Le succès populaire des aliments anticancer

  La saine alimentation 

Le succès des aliments anticancer

Le début des années 2000  s’ouvre sur une problématique bien particulière : un certain type d’alimentation serait responsable de différents cancers[1]. Dès lors, la recherche ira dans deux sens : identifier ce qui induit le problème et identifier ce qui prémunit. De nombreux travaux suggèrent que les polyphénols auraient la capacité de réguler une diversité de processus cellulaires et moléculaires, leur conférant ainsi des propriétés anti-athérogéniques, anti-inflammatoires, anti-thrombotiques, anti-carcinogéniques et neuroprotectrices[2].

Deux scientifiques seront les principaux porteurs de ce courant nutritionnel préventif : le biochimiste canadien Richard Béliveau, dans les pays francophones, avec son ouvrage Les aliments contre le cancer : la prévention du cancer par l’alimentation[3], et le médecin français David Servan-Schreiber (1961-2011), tant dans les pays francophones qu’anglophones, avec ses ouvrages Anticancer prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles [4] et Anticancer : A New Way Of Life[5].

Pour le biochimiste canadien Richard Béliveau : « une personne qui mange de six à dix portions de fruits et de légumes par jour consomme de 2 g à 4 g de molécules phytochimiques bénéfiques. C’est énorme ! C’est l’équivalent de ce que l’on donne en chimiothérapie à certains patients. La différence, c’est que ces molécules, plutôt que d’être synthétisées dans les laboratoires de l’industrie pharmaceutique, sont synthétisées par des cellules végétales[6] ».

Partant de là, et au vu des nombreux avantages que présenteraient les polyphénols, il est plausible d’avancer l’idée que l’univers de la nutrition serait en passe d’intégrer dans l’aliment le bénéfice de la diète, autrement dit, un renversement de la relation jusqu’ici entretenue envers la nourriture, soit celle du péché alimentaire, pour une gastronomie diététique, soit celle du régime du plaisir : « En un mot, c’est de plus en plus conjointement, de plus en plus indistinctement, au nom du plaisir et de la santé réunis, que cuisine et diététique revendiquent le gouvernement du territoire global de l’alimentation quotidienne et du corps[7]. »

Et cette lente construction du produit santé vedette a une histoire qu’il importe de retracer en partie afin de comprendre comment il a à ce point contribué à la construction sociale de la saine alimentation à travers l’aliment préventif.

En 1995, l’American Health Foundation déclare que boire dix tasses de thé vert par jour fournit la quantité quotidienne requise d’antioxydants[8]. En fait, de simple breuvage, le thé vert est devenu, en se basant sur une multitude d’études scientifiques, une boisson aux propriétés curatives et thérapeutiques. Partant de là, le thé vert pourrait combattre le cancer[9], réduire la pression artérielle[10], éliminer les radicaux libres[11], abaisser le taux de mauvais cholestérol[12], soulager l’asthme[13], conduire à la perte de poids[14], réduire les infections[15], contrôler l’athérosclérose[16]. Ici, l’efficacité des solutions passe par l’autorité scientifique des études proposées auprès des préventionnistes et des nutritionnistes. Lorsque le biochimiste Richard Béliveau[17] affirme que « parmi toutes les catéchines présentes dans le thé vert, l’une joue un rôle primordial dans l’action anticancéreuse de cette boisson, l’épigallocatéchine-3-gallate, possède la plus forte activité anticancéreuse et bloque également la capacité des tumeurs à provoquer l’angiogenèse, c’est-à-dire la formation d’un nouveau réseau de vaisseaux sanguins essentiel à leur croissance[18] », toutes les conditions sont réunies — crédibilité scientifique, publications (livres et chroniques), émission de télévision — pour étayer ses dires.

Conséquemment, les gens sont non seulement amenés à croire dans les capacités curatives du thé vert, mais le thé vert devient un puissant symbole de santé. Il s’établit dès lors une relation entre le symbole et la chose symbolisée, à savoir que l’individu qui boit du thé vert se pense, dans une certaine mesure, à l’abri des maladies que les scientifiques ont identifiées. Le consommateur de thé vert acquiert alors la « conviction » qu’il a adopté un comportement sain.

Décembre 1996 marque une date structurante : l’OMS suggère officiellement de consommer 5 portions de fruits et légumes par jour — se rappeler de Hazel Stiebeling qui fut la première, en 1939, à proposer cette démarche. Cette recommandation, déduite à partir d’un large corpus de recherche portant sur les effets bénéfiques des aliments et d’études épidémiologiques, met en évidence que, bien que les effets bénéfiques de cette consommation puissent varier d’un individu à l’autre, elle réduit les risques de cancer, de maladies coronariennes et de formation de la cataracte[19].

