Transhumanisme, choisir entre l’âme et le corps

  Transhumanisme, défis et enjeux 

Transhumanisme, choisir entre l’âme et le corps

La connaissance antique présumait que le sujet devait se transformer dans son être pour appréhender la vérité et donc d’être apte à la connaissance. La chose était possible, car à cette époque, l’âme avait préséance sur le corps, même si, pour Épicure, l’âme possédait une nature corporelle, matérielle en quelque sorte, composée de particules atomiques disséminées dans le substrat que constitue notre corps.

Sans entrer ici dans les différentes conceptions de l’âme qui avait cours dans l’Antiquité, il importe de savoir que, peu importe la position philosophique adoptée, matérialiste ou idéaliste, le corps était subordonné à l’âme. Mais de tous, ce sont les stoïciens qui ont bien résumé la position à adopter à propos du corps, et elle nous vient de Sénèque, alors qu’il s’adresse par lettre à Lucilius :

« C’était chez nos pères un usage, observé encore de mon temps, d’ajouter au début d’une lettre : « Si ta santé est bonne, je m’en réjouis ; pour moi, je me porte bien. » À juste titre aussi nous disons-nous : Si tu pratiques la bonne philosophie, je m’en réjouis. C’est là en effet la vraie santé, sans laquelle notre âme est malade et le corps lui-même, si robuste qu’il soit, n’a que les forces d’un furieux ou d’un frénétique. Soigne donc par privilège ta santé de l’âme : que celle du corps vienne en second lieu ; et cette dernière te coûtera peu, si tu ne veux que te bien porter. Car il est absurde, cher Lucilius, et on ne peut plus messéant à un homme lettré, de tant s’occuper à exercer ses muscles, à épaissir son encolure, à fortifier ses flancs. Quand ta corpulence aurait pris le plus heureux accroissement, et tes muscles les plus belles saillies, tu n’égaleras jamais en vigueur et en poids les taureaux de nos sacrifices. Songe aussi qu’une trop lourde masse de chair étouffe l’esprit et entrave son agilité. Cela étant, il faut, autant qu’on peut, restreindre la sphère du corps et faire à l’âme la place plus large. Que d’inconvénients résultent de tant de soins donnés au corps ! D’abord des exercices dont le travail absorbe les esprits et rend l’homme incapable d’attention forte et d’études suivies ; ensuite une trop copieuse nourriture qui émousse la pensée. »

Platon, quant à lui, sous la formule « Si tu veux connaître le gouvernement des hommes […] commence par te soucier de toi-même, commence par t’occuper de toi », prescrivait à l’individu non pas de se connaître, mais de s’occuper de soi-même à travers le thérapeutique voué à une pratique du culte de l’être qui soigne l’âme. Épicure, pour sa part, suggérait d’être le thérapeute de soi-même pour véritablement accéder à la connaissance de la vérité. En somme, la connaissance de soi était subordonnée au souci de soi, l’idée centrale étant que l’individu se préoccupe de lui-même, c’est-à-dire qu’il juge par lui-même des choses, et partant de là qu’il acquière les connaissances voulues pour agir.

Chez Platon, trop cultiver le corps, le développer de façon à le rendre encore plus beau, plus fort et plus agile que ce que la nature commande, c’est ne pas lui faire honneur. Et pourtant, toute la statuaire grecque joue sur ce corps aux dimensions parfaites. Y a-t-il là paradoxe ? En fait, non, car chez les Grecs de l’Antiquité l’état du corps reflétait l’état de l’âme et non l’inverse.

Aujourd’hui, cette notion d’âme et de corps intimement liés passerait pour tout à fait incongrue, pour la simple raison que n’existe plus que le corps. Dans le contexte actuel, le corps ne reflète que le corps. Le corps en forme et en santé ne renvoie plus à une quelconque bonté ou vertu de l’âme, mais se suffit à lui-même comme corps vertueux.

Par exemple, faire du jogging tout en étant vêtu du survêtement approprié (griffé ou non), c’est avant tout montrer que le propriétaire du corps a un comportement vertueux, en ce qu’il adhère au discours dominant de la santé corporelle. Ici, le corps ne reflète pas l’état de l’âme de son propriétaire, mais en affiche bel et bien les comportements vertueux auxquels il a décidé de souscrire.

