Les quatre piliers de la saine alimentation

  La saine alimentation

Les quatre piliers de la saine alimentation

Quatre constantes, en matière d’alimentation, traversent les XXe et XXIe siècles :

  • à travers les recommandations alimentaires officielles et les régimes populaires émerge l’adéquation voulant que la minceur soit gage de santé ;
  • les recommandations alimentaires se calent dans une double logique[1] : celle de la « nutrition négative », c’est-à-dire ce qui est contenu dans l’aliment et qui peut nuire à la santé (cf. la fiche nutritionnelle imprimée sur les emballages) et celle du produit santé vedette susceptible de contrer les effets potentiellement néfastes des facteurs identifiés par la nutrition négative ;
  • les recommandations alimentaires peuvent faire l’objet de révisions fréquentes, tomber en désuétude et être remplacées par d’autres à la lumière de nouvelles études dans un avenir plus ou moins rapproché ;
  • la science de la nutrition dépend de nombreuses connaissances spécialisées — médecine, pathologie, biologie, biochimie, statistique, épidémiologie, sociologie, et selon la nature de la recherche, de la psychologie, des sciences environnementales et d’autres sciences —, d’où les constantes remises en question des acquis du passé, d’où les recommandations parfois contradictoires.

Ces quatre constantes représentent les quatre piliers sur lesquels s’appuie la saine alimentation en tant que construction sociale, c’est-à-dire une représentation collective de l’alimentation qui s’inscrit dans des cadres de pensée préexistants qui permettent, sur le plan individuel, de se construire des systèmes de pensée et de connaissances pour agir sur le corps, et sur le plan collectif, d’adopter des visions consensuelles de l’agir sur le corps, qui permettent de maintenir un lien social, voire une continuité de la communication de la notion de saine alimentation. Et cette construction sociale de la saine alimentation a sa propre logique discursive, à savoir : l’affirmation santé ; la prétention santé ; la fonction santé.

De plus, la saine alimentation, en tant que construction sociale, possède également un statut qui relève de l’ordre du symbolique : établir un lien, faire image, évoquer, dire et faire dire, partager un sens dans quelques propositions transmissibles, et dans le meilleur des cas, résumer en un cliché ce qui fera étiquette sociale (minceur = santé ; antioxydant = santé métabolique ; Omega-3 = santé cardiovasculaire ; fibres alimentaires = santé intestinale). Finalement, le concept même de saine alimentation se cale dans la même logique que les produits vedettes pour la santé : l’affirmation santé, la prétention santé et la fonction santé.

À l’évidence, la personne obèse ne souscrirait définitivement pas aux préceptes de la saine alimentation, puisque son corps, par sa seule apparence, condenserait tout ce que la saine alimentation suggère de ne pas consommer. Et la pression sociale est forte pour que la personne obèse adopte une mode de vie plus sain dans son ensemble. En ce sens, comme l’a montré cet essai, la saine alimentation est bel et bien une construction sociale (représentation collective de la saine alimentation) articulée autour de trois critères : l’affirmation santé ; la prétention santé ; la fonction santé.

La saine alimentation est indubitablement une construction créée, objectivée et intériorisée par les individus dont la finalité est d’adopter, sur une base volontaire, des comportements de plus en plus sains orientés vers des pratiques préventives visant à atteindre ou maintenir un poids santé.

En se référant au fait qu’une construction sociale correspond à un ensemble de phénomènes où les pratiques de savoir et les savoirs pratiques jouent un rôle essentiel, puisque ces savoirs s’inscrivent dans des expériences ou des événements éprouvés par les individus et partagés en société, et qu’ils engagent les individus tout comme les institutions dans une démarche globale, la lutte contre l’obésité, vouée à maîtriser, contrôler, normaliser et réguler la prise de poids, elle correspond effectivement à cette définition. Cela étant précisé, et le présent essai l’ayant largement démontré, il faut maintenant tenter d’établir en quoi consistent les conditions qui ont justement présidé à son émergence.

Il importe de souligner qu’il est impossible d’identifier un phénomène prépondérant ayant conduit à cette émergence, car plusieurs phénomènes y ont contribué : les différentes lignes de force explorées en témoignent. Par contre, il est possible d’identifier une dynamique qui aurait fédéré tous ces phénomènes pour créer une certaine convergence qui aurait conduit à récuser la graisse sous toutes ses formes.

