Les années déterminantes du transhumanisme

  Transhumanisme, défis et enjeux 

Les années déterminantes du transhumanisme

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent à propos de scientifiques de la trempe de Julian Huxley, on comprendra encore mieux pourquoi, dans les années 1960, des auteurs de science-fiction comme Arthur C. Clarke (2001 Odyssée de l’espace), Isaac Asimov (Fondation / Les robots), A. E. Van Vogt (Le monde des non-A) et Ray Bradbury (Rapport minoritaire) en sont arrivés à spéculer sur un futur posthumain[1].

Vers la fin des années 1960, alors que la contre-culture hippie bat son plein, que l’homme s’apprête à débarquer sur la lune, que les drogues psychédéliques ouvrent de nouvelles frontières à la conscience, le célèbre futurologue Fereidoun Esfandiary (1930-2000) suggère que les transhumains sont d’ores et déjà des gens dont les comportements sont alignés sur les propositions du transhumanisme, c’est-à-dire tous ces gens qui ont la ferme conviction qu’il est possible de transcender la nature humaine et qui s’appliquent à y parvenir. En 1989, poussant plus loin sa réflexion à propos de son changement de nom pour FM 2030 (année de son centenaire de naissance), il fera le commentaire suivant : « Les noms conventionnels désignent le passé des gens : leurs ancêtres, leur ethnie, leur nationalité, leur religion. Je ne suis pas celui que j’étais il y a dix ans, et certainement pas celui que je serai dans vingt ans. […] Le nom 2030 reflète ma conviction que les années aux alentours de 2030 seront des années magiques. En 2030 nous serons immortels et tout un chacun aura de grandes chances de vivre éternellement. 2030 est un rêve et un but[2]. »

Tout au courant des années 1960 et 1970, plusieurs chercheurs suggèrent dès lors qu’il existerait des possibilités certaines permettant non seulement d’augmenter de façon significative l’espérance de vie, mais aussi de procéder à la cryogénisation du corps pour le ramener à la vie une fois les avancées médicales suffisamment à point pour le délivrer de toutes les tares qui l’habitent.

Au début des années 1980, ce sont les nanotechnologies, les biotechnologies, la génétique, les neurosciences et l’intelligence artificielle qui prennent le devant de la scène. On parle de plus en plus des ordinateurs de cinquième génération qui supplanteront l’intelligence humaine, de nanotechnologies qui bouleverseront le monde des matériaux et de la médecine, de biotechnologies qui reconfigureront le corps, du génie génétique qui réparera les gènes défectueux. De toutes ces technologies en développement depuis plus de trente ans, une seule, en 2017, brillera de tous ses feux : l’intelligence artificielle, les autres étant toujours en attente de leur moment de gloire.

Les années 1980 sont aussi les années où les techno-utopistes et les techno-enthousiastes comme le chercheur en intelligence artificielle Marvin Minsky (1927-2016)[3][4], l’ingénieur Ray Kurzweil[5], l’ingénieur Eric Drexler[6] et le roboticien Hans Moravec[7] prennent le plancher et s’entendent tous pour dire que l’humanité est sur le point de connaître une singularité technologique, ce moment où l’être humain sera surclassé par une intelligence artificielle.

Cette nouvelle espèce, Robo Sapiens, n’est pas seulement notre potentielle Némésis, mais bien le futur même de notre évolution. Comme le soulignait Hans Moravec dès 1999, « avant la fin du prochain siècle, les humains ne seront plus les seuls êtres les plus intelligents de la planète[8]. » Et ceci sera rendu possible, parce que la croissance exponentielle de l’intelligence artificielle rendra inévitable cette évolution, laissant derrière elle à la traîne les êtres humains. Et si les êtres humains ne veulent pas être laissés pour compte, toujours selon Moravec[9], ils devront transférer leur esprit dans leurs progénitures robotiques artificiellement intelligentes.

