Fabriquer un nouveau corps

Transhumanisme, défis et enjeux 

Fabriquer un nouveau corps

Avec cet essai, je propose au lecteur d’analyser comment s’est construit, élaboré et déployé l’un des mythes technoscientifiques les plus éclatants en dehors de celui de l’intelligence artificielle, celui du transhumanisme, c’est-à-dire tout ce courant de recherche scientifique qui considère que la mort est avant tout un problème de « conception » de la nature et comment il est possible d’y surseoir.

Ce que je propose également au lecteur, c’est une aventure du corps, celle d’une histoire sans fin qui veut faire du corps autre chose que ce qu’il est. D’ailleurs, depuis fort longtemps, le corps a été le lieu de toutes les rencontres. Porteur d’une multitude d’identités sociales, il a aussi été une fascinante entreprise de normalisation et de transformation depuis l’Antiquité. Il importe donc d’explorer l’inscription sociale du corps à travers les époques pour mieux en comprendre ses attitudes, ses comportements, ses gestes, ses postures et les interventions à déployer sur celui-ci pour le régulariser et le normaliser, le rendre conforme à certaines attentes, surtout l’amener à un certain idéal de corporéité élaboré au cours des XVe et XVIe siècles, et décrypter pourquoi il est, depuis le tournant du second millénaire, cet objet qui doit à tout prix être réparé, amélioré et augmenté.

Spinoza nous a fait savoir que nul ne sait ce dont est capable le corps. Avec Schopenhauer, nous sommes devenus ce corps sentant, agissant, voulant, cette énergie qui se déploie dans le monde, objet immédiat, celui de la volonté, celui du vouloir-vivre, celui du maintenir — conserver la vie, développer la vie, prolonger la vie, lutter pour la vie — qui affirme la nécessaire conservation de son propre corps. Nietzsche, pour sa part, n’a cessé de nous dire qu’il était possible de dépasser le corps, de devenir plus, de devenir ce surhumain, car telle serait la volonté de puissance qui nous anime tous. Il y aurait là non pas un corps à transformer et à métamorphoser comme le disent certains, mais bel et bien un corps à transcender.

Si, avant Schopenhauer, il y avait le « sujet connaissant », après Schopenhauer il y a eu le « sujet voulant » : « l’être n’est rien d’autre que volonté aveugle, quelque chose de vital et d’opaque qui ne renvoie à rien de visé, à rien de voulu. Son sens réside dans le fait qu’il n’a pas de sens, mais que, simplement, il est. » Et cette volonté, à la base de tout phénomène, « n’est pas l’esprit qui se réalise, c’est une poussée aveugle » qui, en récusant l’idéalisme et le matérialisme, comme le souligne Schopenhauer, réussit le coup de maître de penser le corps comme une immanence radicale. De là, le corps est devenu la tâche principale de notre existence. Cette tâche est aussi une tâche interminable, un projet de transformation jamais achevée. Chacun devient son corps. Chacun choisit son corps. Chaque corps est une œuvre à construire. La convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle et des sciences cognitives (NBIC) est médiatrice de cette œuvre à construire.

Le corps aryen, imaginé par une idéologie totalitaire, le nazisme, le corps parfait, n’est jamais vraiment sorti de notre imaginaire collectif. Il s’est tout simplement dilué, au quotidien, dans le sport, l’alimentation, la médecine, la pharmacologie et la chirurgie. Notre existence même est à l’aune d’une réingénierie soutenue par une certaine connaissance scientifique. Le corps est le matériau du soi, une quête interminable d’amélioration, une limite jamais atteinte, puisque celui-ci peut se détraquer à tout moment, d’où l’obligation à la remise en forme constante et à une ascèse à la saine alimentation. Mais ce salut par le corps ne surviendra pas — au moment où ces lignes sont écrites —, parce que le corps rencontrera forcément une limite, celle de sa fin. Ce faisant, le corps relève désormais de l’activisme, une attitude prônant le recours à l’action directe, une morale fondée sur l’action et le pragmatisme.

Qu’on le veuille ou non, tout le chantier d’ingénierie du corps se cale dans la logique du matérialisme, ce matérialisme de la Grèce antique où la matière construit toute réalité. Et le corps est bien cette réalité. Le corps est bien cette matière incarnée par l’atome qui se suffit à elle-même. À l’ère des biotechnologies et de la bioinformatique, tout devient une simple manipulation d’atomes, de molécules et d’informations. Sans matière, pas d’information, sans information, pas de réingénierie du corps, d’où une réingénierie du corps qui s’est imposée, parce que s’est imposée, au fil des siècles, cette idée récurrente qu’il fallait transformer le corps, qu’il fallait en revisiter ses limites, qu’il fallait sans cesse remettre en question sa nature même.

Cette réingénierie du corps impose une réflexion. Non pas cette réflexion de savoir si le corps doit être ou non objet de réingénierie, non pas cette réflexion théologique de savoir si l’homme se substitue à Dieu, mais bien cette réflexion philosophique et sociologique qui porte un regard objectif sur une démarche qui non seulement est en cours, mais qui est surtout inéluctable. La réingénierie du corps est en ce sens imparable, pour la simple raison qu’elle se cale dans une logique du devenir plus. Ne pas reconnaître cette prémisse, ne pas accepter qu’il y a cette poussée aveugle qui repousse constamment les limites de tout ce qui existe, c’est ne pas vraiment saisir le devenir de l’homme.

Si la sagesse antique a bel et bien reconnu que le corps est souffrance, qu’il est voué à la mort, que son destin est scellé, elle y a par contre opposé des solutions qu’elle a encadrées dans un système d’explications rationnelles. Les épicuriens, les stoïciens, les cyniques y ont pourvu. Ils nous ont dit qu’il était possible de travailler sur soi-même, de se transformer, de devenir meilleur en quelque sorte. Bref, ils nous ont enseigné, à 2 500 ans de distance, qu’il ne fallait pas se contenter d’être le jouet des déterminismes génétiques, sociaux, politiques et économiques, mais d’être le propre créateur de soi. Il faudrait sans cesse revendiquer cette liberté intérieure qui permet de contrer les assauts de la souffrance, de la maladie et de la mort. Sénèque ne dira-t-il pas à Lucilius : « La mort se présente à toi : elle serait à craindre si elle pouvait être avec toi : nécessairement soit elle ne t’atteint pas, soit elle passe[1]. » L’injonction de Sénèque est forte. Elle appelle à dépasser le corps, à franchir le Rubicon de la mort. Certes, Sénèque n’a jamais eu l’intention de vaincre la mort en modifiant le corps, mais bien de la vaincre en modifiant notre attitude envers celle-ci.

Sénèque, n’ayant aucun accès aux biotechnologies, ne pouvait vouloir vaincre la mort que dans la mesure des moyens de l’époque ; il ne pouvait suggérer que de changer notre attitude envers celle-ci. Quant à nous, nous avons accès à des technologies prométhéennes. Nous avons décidé de vaincre la mort, le dépérissement du corps, la maladie et la souffrance.

Le corps est désormais un objet qu’il est possible de fabriquer méthodiquement. Pourquoi ne pas le faire ? Pourquoi s’en tenir au seul fait de changer d’attitude envers la mort ? Pourquoi ne pas fabriquer un nouveau corps agile, amélioré, malléable, performant, qui aura une espérance de santé optimale jusqu’à un âge avancé, tant sur le plan physique que mental ?

Il faut maintenant voir comment ce mythe s’est structuré au fil du temps, comment il a conquis notre imaginaire collectif.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre n° 4.

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