Premièrement, il y a un individu réputé souverain de lui-même depuis la Réforme, souverain à la place du souverain depuis le Siècle des Lumières, totalement autonome, architecte de sa vie et maître de son destin. Doté, depuis Ralph Waldo Emerson au XIXe siècle, de la self reliance (cet appui sur soi qui permet d’agir sur le monde), et consommateur souverain aux XXe et XXe siècles, l’individu serait mieux placé que l’État pour savoir et décider de ce qui est bon pour lui : le projet de loi voté par le Congrès américain en 2005 et intitulé American Personal Responsibility in Food Consumption Act en est un bon exemple. Cette souveraineté de l’individu se cale dans une culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle où l’individu serait le seul responsable de sa prise de poids et de son obésité, nonobstant tout autre facteur d’ordre socio-économique. En somme, la responsabilité personnelle et l’autorégulation doivent primer sur la contrainte publique.

Deuxièmement, il y a un complexe agroalimentaire et une industrie de la restauration rapide, un certain type d’espace bâti et des emplois qui favorisent la prise de poids. Alors que le complexe agroalimentaire et l’industrie de la restauration rapide se calent dans la logique d’une offre saturée de produits et d’incitatifs mettant à dure épreuve le juste équilibre à trouver entre prise alimentaire et discipline, l’espace bâti et certains types d’emploi favoriseraient plutôt la prise de poids et n’inciteraient pas les gens à être actifs.

Troisièmement, il faut supposer que toute la question de la saine alimentation, aux XXe et XXIe siècles, serait avant tout une réaction en opposition à l’infrastructure de la prise de poids, alors qu’une adéquation est établie voulant qu’une alimentation équilibrée et un mode de vie sain puissent contrecarrer les effets négatifs de l’infrastructure de la prise de poids. D’ailleurs, le rapport du sénateur McGovern ne suggère plus de simples recommandations comme le proposaient les guides alimentaires précédents, mais il fixe bel et bien pour l’individu des objectifs à atteindre :

  • augmenter la consommation de fruits, de légumes et de grains entiers ;
  • diminuer la consommation de viande rouge et augmenter la consommation de poulet et de poisson ;
  • diminuer la consommation d’aliments riches en gras et substituer partiellement les gras polyinsaturés par des gras non saturés ;
  • substituer le lait écrémé au lait entier ;
  • diminuer la consommation de beurre, d’œufs et autres sources élevées de cholestérol ;
  • diminuer la consommation d’aliments riches en sucre ; (vii) diminuer la consommation d’aliments riches en sel.

Mais le problème,  c’est que chacune de ces recommandations est susceptible d’être remise en question à un moment ou l’autre : les œufs et le beurre sont un cas de figure en la matière, et « cette difficulté est particulièrement aiguë en matière de nutrition, si l’on en juge du moins par la fréquence des revirements de la doctrine médicale[2] » et des nutritionnistes.

Quatrièmement, les médias de masse, magazines féminins, documentaires télévisés, téléréalités, livres, blogues, sites Internet spécialisés en santé, médias sociaux, publicités dédiées à la perte de poids et aux campagnes de santé publique, confèrent un très haut degré d’attention à la question de l’obésité.

Partant de ces quatre constats, en quoi consiste au juste cette dynamique fédératrice ? Il se pourrait bien qu’il s’agisse d’une simple aversion envers le corps hors norme, cette norme ayant été établie depuis la Renaissance sous l’égide du gouvernement de soi formulé par la Réforme. Conséquemment, le corps obèse n’est que l’un de ces multiples corps hors norme rencontrés dans la société qui suscite l’aversion.

Concrètement, l’aversion envers le corps hors norme signale qu’il y a quelque chose d’anormal et que cette anomalie doit être rectifiée. Et cette aversion envers le corps hors norme n’a pas seulement à voir avec l’obésité, mais aussi avec le corps qui grossit, peu importe l’origine du grossissement. À ce titre, la grossesse est un cas de figure : « Grossesse ne rime pas forcément avec baleine échouée sur la plage. Grossesse peut aussi rimer avec sirène[3]. » Même dans le fonctionnement normal du corps de la femme, l’enfantement, l’idée de grossir, de devenir hors norme, inspire de la crainte. Ce n’est pas rien.