Toujours au cours des années 1980, le philosophe Max More entreprend d’élaborer une doctrine du transhumanisme, proposant du même coup les principes de l’extropie qui considèrent l’être humain comme une phase transitoire placée entre l’héritage animal et l’avenir posthumain[10]. Ces principes, sans être pour autant un credo ou un dogme, se répartissent comme suit[11] :

  • progrès perpétuel : viser plus d’intelligence, de sagesse, d’efficacité, une durée de vie indéfinie, la suppression des limites politiques, culturelles, biologiques et psychologiques à la réalisation de soi — dépasser sans cesse ce qui contraint notre progrès et nos possibilités, s’étendre dans l’univers et avancer sans fin ;
  • transformation de soi : affirmer le développement constant sur le plan moral, intellectuel et physique, par la pensée critique et créative, la responsabilité personnelle et l’expérimentation — rechercher l’augmentation biologique et neurologique ainsi que le raffinement émotionnel et psychologique ;
  • optimisme pratique : nourrir l’action par des attentes positives — adopter un optimisme rationnel, basé sur l’action, par opposition tant à la foi aveugle qu’au pessimisme stagnant ;
  • technologie intelligente : appliquer la science et la technologie de façon créative pour transcender les limites « naturelles » que nous imposent notre héritage biologique, notre culture et notre environnement — voir la technologie non comme une fin en soi, mais comme un moyen d’améliorer la vie ;
  • société ouverte : soutenir des organisations sociales qui favorisent la liberté d’expression, la liberté d’action et d’expérimentation — s’opposer au contrôle social autoritaire et préférer l’autorité de la loi et la décentralisation du pouvoir, préférer la négociation au conflit et l’échange à la contrainte, choisir l’ouverture à l’amélioration plutôt qu’une utopie statique ;
  • auto-orientation : rechercher la pensée indépendante, la liberté individuelle, la responsabilité personnelle, l’auto-orientation, l’estime de soi et le respect des autres ;
  • pensée rationnelle : préférer la raison à la foi aveugle, et le questionnement au dogme — rester ouvert aux remises en question de nos croyances et de nos pratiques, à la recherche d’une amélioration perpétuelle et accueillir la critique de nos croyances existantes et être ouvert à des idées nouvelles.

Comme le lecteur l’aura constaté, il s’agit là d’un programme d’envergure auquel les techno-enthousiastes de l’ingénierie génétique, du clonage et de l’eugénisme nous convient. Quelques humains, judicieusement sélectionnés, seront reconfigurés en une espèce transhumaine supérieure tout en mettant à profit toutes les avancées scientifiques et technologiques que recèlent les nanotechnologies, les biotechnologies, les neurotechnologies et l’intelligence artificielle.

Ces transhumains ne seront plus soumis aux diktats de la nature, car ils auront la capacité de se transformer eux-mêmes, de voir eux-mêmes à leur destin, de devenir des individus possédant des capacités physiques, intellectuelles et psychologiques hors du commun par rapport à la condition humaine actuelle. Ils pourront se reprogrammer à volonté, seront potentiellement immortels et détiendront un savoir quasi illimité. Si le programme a de quoi inquiéter, c’est peut-être parce qu’il est inquiétant, et je suggère au lecteur que nous revenions plus loin sur cet aspect, parce que dans les principes de l’extropie, plusieurs de ceux-ci sont déjà actifs dans nos sociétés avancées.

Vers la fin des années 1990, un groupe d’activistes transhumanistes composé de Natasha Vita More, Max More, Doug Bailey, Anders Sandberg, Gustavo Alves, Holger Wagner et plusieurs autres rédigent la Transhumanist Declaration[12], qui met d’avant les idées suivantes :

  • l’avenir de l’humanité sera radicalement transformé par la technologie, et en ce sens, nous envisageons la possibilité que l’être humain puisse subir des modifications, tel que son rajeunissement, l’accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique, l’abolition de la souffrance et l’exploration de l’univers ;
  • il faut mener des recherches méthodiques pour comprendre ces futurs changements, ainsi que leurs conséquences à long terme ;
  • les transhumanistes ont la ferme conviction qu’il faut être ouvert aux nouvelles technologies, qu’il est impératif de favoriser leur adoption et leur utilisation à bon escient au lieu d’essayer de les interdire ;
  • les transhumanistes affirment le droit moral de ceux qui le désirent, de se servir de la technologie pour accroître leurs capacités physiques, mentales ou reproductives et d’être davantage maîtres de leur propre vie et de s’épanouir tout en transcendant nos limites biologiques actuelles ;
  • afin de planifier l’avenir, il est impératif de tenir compte de l’éventualité de ces progrès spectaculaires en matière de technologie, car il serait tout à fait non désirable que ces avantages potentiels ne se matérialisent pas à cause d’une technophobie rampante ou de prohibitions non scientifiquement fondées ;
  • il faut disposer de lieux de discussions où les gens seront en mesure de débattre en toute rationalité de ce qui doit être fait, tout comme de discuter à propos d’un ordre social qui favoriserait la mise en œuvre de décisions responsables ;
  • le transhumanisme est à l’intersection de nombreux principes de l’humanisme moderne et prône le bien-être de tout ce qui éprouve des sentiments, qu’ils émanent d’un cerveau humain, artificiel, posthumain ou animal. Finalement, le transhumanisme n’appuie aucun politicien, parti ou programme politique

Dans la foulé du déploiement d’Internet au milieu des années 1990, des groupes comme la World Transhumanist Association fondée par Nick Bokstrom et David Pearce, l’Extropy Institute, la Foresight Institute, l’Immortality Institute, l’Institute for Ethics and Emerging Technologies et la Singularity Institute for Artificial Intelligence, seront fondés et proposeront une vision eschatologique de la vie et du monde.