L’année 1997 voit l’arrivée du consensus à propos de l’huile d’olive et de ses effets bénéfiques dans un régime alimentaire de type méditerranéen[20][21]. L’huile d’olive deviendra non seulement une huile privilégiée par les nutritionnistes[22], mais mettra en place tout un discours articulé autour d’un aliment naturel consommé depuis l’Antiquité, d’où sa prétendue pureté et ses effets bénéfiques pour la santé dans un contexte d’alimentation industrialisée.

L’huile d’olive s’inscrit dès lors dans la mouvance du régime de type méditerranéen réputé bon pour la santé[23], ainsi que dans la mouvance des aliments biologiques. En 2000, l’huile d’olive se révèle un aliment potentiellement anticancer : contre le cancer du côlon[24] ; contre le cancer de la peau[25] ; contre les radicaux libres — deux nouveaux polyphénols contenus dans l’huile d’olive contribueraient à la santé générale par leur pouvoir particulièrement antioxydant (pinoresinol, 1-acetoxypinoresinol)[26]. Le curcuma, tout comme l’huile d’olive, pourrait prévenir le cancer du côlon[27], serait même un puissant anti-inflammatoire naturel permettant de contrecarrer le développement de tumeurs cancéreuses[28].

À la fin des années 1990, le chocolat noir devient un aliment à privilégier pour diminuer les risques de maladies coronariennes[29][30]. De 2000 à 2010, le marché du chocolat noir à l’échelle planétaire avait atteint des ventes annuelles de l’ordre de 83,2 milliards de dollars et il est même attendu qu’il franchisse les 98,3 milliards de dollars en 2016[31].

Tout ce discours à propos de certaines molécules contenues dans différents fruits, légumes, épices et fines herbes, qui auraient la capacité de prévenir et de guérir, n’est pas anodin. Tout d’abord, il a permis l’émergence de toute une industrie des vitamines et des nutriments qui fait des affaires d’or. D’autre part, et ce qui n’est pas négligeable, c’est qu’il a surtout permis de structurer des comportements associés à la santé, de les articuler autour d’une alimentation de plus en plus normée. Cependant, il faut être conscient que ce discours ne percole pas dans toutes les classes sociales de la société, car se procurer de tels aliments n’est pas à la portée de toutes les bourses. Le discours de la saine alimentation, est aussi, encore pour le moment, un discours auquel peuvent pleinement adhérer les classes le plus favorisées.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  La saine alimentation  

[1] Afin d’obtenir un portrait global et exhaustif de la situation, il faudrait établir une chronologie, depuis 1960, des différentes études publiées, et ce, pour chacun des aliments ici mentionnés. Cette méthode permettrait d’étayer ou non, avec un bon degré de certitude, comment la prétention des aliments anticancer s’est socialement construite et si elle est devenue un fait social total.

[2] Murkovic, M., Adam, U., Pfannhauser, W. (2000), « Analysis of Anthocyane in Human Serum », Journal of Analytical Chemestry, p. 379-381.

[3] Béliveau, R. (2005), Les aliments contre le cancer : la prévention du cancer par l’alimentation, Montréal : Éditions du Trécarré.

[4] Servan-Schreiber, D. (2007), Anticancer : prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles, Paris : Éditions Robert Laffont.

[5] Servan-Schreiber, D. (2008), Anticancer A New Way Of Life, New York : Viking.

[6] Conférence prononcée par le Dr. Richard Béliveau lors du FAV Health 2005, symposium organisé par l’Institut des nutraceutiques et des aliments fonctionnels (INAF) de l’Université Laval.

[7] Fischler, C. (2001), L’Homnivore, Paris : Odile Jacob, p. 243.

[8] American Health Foundation (1995), « Exploring the chemopreventive properties of tea, primary care and cancer », American Health Foundation Update, vol. 15, n° 2, p. 30-31.

[9] « […] En buvant quotidiennement du thé vert, vous soumettez donc votre corps à des doses D’ECGD suffisantes pour bloquer la progression de microtumeurs en cancers virulents ! […] De nombreuses études scientifiques suggèrent que la consommation régulière de thé vert joue un rôle important dans la réduction du risque de développer plusieurs cancers, notamment ceux de la prostate, de la vessie, de l’estomac ainsi que du sein (Béliveau, 2005 : 25 novembre, 51). »

[10] Holmes, E., Loo, R. L., Stamler, J. et al. (2008), « Human metabolic phenotype diversity and its association with diet and blood pressure », Nature, vol. 453, p. 396-400.

[11] Blot, W., Li J., Lot, W., Taylor P. (1993), « Nutrition intervention trials in Linxian, China : supplementation with specific vita-min/mineral combinations, cancer incidence, and disease – specific mortality in the general population », Journal of National Cancer Institute, vol. 85, p. 1483-1491.

[12] Teddy, T. C., Koo, Y., Koo, M. (2000), « Chinese green tea lowers cholesterol level through an increase in fecal lipid excretion », Life Sciences, vol. 66, n° 5, p. 41-43.

