La survenue du corps quasi immortel

  Transhumanisme, défis et enjeux 

La survenue du corps quasi immortel

Condorcet prévoyait déjà de surseoir à l’évolution naturelle de l’espèce en intervenant sur son « organisation naturelle ». On reconnaît là tout le projet transhumaniste. Comment Condorcet entrevoyait-il de mettre en œuvre ce programme ?

En faisant en sorte que la liberté, l’égalité et la prospérité à l’intérieur même d’une nation et entre nations élèvent le niveau général d’instruction, et que, en retour, cette élévation générale, à travers la science, permette de produire des savoirs et des connaissances qui auraient pour effet de rendre le monde meilleur. Le programme n’est pas banal, car ce développement des sciences produira, d’une certaine façon, un genre de spirale infinie des Lumières. Le résultat est on ne peut plus séduisant : l’accès à une meilleure alimentation ; la mise en place de mesures d’hygiène efficaces ; le développement d’une médecine à même de prolonger l’espérance de vie.

Certes, le développement de l’industrie agroalimentaire au XXe siècle a permis de produire des aliments de masse pour une distribution de masse, éliminant d’autant les problèmes de pénurie alimentaire, mais elle a aussi laissé en plan des millions de gens qui ne peuvent avoir accès à des aliments de qualité à cause de leur condition socioéconomique, autant dans les pays développés que dans les pays émergents. Le tout-à-l’égout de la fin du XIXe siècle, l’adduction d’eau, l’invention du coude sous l’évier et la toilette, et la gestion des déchets ont largement contribué à prolonger l’espérance de vie. En ce qui concerne la médecine, la découverte des vaccins et celle des antibiotiques auront éliminé la plupart des grandes maladies infectieuses.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’augmentation du niveau de vie et la mise en place d’une véritable classe moyenne auront également contribué à l’augmentation de l’espérance de vie. Condorcet aura donc eu raison : le progrès mènerait de plus en plus au bonheur de l’espèce humaine, et ne dira-t-il pas : « Serait-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l’espèce humaine, doit être regardé comme susceptible d’un progrès indéfini, qu’il doit arriver un temps où la mort ne serait plus que l’effet, ou d’accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen, entre la naissance et la destruction, n’a elle-même aucun terme assignable ? Sans doute, l’homme ne deviendra pas immortel, mais la distance entre le moment où il commence à vivre, l’époque commune où naturellement sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d’être, ne peut-elle s’accroître sans cesse ?[1] »

Lorsque Condorcet affirme qu’il arrivera un temps où la mort ne sera plus que l’effet ou d’accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen, entre la naissance et la destruction n’a elle-même aucun terme assignable, il signale de façon quasi prophétique les travaux du bioinformaticien et gérontologue britannique Aubrey de Grey, ardent défenseur du non-vieillissement, qui considère que

« les gens, depuis des temps immémoriaux, prétendent qu’il est possible de combattre les effets du vieillissement, mais les faits sont contre eux quand on constate que rien n’a vraiment été concluant. Il y a une fâcheuse tendance à penser qu’il est inévitable de vieillir, et que le vieillissement transcende en quelque sorte nos capacités technologiques, ce qui est, en principe, une absurdité complète. […] Fondamentalement, le corps dispose d’une complexe machinerie antivieillissement déjà intégrée. Cependant, nous n’en comprenons pas encore totalement le fonctionnement et nous devons poser le constat que des dommages tant au niveau moléculaire que cellulaire se produisent et s’accumulent. Le corps travaille aussi fort qu’il le peut pour combattre et endiguer les dommages subis, mais c’est un combat perdu d’avance. Donc, nous ne serons pas en mesure de faire quoi que ce soit pour contrer le vieillissement sans une intervention high-tech, ce sur quoi je travaille présentement[2]. »

Si on place côte à côte les textes de Condorcet et d’Aubrey de Grey, force est de constater que les éléments fédérateurs sont exactement les mêmes : combattre le vieillissement par un progrès indéfini à l’aune de l’intervention de technologies de dernière pointe. Et ce discours est porteur.

Bien que Condorcet et de Grey n’affirment pas qu’il y aura un jour possibilité d’atteindre l’immortalité, il n’en reste pas moins que les deux, à deux époques bien différentes, parlent de prolonger l’espérance de vie au-delà de ce qu’elle était à chacune de ces deux époques. On comprendra volontiers que Condorcet pensait peut-être à éliminer les maladies infectieuses, l’un des grands fléaux du XVIIIe siècle, alors que de Grey, souligne fort à propos que, dans « les sociétés industrialisées, plus de 90 % des décès sont causés par le vieillissement. […] Et à l’échelle de la planète, sur les 150 000 décès qui surviennent quotidiennement, plus des deux tiers sont liés au vieillissement[3]. »

Et c’est là où les choses deviennent intéressantes, car même si on parvient à allonger de façon considérable l’espérance de vie, il y a fort à parier que de nouvelles causes seront identifiées qui provoquent la mort, que des chercheurs se pencheront sur le problème, et qu’ils tenteront de surseoir, une fois de plus, à la mort. En ce sens, lorsque Ray Kurzweil parle de transférer la conscience dans un ordinateur, il parle tout simplement de ce moment où le seul moyen de contrer la mort sera bien celui de libérer la conscience de sa gangue de chair.

