Quand l’aliment peut guérir et prévenir

La saine alimentation

Quand l’aliment peut guérir et prévenir

En parallèle des guides alimentaires et des régimes de toutes sortes se développe toute une série de courants nutritionnels qui feront la promotion d’un aliment, d’un breuvage, d’une molécule quelconque possédant la capacité non seulement de surseoir aux effets délétères de certains aliments, mais possédant surtout des propriétés capables de prévenir plusieurs problèmes de santé, mais aussi d’assurer la santé tout comme la minceur et de les maintenir.

Autrement dit, la personne à peine en surpoids ou en surpoids léger, en sus de porter une attention toute particulière aux calories, a tout intérêt à ingérer ces molécules susceptibles de prémunir des effets néfastes du développement de la masse adipeuse qui, selon la littérature scientifique, serait à l’origine d’une kyrielle de problèmes métaboliques.

La personne déjà en surpoids ou obèse, aura, elle aussi, tout intérêt à consommer ces molécules pour diminuer les impacts de l’excès de graisse, car ce faisant, elle amorce le processus de sa propre rédemption. En fait, les produits vedettes se sont inscrits comme des incontournables pour accéder à la santé, que l’individu ne soit ni en surpoids ou obèse, mais à plus fort titre s’il est en surpoids ou obèse.

En fait, tout commence avec les vitamines. La période s’étendant de 1910 à 1950 est généralement considérée comme le Premier Âge d’or de la nutrition, période au cours de laquelle les principales vitamines et les grands principes nutritionnels permettant de soutenir la vie sont alors identifiés[1]. En 1912, c’est la découverte de la toute première vitamine, la B1[2]. Ce moment est décisif[3] :

  • l’invention du mot vitamine[4] (du latin vita et amine[5]) perçue comme la « nouvelle arme de guerre contre les maladies[6] » ;
  • un important contingent de scientifiques s’engage dans la recherche autour de la thiamine et de la vitamine B1 ;
  • la notion même de vitamine capture non seulement l’imagination de la communauté scientifique, mais saisit également celle de la population en général[7].

Dans la foulée de cet engouement scientifique et populaire, les grandes sociétés pharmaceutiques Squibb et Metz Laboratories cibleront les magazines féminins et vanteront les mérites des suppléments vitaminés. Dès 1922, l’éditorial du Journal of the American Medical Association s’inquiétait déjà de « l’utilisation indiscriminée de prétendues préparations vitaminées[8] ». En 1942, le marché nord-américain des vitamines avait atteint les 130 millions de dollars[9]. Cet engouement pour les vitamines ne se démentira pas au fil du temps : en 2012 l’agence Euromonitor International rapportait que le marché planétaire des vitamines avait atteint les 68 milliards de dollars[10].

Le Second Âge d’or de la nutrition, quant à lui, débute en 1982 avec la publication par la National Academy of Science du rapport Diet, Nutrition and Cancer[11] portant sur la possible relation qui existerait entre certains aliments et le cancer. Il s’agit d’un autre moment charnière dans lequel s’inscrira la logique nutritionnelle. En plus de suggérer qu’il faut diminuer la consommation de gras, de sel, de calories et de glucides et augmenter celle des fibres, le rapport propose l’idée que certaines substances non nutritives, les composés phytochimiques — phytonutriments ou polyphénols[12] —, posséderaient des propriétés anticarcinogéniques.

Les travaux du docteur Lee Watenberg sont fondateurs en ce sens et introduisent la notion de chimioprévention[13] : les glucosinolates contenus dans le chou-fleur, le brocoli et les choux de Bruxelles possèderaient de telles propriétés chimiopréventives. Certains polyphénols, comme la quercétine[14], présente dans les fruits, les légumes, les céréales, les légumineuses, le thé et le vin, auraient de multiples effets bénéfiques[15] pour la santé[16] en général. Les anthocyanes — pigments naturels des plantes de la classe des flavonoïdes allant du rouge ou bleu — dont regorgent les petits fruits colorés — bleuet, myrtille, raisin rouge, fraise, framboise, aronia, canneberge, cassis, groseille, açaï — seraient réputés posséder des propriétés antioxydantes[17] tout comme la capacité à traiter certaines maladies métaboliques[18].

C’est à partir de tous ces travaux que, graduellement, dès le début des années 2000, se mettra en place tout un discours articulé autour de la molécule inscrite dans tel ou tel fruit ou légume qui aurait la possibilité d’améliorer la santé, sinon de prolonger la vie.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  La saine alimentation  

[1] L’importance de ces découvertes a un effet imprévisible. Au cours des années 1940, l’Université d’Oxford refuse de créer un département dédié à la nutrition sous prétexte que l’essentiel des connaissances en matière de nutrition ont été acquises.

[2] Elle ne sera purifiée et commercialisée qu’à compter de 1926.

[3] McCollum, E. V. (1957), A History of Nutrition, New York : Houghton Miffin, p. 201–318.

[4] Carpenter, K. J. (2004), The Nobel Prize and the Discovery of Vitamins, Nobel Foundation, June 22.

[5] Tout composé obtenu par substitution de radicaux hydrocarbonés univalents à l’hydrogène de l’ammoniac.

[6] Thorne, V. B. (1921), A New Weapon in the War Against Disease, New York : New York Times, March 27.

[7] Apple, R. D. (1996), Vitamania: Vitamins in American Culture, New Brunswick: Rutgers University Press, p. 13.

[8] JAMA (1922), « Vitamin Theories », Journal of the American Medical Association, vol. 79, p. 381–382.

[9] Idem. p. 11.

[10] Euromonitor International (2013), « Vitamins and dietary supplements market research », Consumer Health.

[11] National Research Council (1982), Diet Nutrition And Cancer, Washington D.C. : National Academy Press.

[12] Il importe aussi de préciser que les polyphénols sont des molécules que les plantes produisent naturellement pour se défendre contre diverses agressions : rayons ultraviolets, insectes, champignons et différentes maladies.

[13] Wattenberg, L. (1985), « Chemoprevention of Cancer », Cancer Research, vol. 45, p. 1-8, January.

[14] Griffiths, G., Trueman, L., Crowther, T., Thomas, B., Smith, B. (2002), « Onions — A global benefit to health », Phytotherapy Research, vol. 16, n° 7, p. 603–615.

[15] Jana, A. T., Kamlia, M. R. et al. (2010), « Dietary Flavonoid Quercetin and Associated Health Benefits — An Overview », Food Reviews International, vol. 26, n° 3, p. 302-317.

[16] Liu, R. H. (2003), « Health benefits of fruit and vegetables are from additive and synergistic combinations of phytochemicals », American Journal for Clinical Nutrition, vol. 78, n° 3, p. 5175-5205.

[17] Hennebelle, T., Sahpaz, S., Bailleul, F. (2004), « Polyphénols végétaux, sources, utilisations et potentiel dans la lutte contre le stress oxydatif », Phytothérapie, vol. 2, n° 1, p. 3-6.

[18] Amiot, M. J., Riollet, C., Landrier, J. F. (2009), « Polyphénols et syndrome métabolique: Polyphenols and metabolic syndrome », Médecine des Maladies Métaboliques, vol. 3, n° 5, November, p. 476–482.

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