[13] Donà, M., Dell’Aica, I., Calabrese, F., et al. (2003), « Neutrophil Restraint by Green Tea: Inhibition of Inflammation, Associated Angiogenesis, and Pulmonary Fibrosis », The Journal of Immunology, vol. 170, p. 4335-4341.

[14] Westerterp-Plantega, M. S., Lejeune, M., Kovacs, E. (2005), « Body Weight Loss and Weight Maintenance in Relation to Habitual Caffeine Intake and Green Tea Supplementation », Obesity Research, vol. 13, p. 1195–1204.

[15] Weber, J.M., Imbeault, L., Ruzindana-Umunayana, A., Sircar, S. (2003), « Inhibition of adenovirus infection and adenain by green tea catechins », Antiviral Research, vol. 58, n° 2, p. 167–173.

[16] Sasazuki, S., Kodama, H., Yoshimasu, K., et als (2000), « Relation between Green Tea Consumption and the Severity of Coronary Atherosclerosis among Japanese Men and Women », Annals of Epidemiology, vol. 10, n° 6, p. 401–408.

[17] Richard Béliveau, docteur en biochimie, directeur du laboratoire de Médecine moléculaire, chercheur au service de neurochirurgie de l’Hôpital Notre-Dame de Montréal, et auteur du livre à succès intitulé « Les aliments contre le cancer (Béliveau, 2005) » traduit en plusieurs langues. Ici, les conditions de base sont réunies pour faire en sorte que le docteur Béliveau devienne une figure d’autorité en matière de propriétés anticancer du thé vert. Dès lors, préventionnistes et nutritionnistes sont fondés dans leur démarche de croire dans les dires du docteur Béliveau.

[18] Béliveau, R. (2005), Boire du thé vert pour prévenir le cancer, Le Journal de Montréal, 25 novembre, p. 51.

[19] Gary Williamson, (1996) « Protective effects of fruits and vegetables in the diet », Nutrition & Food Science, vol. 96, n° 1, p. 6-10.

[20] Assmann, G., de Backer, G., Bagnara, S. et al. (1997), « International consensus statement on olive oil and the Mediterranean diet: implications for health in Europe », European Journal of Cancer Prevention, vol. 6, n° 5, p. 418-421.

[21] Lipwortha, L., Martinez, M. E., Angella, J. (1997), « Olive Oil and Human Cancer: An Assessment of the Evidence », Preventive Medicine, vol. 26, n° 2, p. 181-190.

[22] Covas, M. I., Nyyssönen, K., Poulsen, H. E. (2006), « The effect of polyphenols in olive oil on heart disease risk factors: a randomized trial », Annals of Internal Medicine, vol. 145, n° 5.

[23] Meneley, A. (2007), « Like an extra virgin », American Anthropologist, vol. 109, n° 4, p. 678–687.

[24] Fitó, M., Covas, M.I., Lamuela-Raventós, R.M. et al. (2000), « Protective effect of olive oil and its phenolic compounds against low density lipoprotein oxidation », Lipids, vol. 35, n° 6, p. 633-638.

[25] Budiyanto, A., Ahmed, N. U., Wu, A. et al. (2000), « Protective effect of topically applied olive oil against photocarcinogenesis following UVB exposure of mice », Carcinogenesis, vo. 21, n° 11, p. 2085-2090.

[26] Leea, A., Thurnhama, D. I., Chopra, M. (2000), « Consumption of tomato products with olive oil but not sunflower oil increases the antioxidant activity of plasma », Free Radical Biology and Medicine, vol. 29, n° 10, p. 1051-1055.

[27] Mariadason, J. M., Corner, G. A., Augenlicht, L. H. (2000), « Genetic Reprogramming in Pathways of Colonic Cell Maturation Induced by Short Chain Fatty Acids: Comparison with Trichostatin A, Sulindac, and Curcumin and Implications for Chemoprevention of Colon Cancer », Cancer Research, vol. 60.

[28] Chauhan, D. P. (2000), « Chemotherapeutic Potential of Curcumin for Colorectal Cancer », Current Pharmaceutical Design, vol. 8, n° 19, p. 1695-1706.

[29] Arts, I. C. W., Hollman, P. C. H., Kromhout, D. (1999), « Chocolate as a source of tea flavonoids », The Lancet, vol. 354, n° 488.

[30] Vinson, J. A., Proch, J., Zubik, L. (1999), « Phenol antioxidant quantity and quality in foods: cocoa, dark chocolate, and milk chocolate », Journal of Agricultural and Food Chemistry, vol. 47, n° 12, p. 4821-4824.

[31] Markets and Markets (2012), Global Chocolate, Cocoa Beans, Lecithin, Sugar and Vanilla Market By Market Share, Trade, Prices, Geography Trend and Forecast (2011-2016), Dallas : M&M.

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