Avec Condorcet, Aubrey de Grey et Ray Kurzweil, on retrouve bien là cette filiation avec Épicure de vouloir transcender la nature elle-même. Le poète Lucrèce (98-55), dans son ouvrage De rerum natura[4], avait bien saisi l’essence du propos du philosophe grec :

« Alors qu’aux yeux de tous, la vie humaine gisait, immonde, sur terre, écrasée sous le poids de la superstition qui montrait son visage du haut des régions du ciel et menaçait les mortels de son aspect terrifiant, le premier, un Grec [Épicure], simple mortel, osa lever ses yeux d’homme contre elle, et, le premier, osa lui faire face. Ni les fables des dieux, ni les éclairs, ni le ciel aux grondements inquiétants ne l’arrêtèrent : ils stimulèrent d’autant plus l’impétueuse ardeur de son esprit à vouloir être le premier qui briserait les verrous serrés des portes de la nature. La vigueur virulente de son esprit triompha donc ; il s’avança loin au-delà des remparts enflammés de notre monde et parcourut par l’intelligence et la réflexion l’univers immense. Vainqueur, il nous rapporte à son retour ce qui peut naître et ce qui ne le peut pas, ainsi que la loi qui précise finalement le pouvoir de chaque chose et les bornes fixées au cœur des choses. »

Pour rappel, dans la philosophie d’Épicure, les dieux, s’ils existent, sont non seulement relégués loin de la terre, mais ne sont ni intervenus dans la création de l’univers ni ne s’occupent des affaires humaines. De là, le travail d’Épicure est de libérer l’humanité par la connaissance de la nature en mettant de côté l’hypothèse divine — Laplace ne répondra-t-il pas à la question de Napoléon, « Où est Dieu dans tout cela ? », par la célèbre répartie « C’est une hypothèse dont je n’ai pas eu besoin. »

Autrement dit, pas besoin d’une divinité pour expliquer la nature et son fonctionnement, le mouvement des planètes et l’agencement des corps célestes. D’ailleurs, Lucrèce est clair à ce sujet : Épicure a été le premier à briser les verrous serrés des portes de la nature et le premier à préciser le pouvoir de chaque chose et les bornes fixées au cœur de chaque chose. Conséquemment, en disposant des secrets de la nature, il devient dès lors possible de passer outre les bornes fixées au cœur de chaque chose et changer la condition humaine.

Ce faisant, la vision du futur de Condorcet, qui nous est si familière, car il ne se passe pas une journée sans que les médias de masse rapportent une nouvelle invention ou découverte susceptible d’améliorer la condition humaine, et ce, à tous les niveaux, ne fait que prolonger cette volonté de briser les verrous serrés des portes de la nature.

Il importe aussi de souligner que le philosophe britannique Francis Bacon (1561-1626), dont Condorcet s’est largement inspiré, avait plaidé pour que l’objectif de l’humanité fût d’« étendre l’empire et la puissance du genre humain tout entier, sur l’immensité des choses ; cette ambition (si on doit lui donner ce nom), on conviendra qu’elle est plus pure, plus noble et plus auguste que toutes les autres[5]. » Cette affirmation de la part de Bacon n’a rien d’anodin, car elle autorise d’intervenir sur la condition humaine.

D’ailleurs, Condorcet s’était bien rendu compte qu’en disposant des moyens d’intervenir sur le cours des choses pour contraindre la nature, il serait possible d’améliorer les conditions de vie matérielles, et par ricochet, les conditions morales de la vie en société. Ce que propose ici Condorcet, c’est ni plus ni moins que de construire sur les acquis de chaque génération précédente, un vibrant plaidoyer pour accélérer ainsi le progrès pour faire en sorte que la génération suivante puisse profiter des acquis en question.

La thèse de Condorcet voulant que l’humanité connaisse un progrès indéfini, qu’elle deviendrait de plus en plus sage au fil du temps en appliquant le programme des Lumières, c’est-à-dire l’ordre rationnel, a dû faire face à une forte opposition. C’est l’économiste Thomas Robert Malthus (1766-1834) qui, dans son ouvrage, Essay on the Principle of Population, amorce la fronde contre Condorcet et donne le ton de la vindicte.

Pour Malthus, tout le problème se concentre essentiellement sur une augmentation exponentielle de la population, alors que les ressources disponibles, limitées par définition, ne croissent que de façon arithmétique, d’où le constat que les propositions de Condorcet ne peuvent tenir la route, car l’accroissement de la population outrepassera constamment celle des ressources.

En ce sens, Malthus ne pouvait entrevoir autre chose qu’un avenir sous le signe de la misère humaine et de la rareté des ressources. Force est de constater, en relevant ce qui se passe aujourd’hui, que c’est Condorcet qui avait raison sur plusieurs points. Pour autant, les idées de Malthus ne sont pas tombées dans le vide. Charles Darwin (1809-1882) a adapté l’idée de la rareté des ressources dans un milieu donné pour expliquer les forces derrière l’évolution, c’est-à-dire la progression naturelle d’une espèce fondée sur la compétition en fonction des ressources disponibles.

Jusqu’à aujourd’hui, la majorité des débats à propos du progrès a été à l’aune des tensions entre les idées de ces trois penseurs : l’optimisme de Condorcet concernant l’amélioration sans fin du genre humain ; le problème malthusien de la rareté des ressources ; la conception darwinienne de la compétition naturelle pour les ressources disponibles comme force d’évolution à travers le temps.

Mais voilà, il se pourrait bien que les transhumanistes aient réussi à concilier ces trois idées en préconisant d’une certaine façon la venue d’un autre type d’humanité.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Transhumanisme, défis et enjeux  

[1] Idem., p. 386.

[2] Smith, C. L. (2010), Aubrey de Grey: We don’t have to get sick as we get older, The Guardian, August 1.

[3] Smith, C. L. (2010), op. cit.

[4] Lucrèce, De rerum natura, I, 61-79.

[5] Bacon, F. (1799), Œuvres de François Bacon, trad. Antoine Lasalle, t. 4, Dijon : L. N. Frantin, p. 425.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.