Envisager autrement le corps

  Transhumanisme, défis et enjeux 

Envisager autrement le corps

Photo entête, Julian Huxley

Le terme transhumanisme, forgé en 1957 par Julian Huxley (1887-1975), dans son célèbre livre intitulé New Bottles for New Wine[1][2], souligne avec force que l’idée même de développement du potentiel de l’homme remplacera l’État providence, la société efficiente et la société de pouvoir. Pour Huxley, le transhumanisme ne serait donc que pure variation sur le thème de l’humanisme évolutif — écologie humaniste ; philosophie de l’évolution ; humanisme environnemental —, c’est-à-dire que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme, par un effort délibéré, pourra « se transcender lui-même, non pas seulement de façon sporadique […], mais dans son entièreté en tant qu’humanité [où] l’homme demeure essentiellement un homme, mais se transcende lui-même en développant de nouvelles possibilités pour lui-même[3]. »

Pour Huxley, le terme même de transhumanisme est un concept-clé qui impose un tout nouveau cadre intellectuel, « une nouvelle idéologie[4] » de l’homme, « un nouveau système d’idées pour mieux encadrer et comprendre la nouvelle condition de l’homme[5]. » Le transhumanisme serait donc « une nouvelle attitude d’esprit[6] » permettant d’aborder, avec les outils intellectuels appropriés, la crise à laquelle sera confrontée l’humanité en établissant des ponts entre la science et les arts tout en utilisant la science pour construire un monde meilleur, cette idée qui n’a de cesse de courir depuis le marquis de Condorcet voulant que le progrès soit inévitablement synonyme d’un Avenir radieux pour tous.

À l’instar d’Abraham Maslow et de son concept de métahumain, suggérant que l’espèce humaine est à l’aube d’une nouvelle forme d’existence plus complète et satisfaisante, Huxley avait la ferme conviction que, dans un avenir plus ou moins rapproché, nous serions en mesure de réaliser notre plein potentiel[7], tout comme le prônent actuellement les technoévangélistes de l’intelligence artificielle en affirmant que cette technologie merveilleuse libérera l’être humain du travail et des tâches fastidieuses, lui laissant ainsi le loisir de s’explorer lui-même afin de réaliser son plein potentiel. Huxley n’était pas seul dans sa démarche.

En 1939, aux côtés du généticien britannique John Burdon Sanderson Haldane (1892-1964), il signe le Manifeste des généticiens prônant une forme d’eugénisme autorisant les manipulations génétiques pour améliorer la race humaine, d’où l’amélioration par ricochet des conditions sociales : « Le jour où la reconstruction économique atteindra le point où de telles forces humaines seront lâchées n’est pas encore arrivé, mais c’est la tâche de cette génération de s’y préparer, et chaque pas sur ce chemin représentera un gain, non seulement pour la possibilité de l’amélioration génétique ultime de l’homme, à un degré rarement rêvé jusqu’ici, mais en même temps, plus directement, pour la maîtrise humaine des maux plus immédiats qui menacent tellement notre civilisation moderne[8]. »

Appuyé par le physicien britannique John Desmond Bernal (1901-1971), qui avait déjà rédigé un important ouvrage sur la question en 1929 intitulé The World, the Flesh & the Devil – An Enquiry into the Future of the Three Enemies of the Rational Soul, où il mentionnait que « l’homme devait activement interférer dans son propre devenir et y interférer de manière non naturelle[9] », les premières briques de l’édifice transhumaniste, en cette période de l’histoire où la science n’avait pas encore tout à fait perdue son aura triomphaliste, étaient posées.

Poursuivant dans la même veine dans un livre intitulé Dialectical Materialism and Modern Science, Bernal souligna que « les scientifiques d’aujourd’hui apprennent à manipuler la vie dans sa globalité et dans ses parties tout comme le faisaient leurs prédécesseurs il y a plus d’un siècle en manipulant des substances chimiques [et que] la vie a cessé d’être un mystère et est devenue un objet de recherche[10]. »

À eux seuls, Huxley, Haldane et Bernal, au cours de la décennie 1920, ont non seulement articulé les concepts fondamentaux du transhumanisme, mais ont systématiquement pavé la voie aux transhumanistes contemporains. Si Julian Huxley, en tant que biologiste d’obédience évolutionniste, a mis en lumière le fait que la nature humaine devait faire l’objet d’un développement et d’une amélioration continue en utilisant les méthodes de l’eugénisme (planifier et contrôler l’évolution humaine), si Haldane a accordé un rôle majeur à l’utilisation des méthodes liées à l’eugénisme pour construire et élaborer la société idéale du futur, et s’il a considéré que les généticiens sont « les figures les plus romantiques des temps présents[11] », Bernal, pour sa part, spécialiste en cristallographie et en biologie moléculaire, a particulièrement fantasmé sur le futur où la science transformerait non seulement tous les aspects de la vie sociale, mais remplacerait la religion comme force dominante tout en modifiant le cerveau pour y parvenir[12].

