L’incrémentalité technologique

La nécessité technologique  

L’incrémentalité technologique

L’incrémentalité technologique correspond au fait que chaque innovation technologique améliore à la fois l’activité et la condition humaine de façon tout à fait incrémentale. Ce faisant, quand une innovation technologique se révèle efficace, celle-ci est adoptée et ne peut être récusée. De là, l’incrémentalité technologique entraîne, au fil du temps, l’adoption de petites améliorations successives jusqu’à ce que cette accumulation d’améliorations bascule vers un point de non-retour.

Le progrès scientifique et technologique, depuis les débuts de la Révolution industrielle, a connu une courbe qui n’a cessé de croître jusqu’à aujourd’hui. Depuis l’arrivée des technologies numériques, c’est-à-dire depuis que nous disposons collectivement de microprocesseurs qui permettent de computer et de traiter de plus en plus de grandes masses d’informations, le progrès scientifique et technologique a connu une croissance incrémentale, c’est-à-dire que la toute dernière innovation apporte sans cesse une valeur ajoutée significative à la précédente, une amélioration porteuse en quelque sorte, qui multiplie d’autant les possibilités de la prochaine innovation.

Ces innovations surviennent généralement sur plusieurs fronts, ceux-ci propulsés par des intérêts tout aussi différenciés : commerciaux, économiques ; financiers ; politiques ; militaires ; pharmaceutiques ; médicaux ; scientifiques. Qui n’a pas constaté à quel point tout change rapidement et que le changement semble constamment s’accélérer ? Qui pense que, dans dix ans d’ici, les ordinateurs ressembleront à ce qu’ils sont aujourd’hui ?

Le corollaire de cette perception, que nous avons aujourd’hui sur le changement technologique, tient dans le fait que nous tenons ce processus pour acquis, comme si ce rythme soutenu était le prix normal à payer pour que nous puissions vivre plus longtemps, dans de meilleures conditions de vie, et surtout en meilleure santé, tant sur le plan physique qu’intellectuel.

Nous disposons aujourd’hui d’une kyrielle de technologies qui permettent d’augmenter les capacités du corps, voire même de s’y substituer. Par exemple, un individu ayant une mauvaise vue peut se rendre chez l’opticien, passer un examen qui évaluera sa condition visuelle, et se faire prescrire une paire de lunettes. Il s’agit là du b.a.-ba de la correction et de l’augmentation visuelle, une technologie en place depuis le milieu du XIXe siècle qui a largement fait ses preuves.

Autrement, notre patient pourrait choisir des lentilles de contact, plus pratiques et plus discrètes que les lunettes, qui ne modifient pas l’apparence de son visage. Les lentilles de contact représentent en tant que tel le second stade technologique de la correction et de l’augmentation visuelle. Initialement inventées en 1887 par l’ophtalmologiste allemand Adolph Eugene Fick (1852-1937), fabriquées à partir de verre soufflé, ces lentilles de contact, grandes, lourdes et inconfortables, couvraient la presque totalité de la surface de l’œil. Dans les années 1930 et 1940, les opticiens ajouteront une bande de plastique rigide autour de la partie centrale en verre afin de les rendre plus confortables.

Dans les années 1950, ce sera le passage de la lentille de contact en verre à celle de la lentille de contact en plastique. Ce n’est qu’en 1961 qu’un chimiste tchèque, Otto Wichterle (1913-1998), mettra au point le premier hydrogel permettant de fabriquer des lentilles de contact à la fois souples et confortables, mais ce n’est qu’à partir de 1971 qu’elles seront commercialisées à grande échelle et qu’elles ne cesseront de connaître des progrès technologiques incrémentaux.

Ainsi, sommes-nous passés de la lentille souple à utilisation prolongée, à la lentille souple et jetable, à la lentille souple bifocale à utilisation quotidienne, à la lentille teintée modifiant la couleur des yeux, à la lentille comportant une protection contre les rayons ultraviolets.

L’autre grande innovation en matière de correction visuelle, et qui ne nécessite le port d’aucune prothèse (lunette, lentille de contact), c’est la chirurgie au laser qui corrige de façon quasi définitive les problèmes liés à la vision. Un cran plus haut, aujourd’hui, certaines rétines artificielles permettent de restaurer en partie la vision chez des personnes affligées de problèmes spécifiques de cécité. De minuscules télescopes sont implantés dans l’œil chez des personnes souffrant de dégénérescence maculaire. Toutes ces technologies, qu’il s’agisse de la lunette classique, de la lentille de contact, de la rétine artificielle ou du télescope maculaire, sont inscrits dans un processus de développement continu et incrémental pour le grand bénéfice des gens qui ont des problèmes de vision.

L’exemple de la correction et de l’augmentation visuelle est intéressant à plus d’un égard, car il montre à quel point l’accélération technologique est incrémentale. En fait, qui pourrait bien être contre ce type d’innovation technologique ? Impossible, même sur le plan éthique, de s’opposer à de telles améliorations et innovations. Étant donné que l’innovation en ce domaine est peu susceptible de soulever la controverse, il est même encouragé de poursuivre les recherches dans des domaines aussi diversifiés que celui de microprocesseurs spécialisés dans le traitement de l’image, des sciences des matériaux, des biotechnologies et même des nanotechnologies. Autrement dit, à l’aune d’une convergence technologique, produire un œil artificiel, biologique ou non, élaboré à partir de matériaux biologiques ou non, ou fusionnant matériaux biologiques et électroniques, devient un impératif afin que des gens ayant perdu l’usage de la vue puisse la retrouver.

Vu sous un autre angle, qu’est-ce qui empêcherait qui que ce soit de concevoir et développer un œil qui ferait encore mieux que l’œil issu du long processus évolutif ? Pourquoi ne pas concevoir un œil en mesure de bien voir dans des conditions de faible luminosité, de voir dans le spectre infrarouge ou ultraviolet, qui serait capable d’effectuer des zooms comme le font les caméras, qui seraient en mesure de se connecter à un réseau de communication pour stocker les données, etc.?

On comprendra que de telles améliorations pourraient conférer un avantage particulièrement compétitif à ceux qui seraient porteurs d’un tel œil. Il n’y a qu’à penser aux soldats, aux policiers, aux pilotes d’avion, aux médecins, etc. Il faut également supposer que ceux qui travaillent dans le même domaine que ceux qui ont profité d’un tout nouveau type d’œil, voudront, eux aussi, par simple pression sociale, s’en procurer un, de crainte d’être socialement déclassés.

Sans vraiment spéculer, il faut également s’attendre à ce que les coûts de production d’un œil artificiel chutent de façon telle, que l’œil artificiel spécialisé dans tel ou tel domaine devienne accessible à une large part de la clientèle ciblée, tout comme il faut s’attendre qu’il y aura toujours l’œil artificiel à la fine pointe de la technologie que seuls certains nantis pourront se procurer.

Même si la production de masse démocratise l’accès à certains produits, il y aura toujours un marché destiné à des gens plus fortunés qui procure une marge bénéficiaire beaucoup plus élevé que le produit de base pour les commerçants. En ce sens, la stratification sociale est inhérente au développement technologique.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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