aussi que les entreprises qui œuvrent dans ce secteur offrent également la possibilité de créer, tout comme dans le secteur automobile, des emplois périphériques.

Pour leur part, depuis plusieurs années déjà, des technoévangélistes comme le journaliste américain Jeff Jarvis et le chercheur universitaire Clay Shirky ne cessent de répéter que les technologies numériques, au contraire de bien d’autres technologies, sont un grand égalisateur social. Évidemment, si le seul outil que l’on vous donne est un marteau, vous aurez tendance avoir le monde comme un univers où il suffit de planter des clous, et c’est bien dans cette logique discursive que sont tous ceux qui professent que les technologies numériques régleront la majorité des problèmes d’ordre social.

Sur ce point, je n’ai aucun doute, les technologies numériques sont de profonds agents de changement social, mais pas du tout dans le sens où les technos-optimistes essaient de nous le faire croire, et surtout pas en matière d’égalisation sociale. En fait, pour un technoévangéliste ou un techno-optimiste l’égalisation sociale correspond à peu près à ceci :

  • étant donné qu’Internet et les technologies numériques ont permis à tous et à chacun de créer son propre blogue, d’y faire rouler de la publicité et d’en tirer des revenus ;
  • étant donné que de grandes corporations comme Amazon, Apple et bien d’autres, dans leurs sillages, ont permis de faire en sorte que chacun puisse publier son livre électronique et d’en tirer des revenus ;
  • étant donné que toute personne se découvrant le moindrement un talent de musicien a la possibilité de vendre en ligne sa musique ;
  • étant donné que tous ceux qui se croient cinéastes peuvent mettre en ligne leurs vidéos et en tirer des profits à travers un système de publicité que propose Google avec YouTube ;
  • étant donné que n’importe qui peut développer une application pour les téléphones intelligents et les ardoises électroniques ;
  • étant donné que tout un chacun peut vendre ce qu’il veut sur des plates-formes de commerce en ligne.

De là, d’aucuns auront cru que des millions de personnes pourraient ainsi vivre de leur propre production. Et cette façon de voir les choses est peut-être la plus grande tartufferie jamais imaginée. Pourquoi ? Parce que, au cours des 10 dernières années, les études se sont empilées les unes après les autres pour démontrer que les revenus retirés d’une activité en ligne ont tendance, sur la longue traîne, à plutôt se situer sur la portion de droite de celles-ci, donc dans la marginalité.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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