Le phénomène indique vraisemblablement que l’aversion envers le corps hors norme a un ancrage socioculturel relativement profond et de nature morale. En ce sens, le corps obèse condenserait à la fois excès de graisse et opprobre. La nature même du corps obèse, son expansion, son relâchement, sa fluidité, sa découpe mal définie et sa tendance à exsuder inspirerait le rejet et l’aversion. Dès lors, le corps obèse suggère de se tenir à distance et de tout faire pour éviter d’y ressembler.

Conséquemment, toute tentative de réduire les dimensions du corps obèse en se soumettant à une diète sévère, en faisant de l’exercice, en consommant des médicaments ou en subissant une quelconque chirurgie, répond à une finalité : contrecarrer chez les autres cette aversion que provoque le corps obèse. Cette volonté affirmée de contrecarrer chez les autres cette aversion suggère dès lors que l’aversion serait avant tout une opposition tranchée entre ce qui est considéré comme normal et anormal, délimitant ainsi les frontières du lien social : par exemple, être mince, dans la société du XXIe siècle, est considéré comme normal, alors qu’être obèse ou même en simple surpoids est considéré comme anormal.

Si le gouvernement de soi (contenance de soi, gouvernance de soi, quantification de soi) a fédéré, depuis la Renaissance, la vision d’un corps énergique, dynamique et de justes proportions façonnable et réparable à volonté, l’aversion envers le corps hors norme a fédéré trois concepts qui sont devenus la dynamique même du gouvernement de soi et de la lutte contre l’obésité : l’individu autonome et souverain de lui-même ; la culture de l’acceptation de la responsabilité personnelle en tout ; le juste équilibre à trouver entre prise alimentaire et discipline personnelle. Cette dynamique particulière a mis en place tout un système de valeurs qui considère désormais le corps comme un vecteur d’épanouissement personnel et d’identification ultime à soi, un corps performant, flexible et agile.

En fait, cette dynamique a érigé un système de valeurs qui permet dès lors de signaler ce qui est déviant, de le normaliser et d’informer l’individu de ce qui pourrait être déviant. Ainsi, signaler les aliments susceptibles de conduire à la prise de poids, normaliser les environnements et les comportements obésogènes, amener l’individu à se prémunir lui-même de tout ce qui pourrait le conduire à la prise de poids devient ce qui préside à certaines attitudes et comportements. Par exemple, le XIXe  siècle, par rapport aux siècles précédents, a instauré une toute nouvelle façon de signaler ce qui pouvait être déviant en matière de prise de poids par l’introduction de l’indice de masse corporelle, du pèse-personne, de la mode et du miroir. Du coup, la normalisation du corps s’est articulée autour d’un poids moyen médian.

De là, les façons de se prémunir de la prise de poids ont été modifiées, et certains aliments, par rapport aux siècles précédents, sont devenus particulièrement suspects, de même que la Framingham Heart Study a introduit une nouvelle façon de signaler, au milieu des années 1950, ce qui pouvait être déviant avec le cholestérol, tout comme la science de la nutrition l’a fait au tournant du second millénaire avec les aliments susceptibles de provoquer le cancer, d’où la série d’études portant sur les aliments anti-cancer.

À y regarder de près, cette dynamique révèle aussi que chaque introduction d’une nouvelle information scientifique, technique ou méthode ne modifie en rien les fondements intrinsèques de l’aversion envers le corps hors norme, bien au contraire. Elle ne fait que reformuler les façons de signaler ce qui est déviant, de normaliser ce qui est déviant et de prémunir l’individu de ce qui pourrait être déviant.

Cependant, le corps « déviant », par rapport à la norme proposée et suggérée par la saine alimentation, est de plus en plus présent dans les pays industrialisés et les pays émergents. Il y a là une toute une recherche à effectuer pour tenter de comprendre pourquoi le discours de la saine alimentation n’a pas acquis le statut de fait social total, autrement dit,  pourquoi a-t-il réussi à mobiliser les institutions sans pour autant tout à fait réussir à mobiliser une large part de la population.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  La saine alimentation

[1] Nagler, R. H. (2010), « Steady diet of confusion: contradictory nutrition messages in the public information environment », Scholarly Commons, Paper AAI3429172.

[2] Fischler, C. (2001), op. cit., p. 333.

[3] Un cocon pour bébé, Maillots de Bain de Grossesse : Pour être la Sirène de la Plage ; http://bit.ly/1qWQau4, consulté le 8 juin 2013.

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