Et c’est indubitablement la vision de tous ces groupes et de tous ces instituts dont le programme est bel et bien un ensemble cohérent de doctrines et de croyances alimentées par la recherche scientifique et le développement technologique portant sur le sort ultime de l’homme après sa mort (eschatologie individuelle) et sur celui de l’univers après sa disparition (eschatologie universelle).

Tout ça n’est pas innocent et il faut s’en préoccuper, car le programme transhumaniste n’est pas une vision simpliste portée par quelques illuminés ou quelques techno-enthousiastes, mais bel et bien un programme qui tire sa légitimité scientifique d’un organisme de financement aussi important que la National Science Foundation, agence indépendante du gouvernement des États-Unis qui soutient financièrement la recherche scientifique fondamentale[13], sans compter le support de Mihail C. Roco, fondateur de la U.S. National Science and Technology Council’s subcommittee on Nanoscale Science, et celui du sociologue américain William Sims Bainbridge, premier directeur de recherche de l’Institute for Ethics and Emerging Technologies créé en 2004, qui font la promotion d’une vision transhumaniste sous la bannière du concept des « technologies convergentes » (converging technologies), c’est-à-dire qu’un ensemble de technologies disparates qui fonctionnaient, à l’origine, indépendamment les uns des autres, sont de plus en plus intégrées, le meilleur exemple étant celui de la rencontre des technologies de l’information avec celui des technologies de la communication et d’Internet au milieu des années 1990.

Autrement, les idées futuristes proposées par le transhumanisme ont un allié de taille en la personne de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), qui cherche par tous les moyens possibles à augmenter les capacités cognitives et physiques de l’être humain en procédant à une éventuelle fusion homme-machine.

Mais le plus intéressant dans toute cette démarche, ce n’est pas tant le fait qu’elle soit une recherche généreusement financée par des organismes étatiques et des entreprises privées, mais bien le fait que tous ces techno-enthousiastes qui font la promotion du transhumanisme détiennent un pouvoir définitivement non négligeable sur la façon dont les fonds de recherche seront octroyés et dépensés.

Et de ce pouvoir, ils tirent une certaine légitimité qui leur permet de tourner en dérision tous ceux qui s’opposent de près ou de loin à leurs recherches en les traitant de bioluddites ou de bioconservateurs.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Transhumanisme, défis et enjeux  

[1] Kayles, N. K. (1999), How We Became Posthuman : Cybernetics, Litterature and Informatics, Chicago : University of Chicago.

[2] Esfiandary, F. (1989), Are You a Transhuman ? Monitoring and Stimulating Your Personal Rate of Growth in a Rapidly Changing World, New York : Warner Books.

[3] Minsky, M. (2006), The Emotion Machine: Commonsense Thinking, Artificial Intelligence, and the Future of the Human Mind, New York: Simon & Schuster.

[4] Minsky, M. (1986), The Society of Mind, New York: Simon & Schuster.

[5] Kurzweil, R. (2005), The Singularity is Near: When Humans Transcend Biology, New York: Viking.

[6] Drexler, E. K., Peterson, C. (1991), Unbounding the Future: The Nanotechnology Revolution, New York: Morrow.

[7] Moravec, H. (1999), Robot : Mere Machine to Transcendent Mind, New York: Oxford University Press.

[8] Idem., p. 16.

[9] Idem., p. 13.

[10] More, M. (2004), More, M. et als. (2013), « The Philosophy of Transhumanism  », Transhumanism Reader: Classical and Comteporary Essays on the Science, Technology, and Philosophy of the Human Future, ed. Natasha Vita-More, Max More, Chichester, UK: John Wiley & Sons, p. 3-17.

[11] Delerue, F., Guérin, V., (2013), Principes extropiens, IATranshumanisme, URL: http://bit.ly/2g2b2qa.

[12] More, M. (2004), More, M. et als. (2013),

[13] En France, l’équivalent de la National Science Foundation est le CNRS, et au Canada l’INRS.

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