Le mythe du progrès technologique

 La nécessité technologique  ►

Le mythe du progrès technologique

Comme nous l’avons vu dans les articles ( 1, 2, 3) concernant la longue traîne technologique, il semble bien que la technologie possède cette capacité à occulter certains de ses aspects négatifs, parce qu’elle promet et qu’elle est efficace. On pourrait également débattre pendant des heures et des heures sur les bienfaits des technologies numériques, et à la fin de ce débat, il y a fort à parier que le décompte favoriserait les « pour » plutôt que les « contre ». Pourquoi ? Parce que nous voulons désespérément croire dans le mythe du progrès. Et c’est là où il faut reprendre la courbe de la longue traîne pour bien comprendre comment cet engouement se construit, car cette courbe occulte des informations qui ne sont pas immédiatement apparentes et qui ont pourtant une portée significative sur l’espoir que nous avons placé dans les technologies numériques et l’intelligence artificielle.

Quelle est la nature de ces informations occultées par la courbe de la longue traîne ? Tout d’abord, les profits quasi indécents que les entreprises de la Silicone Valley arrivent à générer année après année ont initialement été le fait d’un financement public. Comme l’a souligné Noam Chomsky, « L’État joue un rôle essentiel dans l’innovation et le développement, non seulement dans les laboratoires nationaux et les universités, mais aussi par de nombreux autres moyens : subventions aux grandes sociétés, approvisionnement, introduction de droits et tarifications monopolistiques dans les accords de libre-échange, etc.[1] » Concrètement, il n’y a qu’à voir comment le développement de l’ordinateur, d’Internet, du laser, de la fibre optique et du satellite ont avant tout été le fait d’un financement d’ordre public massif, parfois pendant des dizaines d’années, dans le milieu universitaire et militaire, où le citoyen n’a jamais eu son mot à dire

Et il ne faut pas se leurrer ou s’aveugler volontairement, car historiquement parlant, l’initiative entrepreneuriale s’est généralement limitée à la phase de commercialisation tout en étant largement tributaire de l’État en ce qui concerne la technologie et le savoir-faire. En fait,

« pendant une trentaine d’années, Internet a surtout été le fait du secteur public, jusqu’à ce qu’on le cède au privé en 1993. Dans les années 1950, les ordinateurs étaient gigantesques, fonctionnaient à l’aide de tubes à vide grillant facilement et de programmes codés sur des bandes de papier qui s’éparpillaient dans toute la salle, et demandaient des hommes pour accomplir la moindre opération. Dès que ces appareils, financés par le Pentagone, ont atteint le degré de sophistication leur permettant d’être vendus à profit, plusieurs des principaux ingénieurs du plus important laboratoire d’État ont démissionné pour fonder la Digital Equipement Corporation (DEC), qui s’est hissé au rang de chef de file de l’industrie de l’informatique jusqu’au début des années 1980 où elle a été détrônée par les fabricants d’ordinateurs personnels. Pendant ce temps, IBM se servait des ordinateurs du Pentagone pour s’ingénier à trouver le moyen d’abandonner la carte perforée comme unité d’entrée-sortie et de lui substituer la bande magnétique. En 1961, cette entreprise avait fabriqué l’ordinateur le plus rapide du monde. Comme il coûtait beaucoup trop cher pour qu’elle l’offre sur le marché, elle l’a vendu à l’État pour son laboratoire de Los Alamos. Quant aux approvisionnements, ils ont toujours constitué un bon moyen de financement du secteur privé par l’État[2]. »

De toutes les technologies numériques que nous connaissons aujourd’hui et qui ont permis l’avènement de l’ordinateur personnel et d’Internet, « une seule n’émane pas directement du secteur public : les transistors. Ils ont été conçus par une société privée, la Bell Telephone Laboratories, qui a aussi largement contribué à d’autres découvertes scientifiques dans de nombreux domaines. AT&T, à qui appartenait alors ce laboratoire, disposait d’un monopole total sur l’industrie de la téléphonie, monopole octroyé par l’État, grâce auquel elle pouvait facturer sans impunité à frais élevés ses propres abonnés. Ses chercheurs utilisaient par ailleurs du matériel militaire également financé et commandé par l’État. Pendant des années, les transistors à haut rendement sont restés inabordables pour le secteur privé, si bien que seule l’armée s’en procurait. Lorsque le monopole d’AT&T prit fin en 1982, son célèbre laboratoire, par manque de fonds publics, commença à péricliter et ne retrouva jamais sa vigueur d’antan.

