Les aliments anticancer, les médias de masse et l’autorité scientifique

  La saine alimentation 

Les aliments anticancer et le discours des médias de masse

Que faut-il tirer comme conclusion de ces aliments, produits ou molécules réputés prévenir le cancer ? En fait, notre interprétation du discours de l’alimentation anticancer s’articule autour de 5 critères :

  • le risque de cancer est réellement présent ;
  • l’alimentation est responsable pour une bonne part du développement du cancer (alimentation saine/alimentation malsaine) ;
  • l’autorité scientifique ;
  • les ingrédients actifs ;
  • la possibilité affirmée de contrer le développement du cancer.

Premièrement, tout individu, quel qu’il soit, et à plus forte raison un individu obèse, est susceptible de développer, tout au cours de sa vie, par le truchement de différents facteurs de risque, un cancer : « Aujourd’hui, on estime que plus d’une personne sur trois en Occident aura à combattre un cancer au cours de sa vie et que, malheureusement, une personne sur quatre perdra cette bataille […] Or, l’alimentation serait responsable de plus du tiers des nouveaux cas de cancers diagnostiqués […] Ces statistiques soulignent l’importance d’une alimentation saine et intelligente pour réduire l’incidence aussi bien que la progression du cancer[1]. »

Deuxièmement, un certain type d’alimentation a été repéré comme l’un des facteurs de risque importants favorisant le développement d’un quelconque cancer. L’identification de ce qui constitue une alimentation saine qui prémunirait du cancer versus une alimentation malsaine qui favoriserait le développement du cancer — normalisation de l’alimentation — est établi : « Au fil des années, de nombreuses études fondamentales, cliniques et épidémiologiques ont montré qu’une consommation accrue de produits végétaux dont les fruits et les légumes représente un facteur clé dans la réduction du risque de cancer[2]. » « […] on retrouve dans tous les pays un lien entre la fréquence des cancers et la consommation de viande, de charcuterie et de produits laitiers. À l’inverse, plus l’alimentation d’un pays est riche en légumes et en légumineuses (pois, haricots, lentilles, etc.), moins les cancers sont fréquents[3]. »

Troisièmement, l’appel à l’autorité scientifique, qui permet de cautionner la démarche d’adopter une saine alimentation pour éviter le développement d’un quelconque cancer : « De récentes recherches démontrent que, en plus des fruits et des légumes, d’autres aliments tels que le thé vert, le curcuma ou le chocolat, contiennent de fortes quantités de composés anticancéreux[4]. » « Le département d’épidémiologie de l’Université de Harvard a montré, en 2006 — dans une étude longitudinale sur 91 000 infirmières suivies pendant douze ans — que le risque du cancer du sein chez les femmes en préménopause est deux fois plus élevé chez celles qui consomment de la viande rouge plus d’une fois par jour comparé à celles qui en mangent moins de trois fois par semaine[5] »

Quatrièmement, une fois l’appel à l’autorité scientifique réalisé, s’effectue l’appel aux ingrédients actifs de certains aliments identifiés par l’autorité scientifique qui prémunissent du cancer ou qui provoquent le cancer : « […] certains aliments ont la capacité de tuer dans l’œuf les microtumeurs que nous développerons tous au cours de notre vie et qui menacent de devenir des cancers.

En effet, certains aliments contiennent une quantité importante de composés chimiques non nutritifs (phytochimiques) qui semblent jouer un rôle crucial dans cet effet chimiopréventif […] une diète quotidienne contenant un mélange de fruits, de légumes et des boissons telles que le thé vert et le vin rouge, permet l’absorption d’une quantité à proprement parler thérapeutique de composés phytochimiques anticancéreux[6]. » « On sait, en revanche, que la viande et les produits laitiers (ainsi que les gros poissons qui sont en haut de la chaîne alimentaire) constituent plus de 90 % de l’exposition humaine à des contaminants qui sont des cancérigènes connus comme dioxine, les PCB ou certains pesticides qui persistent dans l’environnement malgré leur interdiction depuis plusieurs années. Les végétaux des marchés français en contiennent, eux, cent fois moins que les produits animaux, et le lait «bio» est moins contaminé que le lait conventionnel[7]. » « Le thé vert bloque l’angiogenèse. […] Après deux ou trois tasses de thé vert, l’EGCG (épigallocatéchine-3-gallate) est largement présent dans le sang et se répand dans tout l’organisme à travers les petits vaisseaux capillaires qui entourent et nourrissent chaque cellule du corps. […] L’EGCG est aussi capable de bloquer les récepteurs qui déclenchent la création de nouveaux vaisseaux […] nécessaires à la croissance des tumeurs[8]. »

Cinquièmement, il existe cette possibilité clairement affirmée de contrer le développement du cancer par le truchement d’une saine alimentation : « L’apport quotidien de ces différents aliments au régime alimentaire constitue un moyen simple et efficace pour contrer le développement et la progression du cancer[9]. » « Le nouveau régime de Lenny, atteint d’un cancer du pancréas, comprenait notamment, les différents choux, les brocolis, l’ail, le soja, le thé vert, le curcuma, les framboises, les myrtilles, le chocolat noir. […] Vous avez quelques mois, il va falloir manger de ces aliments répartis sur tous les repas et ne jamais dévier. Il ne s’agit pas d’en prendre à l’occasion. Il faut consommer ces aliments tous les jours, trois fois par jour. Il indiqua aussi ce qui devait être proscrit : tous les corps gras, excepté l’huile d’olive ou l’huile de lin ou de colza, pour éviter les Omega-6 qui activent l’inflammation[10]. […] Lenny survécut quatre ans et demi. Longtemps, sa tumeur s’était stabilisée et avait même régressé de près du quart. […] Son cancérologue à New York disait qu’il n’avait jamais vu une chose pareille. Tout se passa pour un temps comme s’il avait porté son cancer sans être malade, même si son organisme finit par succomber[11]. »

L’appel à l’autorité scientifique tient un rôle clé dans la démarche du discours de l’alimentation anticancer, car elle contribue, dans un premier temps, à la construction sociale de l’alimentation anticancer — une construction créée, objectivée, et intériorisée par les individus —, d’où les comportements personnels de plus en plus orientés vers des pratiques alimentaires chimiopréventives, qui engage l’individu et les institutions dans une démarche globale vouée à maîtriser, contrôler, normaliser et réguler les pratiques alimentaires.

En fait, l’autorité scientifique fournit une caution, et cette caution, reprise par les médias de masse, vient, au fil des publications scientifiques, appuyer le discours de l’alimentation anticancer.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 La saine alimentation  

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Béliveau, R. (2005), op. cit.

[2] Béliveau, R. (2005), op. cit.

[3] Servan-Schreiber, D. (2008), op. cit., p. 137.

[4] Béliveau, R. (2005), op. cit.

[5] Servan-Schreiber, D. (2008), op. cit., p. 146.

[6] Béliveau, R. (2005), op. cit.

[7] Servan-Schreiber, D. (2008), op. cit., p. 147.

[8] Idem., p. 185.

[9] Béliveau, R. (2005), op. cit.

[10] Servan-Schreiber, D. (2008), op. cit., p. 178.

[11] Idem., p. 179.

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