Avoir une âme bonne n’est plus le motif moteur qui se lit dans la forme du corps, l’idée étant d’avoir un bon corps qui se lit dans la forme du corps, alors que chez les Grecs, la nature du corps étant déterminée, « l’homme était confronté à une sorte d’intemporalité qui l’obligeait à reconnaître des limites. Il ne pouvait que se rapprocher ou s’éloigner de cet état de perfection qu’incarnaient les dieux. Par contraste, le record, dans le sport moderne, n’est qu’une limite qui appelle un dépassement, il n’est qu’un jalon dans la route de l’homme vers l’avant. L’éternité n’est plus le fait de la fixité des choses dans leur perfection ; l’éternité n’est qu’une succession de bornes kilométriques le long d’une route qui conduit au seul terme que l’on puisse envisager : le corps devenu immortel grâce au progrès scientifique[1]. »

Aucune autre époque, pas même la Renaissance, n’a su faire triompher la beauté corporelle avec autant d’éclat. Comment expliquer cette pure délectation pour la forme humaine dont l’athlète représentait, selon le sculpteur grec Polyclète, l’idéal ? « La nature antique, disait Spengler, dans Le Déclin de l’Occident[2], c’est le corps, et si l’on plonge une fois ses regards dans cette manière de sentir, on comprendra avec quels yeux un Grec suivait sur un relief le mouvement des muscles d’un corps nu. »

Alors, si la conduite philosophique est la conduite humaine dans laquelle s’expriment les idées philosophiques, donc le corps du stoïcien est la meilleure image de l’âme stoïcienne. Sénèque avait d’ailleurs bien saisi la chose, alors qu’il s’adressait à son ami Lucilius : « J’avoue qu’est implanté en nous un attachement à notre propre corps ; j’avoue que nous en assumons la tutelle. Je ne nie pas qu’il faille lui complaire, je nie qu’il faille en être l’esclave ; on sera, en effet, l’esclave de bien des gens si l’on est celui de son corps, si l’on craint trop pour lui, si l’on rapporte tout à lui[3]. »

À 2 000 ans de distance, les propos de Sénèque ont de quoi interpeller. Qui aujourd’hui n’a pas fait de son corps le maître en tout ? Qui ne rapporte pas tout au corps ? Qui ne craint pas constamment pour son corps ?

La médecine actuelle, qui n’est plus tout à fait une médecine qui guérit, mais bien une médecine qui agit en amont pour prévenir d’éventuels problèmes de santé, a fait en sorte que nous craignons beaucoup pour notre corps ;  tests de dépistages de toutes sortes, utilisation de plus en plus répandue d’applications embarquées dans les téléphones intelligents pour mesurer l’activité métabolique du corps, toutes ces technologies ont irrémédiablement rapproché l’horizon de la peur. Nous devrions être sécurisés, alors que la crainte d’une quelconque défaillance qui pourrait survenir à tout instant nous est chevillée au corps.

À ce sujet, Sénèque précisait qu’« à trop l’aimer [le corps], nous sommes troublés de craintes, chargés d’inquiétudes. » Et il avait bien raison. Épicure, pour sa part, précisait que même les dieux avaient besoin d’un corps, car le corps, dans la perspective épicurienne, était instrument de bonheur. Mais voilà, l’arrivée de la médecine technoscientifique a changé la donne en formulant l’idée que, du moment qu’un savoir est scientifiquement exact, il est alors possible pour le médecin de le transvaser vers son patient, sans pour autant savoir si ce dernier se révèle apte à l’accueillir, d’où le rapprochement de l’horizon de la peur pour son propre corps.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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[1] Lebleu, B. (2012), Grèce antique : le sport et la paideia, Encyclopédie de l’Agora.

[2] Spengler, O. (1948), Le déclin de l’Occident, Paris : Gallimard, p. 148.

[3] Sénèque (1992), p.

[4] http://www.np.phy.cam.ac.uk/people/ding-tao.

[5] Ding, T., Valeva, V. K., Salkona, A. R. et al. (2016), « Light-induced actuating nanotransducers », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 113, n° 20, p. 5503-5507.

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