En matière de technologies de pointe, le rôle de l’État, dans la plupart des pays développés, ne se résume pas seulement à la mise en place de programmes d’aide à la recherche et au développement, mais aussi à la mise en place des règlementations fiscales avantageuses ou de prêts « remboursables ». Par exemple, au Québec (Canada), il suffit de voir comment le Parti Libéral au pouvoir a largement permis à l’avionneur Bombardier, à la fin 2015, de bénéficier d’un prêt « remboursable » de plus de 1,3 milliard de dollars américains pour soutenir la recherche et le développement pour finaliser la controversée C-Series et finalement la commercialiser[3], alors que l’entreprise Airbus la récupéra pour une bouchée de pain en juin 2018.

Faut-il aussi rappeler que depuis 1966, Bombardier n’a remboursé que 543 millions des 1,3 milliard de dollars « prêtés » jusqu’ici par Industrie Canada ?[4]. Se souvenir également qu’un prêt étatique de 350 millions consenti à Bombardier en 2005 commencera tout juste à être remboursé au moment où ces lignes sont écrites. Finalement, le dernier prêt de 372 millions de dollars sans intérêt consenti au début 2017 par le gouvernement fédéral du Canada pour la C-Series sera remboursé d’ici 15 ans, seulement et seulement si Bombardier arrive à vendre des avions. Autrement, même si le contribuable cherche à en savoir plus concernant les clauses de tels prêts, il se rendra non seulement compte que ces clauses sont rarement transparentes, mais que les demandes d’accès à l’information demeurent la plupart du temps lettre morte, car ces contrats contiendraient des données commerciales dites sensibles.

Pour mieux appuyer l’affirmation précédente, il est nécessaire d’effectuer un bref retour dans le temps :

« Dans les années 1970, le monde des affaires a traversé une période très difficile, un peu comme au temps du développement des chemins de fer. La productivité diminuait, tout comme la croissance des investissements, et les cadres américains peinaient à suivre le rythme d’une concurrence étrangère dont les méthodes étaient plus évoluées. […] Encore une fois, l’armée a été appelée en renfort. SIGLE, important programme du Pentagone dans les années 1970, a vu son financement doubler quand Reagan a pris le pouvoir. Ses responsables se sont vu confier le mandat d’inventer l’usine du futur, ou ordinateurs et automatisation assisteraient tant la conception que la production, et dont les technologies de fabrication seraient adaptables et la gestion efficace, tout cela dans le but de rattraper l’Europe et le Japon. Il s’agissait donc d’accroître la part de marché et le leadership industriel des États-Unis en ayant recours à la méthode traditionnelle, c’est-à-dire l’initiative de l’État et l’argent des contribuables. Cette stratégie pouvait en outre rapporter un avantage social indéniable : la maîtrise de la force de travail. Il s’agit là d’une vieille rengaine. Par exemple, après avoir longuement élaboré des machines-outils automatiques commandées par ordinateur, le secteur public les a finalement cédées au secteur privé. Conséquemment, cette technologie permet de répondre à deux objectifs bien précis : la déqualification des travailleurs et l’amélioration du contrôle de gestion[5]. »

Et il en va actuellement de même avec l’intelligence artificielle. Les gouvernements occidentaux investissent dans la recherche universitaire en intelligence artificielle, afin de développer des logiciels et des systèmes intelligents, qui seront par la suite cédés au sectreur privé afin de développer différentes applications commerciales, industrielles et militaires. Conséquemment, cette technologie permet de répondre à deux objectifs bien précis : la déqualification des travailleurs et l’amélioration du contrôle de gestion. Il y a là un scénario connu d’une redoutable efficacité économique.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Chomsky, N. (2011), Futurs proches — Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle, Montréal : Lux Éditeur, p. 111.

[2] Idem. p. 112.

[3] Radio-Canada (2015 [Oct. 29]), Québec investit 1 milliard $US dans Bombardier, URL : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/746875/bombardier-quebec-investissement-cseries.

[4] Chase, S., Perreaux, L. (2015 [Oct. 30]), Quebec wants Ottawa to match $1-billion Bombardier investment, Globe and Mail, URL: https://tgam.ca/2qhZmTW.

[5] Chomsky, N. (2011), op. cit., p. 113.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.