Les idées proposées par ces trois scientifiques furent reprises et retravaillées, au cours des années 1930, par ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler les Red Scientists de l’Université de Cambridge[13]. Profondément convaincu de la capacité de la science et de la technologie à améliorer la condition humaine, tout comme de sa capacité à mettre sur pied un État providence en mesure d’éradiquer la pauvreté et la misère humaine, un ami proche de Julian Huxley, H. G. Wells, imagina, à partir de leurs travaux, un petit groupe de scientifiques et d’ingénieurs qui utiliseraient la science et la technologie dans le but d’élaborer un futur parfait pour l’humanité[14]. Toutefois, les visées du régime nazi à propos de l’eugénisme et les horreurs qu’elles engendrèrent pendant la Seconde Guerre mondiale eurent tôt fait de refroidir les ardeurs de tous ceux qui auraient eu l’idée de planifier un meilleur futur pour la race humaine sous la férule de l’État.

Tout au cours des années 1940, et plus particulièrement au Royaume-Uni, la cybernétique — science des mécanismes autogouvernés et du contrôle qui régissent les êtres vivants et les machines dites évoluées — commence à prendre forme.

Alors que mathématiciens et informaticiens de la première heure démontrent que la cognition est possible sans sujet et que le cerveau n’est qu’un organe de représentation du monde, tout devient alors possible, et les cybernéticiens le démontreront avec preuves à l’appui. En fait, la cybernétique part d’un principe tout simple : à partir d’une boucle de rétroaction à l’intérieur d’un système dès lors autorégulé, ou homéostatique (système constitué par un intrant, une « boîte noire », et un extrant, l’effet de feedback étant l’information donnée en retour par le fait de la réception), la génétique, l’informatique, les neurosciences, la linguistique, la thermodynamique et la sociologie, peuvent relever d’une même logique, du point de vue d’un formalisme strictement rigoureux.

À partir d’une telle logique, les analogies de fonctionnement entre le cerveau et la machine sont non seulement constatables, mais les expérimentations pratiques qui en découlent fonctionnent. L’intelligence artificielle en est un exemple éloquent.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Transhumanisme, défis et enjeux  

[1] Huxley, J. (1957), New Bottles for New Wine, London : Chatto & Windus, p. 17.

[2] Julian Huxley est le petit-fils du biologiste, paléontologue et philosophe britannique Thomas Henry Huxley (1825-1895). Il a également été le premier directeur général de l’Unesco et fondateur du World Wildlife Fund. Il est le frère du célèbre écrivain et essayiste Aldous Huxley (1894-1963).

[3] Huxley, J. (1957), op. cit.

[4] Idem., p. 255.

[5] Idem.

[6] Idem.

[7] Huxley, J. (1957), op. cit., p. 17.

[8] Haldane, J. B. S., Huxley, Harland, S. C. et als. (1939), « Social Biology and Population Improvement », Nature, vol. 144, p. 521-522.

[9] Bernal, J. D. ([1929] 1970), The World, the Flesh & the Devil – An Enquiry into the Future of the Three Enemies of the Rational Soul, New York : Jonathan Cape Ltd.

[10] Bernal, J. D. (1937), « Dialectical Materialism and Modern Science », Science and Society, vol. 2, n° 1.

[11] Haldane, J. B. S. (1924), Daedalus : or Science and the Future, New York : E. P. Dutton & co, p. 80.

[12] Bernal, J. D. ([1929] 1970), op. cit., p. 80.

[13] Wersky, G. (1978), The Visible College : The Collective Biography of British Scientific Socialists in the 1930s, New York : Holt, Reinhart and Winston.

[14] Wells, H. G. (1905), A Modern Utopia, London : Chapman & Hall.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.