Une logique alimentaire articulée autour du cholestérol

  La saine alimentation 

Une logique alimentaire articulée autour du cholestérol

Que faut-il tirer comme premières conclusions de cette aventure initiée en 1950 par la Framingham Study concernant les gras et le cholestérol ?

Tout d’abord, c’est bien au cours de la décennie 1950 que se met en place une logique alimentaire articulée autour du cholestérol avec la Framingham Study, faisant de celui-ci la pierre angulaire d’une stratégie globale vouée à combattre le gras sous toutes ses formes, depuis les aliments gras et denses en énergie, en passant par le développement de toute une industrie de l’amaigrissement, jusqu’aux chirurgies destinées à contrôler la prise de poids.

Si, au cours des années 1930, il a été suggéré de faire passer l’alimentation sous le magistère de la santé publique, et si au cours des années 1940 il a été suggéré de mettre sur pied un programme national d’éducation en matière d’alimentation, c’est bien au cours des années 1950 que les grandes institutions publiques seront mobilisées et utiliseront les techniques modernes de marketing pour faire passer le message que les gras et le cholestérol sont nuisibles à la santé. Lentement, mais sûrement, la lutte contre la graisse, sous toutes ses formes, en amont comme en aval, qu’elle soit déjà logée dans le corps ou dans le moindre aliment, est devenue une construction sociale vouée à maîtriser, contrôler, normaliser et réguler sa prise.

De plus, le rôle de la Framingham Study n’est pas anodin dans cette construction sociale, car avec la notion de facteur de risque, elle a fait du cholestérol un précurseur à une kyrielle de problèmes métaboliques. En somme, les années 1950 mettent en place un ensemble de conditions et de savoirs qui orienteront vraisemblablement les interventions à venir au cours des décennies qui suivront : le mode de vie.

Au cours des années 1960, la notion de mode de vie (lifestyle) émerge et renvoie à « la façon dont un individu adopte certains comportements plutôt que d’autres qui le prédisposeraient à la maladie[1]. »

En fait, ce qui  intéresse ici au premier chef, c’est que la notion même de mode de vie intègre celle du facteur de risque développée par la Framingham Heart Study : (i) serait à risque tout individu n’adoptant pas de saines habitudes de vie ; (ii) certains modes de vie comporteraient une collection de facteurs de risque pour la santé ; (iii) la notion même de mode de vie implique qu’il relèverait de l’entière responsabilité de l’individu de modifier ses habitudes de vie, car certains aliments représenteraient un facteur de risque.

D’autre part, selon le chercheur Neal Tannahill, la contre-culture hippie des années 1960 aurait largement contribué à modifier les pratiques alimentaires avec l’introduction des lentilles et du riz brun. Ces aliments, fortement recommandés par les gourous hindouistes et bouddhistes de l’époque, ont alors été perçus comme des aliments auréolés de spiritualité et de santé.

Au milieu des années 1970, même si les hippies quittaient massivement la contre-culture, plusieurs d’entre eux continueront à s’alimenter « sainement » et auront, dans une certaine mesure, contribué à modifier l’offre du complexe agroalimentaire[2].

Concrètement, tout au cours du XXe siècle, avec la notion de facteur de risque lié à l’alimentation, avec les modes de vie à risque, avec la lutte déclarée aux calories, aux glucides, aux gras et au cholestérol, émerge la notion de nutrition négative en opposition directe avec la nutrition positive des décennies précédentes, c’est-à-dire celle qui identifie et proscrit, celle qui délimite la frontière entre sain et malsain, plutôt que celle qui suggère la santé.

Ce virage n’est pas sans conséquence, car il engage un certain rapport à l’aliment, c’est-à-dire que sont plutôt mises en avant les propriétés « nocives » que les propriétés bénéfiques de celui-ci, la fiche nutritionnelle imprimée sur les emballages en faisant foi.

La décennie 1980, pour sa part, avec l’arrivée sur la scène alimentaire des Omega-3 et du resveratrol (produit actif du vin rouge qui initie le French Paradox), met en lumière un phénomène particulièrement intéressant, à savoir, extraire d’un régime global de vie et d’un régime alimentaire global d’une population donnée un seul composant et en faire une panacée universelle pour la santé, pour tous, dans n’importe lequel environnement, n’aboutit qu’à des conclusions illusoires.

Mais le complexe agroalimentaire s’emparera de cette idée, proposant, quid des œufs, quid du lait, quid du yogourt, quid de la margarine contenant des Omega-3, ou bien, quid des barres tendres et quid des céréales auxquelles ont été ajoutés des antioxydants.

Il s’agit d’une tout autre logique commerciale qui s’installe, car en affichant sur l’emballage que tel ou tel produit contient des Omega-3 ou des antioxydants, celui-ci se retrouve automatiquement dans la catégorie des aliments santé. Et cette logique se répercutera sur un ensemble de produits libellés « riches en fibre », « réduits en sel », « à faible teneur en gras saturés », « sans cholestérol », « contient des Omega-3 », « riche en antioxydants », etc.

Lorsque le sérieux magazine scientifique britannique The Lancet, lors du décès de Dennis Burkitt, déclare, « Certaines des hypothèses originales de Burkitt à propos des propriétés préventives des fibres alimentaires ont été abandonnées, plusieurs ont été nuancées ou modifiées, mais grâce aux travaux de Burkitt, la science de la nutrition a été galvanisée et a changé de façon drastique, dans tout le monde occidental, les habitudes alimentaires des gens[3] », il s’agit effectivement d’une confirmation sans équivoque que la notion de saine alimentation est une construction sociale.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  La saine alimentation  

[1] Coveney, J. (2000), Food, Morals and Meaning. The Pleasure and Anxiety of Eating, London : Routledge.

[2] Tannahill, R. (1988), Food in History, New York : Penguin Books.

[3] Altman, L. K. (1993), Dr. Denis Burkitt Is Dead at 82; Thesis Changed Diets of Millions, New York Times, April 16.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.