La longue traîne technologique et ses implications sociales

  La nécessité technologique 

La longue traîne technologique et ses implications sociales

Discours mythologique pour discours mythologique, l’économiste Robert Jensen, dans un article scientifique publié en 2011 dans le Quaterly Journal of Economics[1], évoquait la vie d’un pêcheur de sardines de Kérala (petit village de la côte sud-ouest de l’Inde) dont la vie avait été totalement transformée grâce à son téléphone intelligent, puisque ce dernier lui affichait quel village était le plus susceptible d’acheter au meilleur prix possible le produit de sa pêche.

Autrement dit, le téléphone intelligent est devenu l’intermédiaire par lequel il est possible de savoir où sont localisés les acheteurs, ce qui permet dès lors d’optimiser le marché de la sardine, de stabiliser les prix et de réduire ainsi de façon importante les pertes. Certes, tous ces bénéfices liés à l’utilisation du téléphone intelligent sont bel et bien réels. Le problème, c’est qu’on se sert ici d’un fait purement anecdotique pour le monter en tête d’épingle et en faire en quelque sorte un exemple universel qui pourrait s’appliquer partout.

Et comme ce discours mythologique est susceptible de frapper l’imagination, il sera réutilisé par une multitude d’autres technos-optimistes qui feront de celui-ci un parangon de l’efficacité indéniable du téléphone intelligent pour régler des problèmes d’ordre social et économique. Pour s’en convaincre, il suffit, dans Google, de taper les mots kerala fishermen smartphone, pour voir à quel point l’histoire a été reprise et comment elle s’est constituée comme mythe, c’est-à-dire une histoire qu’on se raconte pour donner du sens au monde dans lequel on évolue.

Faut-il ici préciser que ce type de mythe a aussi pour fonction de simplifier le monde en formulant des a priori simplistes tout en évacuant de son histoire des éléments essentiels. En fait, le mythe du pêcheur de sardines de Kérala, comme tout mythe par ailleurs, au sens où Claude Levi-Strauss l’entend, devient un genre de point de référence auquel d’autres discours mythiques viendront par la suite s’articuler tout en faisant l’impasse sur d’autres réalités.

Et en ce sens, le mythe du pêcheur de sardines de Kérala sera de facto applicable dans d’autres contextes qui n’ont pas du tout les mêmes caractéristiques socioéconomiques que le village de Kérala en Inde, et deviendra, dans les sociétés industrialisées, un référentiel de ce qu’il est possible de faire avec un téléphone intelligent.

Si le mythe du pêcheur de sardines de Kérala fonctionne dans un pays en voie de développement comme l’Inde, fonctionne-t-il pour autant dans les pays industrialisés ? Quand on y regarde le moindrement de près, rien, ou si peu, rien ne suggère vraiment que le citoyen d’un pays industrialisé, ou même celui d’un pays en développement, puisse vraiment tirer parti de son téléphone intelligent pour en obtenir des revenus substantiels qui lui permettront de vivre une vie décente.

D’un point de vue strictement pragmatique, le téléphone intelligent ne viendra en aide à personne qui aura perdu son emploi, sauf peut-être de lui indiquer comment se rendre au bureau d’emploi ou au bureau de chômage. Certains diront que le téléphone intelligent leur permettra de déposer leurs CV sur des sites spécialisés à cette fin et qu’il leur permettra de fouiller dans les immenses banques d’emplois en ligne, mais le jour où les revenus deviendront insuffisants pour même payer les frais de connexion du téléphone intelligent, ils resteront Gros-Jean comme devant à moins de se rendre au bureau d’emploi local.

Le téléphone intelligent n’est donc pas la panacée universelle que les technos-optimistes voudraient bien nous faire croire, tant s’en faut, car du moment où on n’a plus les moyens de payer sa connexion mensuelle, force est de constater que le téléphone intelligent n’est pas, et de loin, la grande force sociale égalisatrice que la technologie numérique prétend être.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  La nécessité technologique  

[1] Jensen R. (2007), « The Digital Provide: Information (Technology), Market Performance, and Welfare in the South Indian Fisheries Sector », The Qauterly Journal of Economics, vol. 122. n° 3, p. 879-924.

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