Transhumanisme, les concepts clés

  Transhumanisme, défis et enjeux 

Transhumanisme, les concepts clés

J’ai plus tôt mentionné qu’il fallait revenir sur certains concepts énoncés par la philosophie transhumaniste, car certains de ceux-ci sont déjà actifs et ne datent pas d’hier. Aux fins de ma démonstration, je reviendrai sur les propositions initiales de Max More et de celles du groupe qui a rédigé le Transhumanist Manifesto.

Tout d’abord, en affirmant qu’il faut viser à un progrès perpétuel, on retrouve là non seulement toutes les idées de Condorcet à propos du progrès, mais on retrouve aussi cette idée du XIXe siècle associant développement scientifique et technologique à celui du développement d’une plus grande sagesse et d’une plus grande moralité. Lorsqu’il est question de « la suppression des limites politiques, culturelles, biologiques et psychologiques à la réalisation de soi », c’est tout le programme libertarien qui est ici convoqué, c’est-à-dire que les institutions étatiques doivent être réduites à leur plus simple expression et limitées aux pures fonctions régaliennes, voire même disparaître, et que la coercition qui contraint les individus pour fonctionner en société doit faire place à une coopération libre et volontaire.

Et c’est bien d’une société ouverte dont rêvent les transhumanistes, non pas dans le sens de Hegel ou de Karl Popper (gouvernement réactif et tolérant où les mécanismes politiques sont transparents), mais bien dans le sens de « s’opposer au contrôle social autoritaire et préférer l’autorité de la loi et la décentralisation du pouvoir, préférer la négociation au conflit et l’échange à la contrainte, choisir l’ouverture à l’amélioration plutôt qu’une utopie statique. »

Les propositions transhumanistes sont aussi issues du libéralisme qui prône, dans le cadre d’un système de propriété et de marché universel, la liberté individuelle en tant que droit naturel, où la liberté est conçue comme une valeur fondamentale des rapports sociaux, des échanges économiques et du système politique. À cet effet, le manifeste ne dit-il pas que « les transhumanistes affirment le droit moral de ceux qui le désirent, de se servir de la technologie pour accroître leurs capacités physiques, mentales ou reproductives et d’être davantage maîtres de leur propre vie et de s’épanouir tout en transcendant nos limites biologiques actuelles » ? C’est donc l’injonction à l’auto-orientation, c’est-à-dire « rechercher la pensée indépendante, la liberté individuelle, la responsabilité personnelle, l’auto-orientation, l’estime de soi et le respect des autres. »

Lorsque les transhumanistes parlent de transformation de soi « par la pensée critique et créative, la responsabilité personnelle et l’expérimentation » et un « optimisme pratique [nourri] par des attentes positives », ce qu’ils recyclent ici, ce n’est pas autre chose que cette idée de l’individu autonome que le XVIIIe siècle a mis d’avant et que les coachs de vie, au XXIe siècle, ont repris sous le thème de croissance personnelle — mettre sous perfusion de bonheur les gens et les amener à constamment se dépasser par la pensée positive et créatrice.

D’ailleurs, l’arrivée sur la scène sociale des coachs de vie et des positive thinkers au milieu des années 1980 ne peut se comprendre que dans la logique de l’autonomie : c’est « l’injonction à être positif en trouvant les ressources en soi. [C’est proclamer] le triomphe de l’attitude sur les circonstances[1]. » Autrement dit, par sa seule attitude positive, un individu serait en mesure de renverser l’adversité des circonstances. Voilà l’essence même de la self-reliance et de son pouvoir d’attraction alimenté par l’industrie du Life Success.

Dans ce projet de réalisation de soi, « il ne suffit plus d’être marié et employé, il est impératif de rester mariable et employable. Sculpter sa silhouette pour rester désirable pour son conjoint et perfectionner ses propres techniques de leadership pour conserver sa valeur dans l’entreprise où l’on travaille ne sont pas des options, mais des impératifs de la nouvelle économie[2]. » De plus, dans un contexte économique de plus en plus insécurisant, qui offre de moins en moins d’opportunités pour « réussir » sa vie, l’industrie de la croissance personnelle trouve toute sa place, car elle met bien en évidence le fait que « le succès économique ou l’infortune relève de la responsabilité individuelle et d’elle seule. Les inégalités sociales ont eu beau s’accroître en deux décennies, le rêve américain ne faiblit pas[3]. »

Et elle est là la résilience américaine que reprennent à leur compte les transhumanistes, dans cette idée de la self-reliance, lieu de l’invention d’une subjectivité constamment renouvelée où la personne humaine, adéquate à son destin, se réalise par :

  • l’injonction d’exister, de sans cesse se créer et se recréer, de donner la preuve de son existence ;
  • la recherche d’un équilibre entre deux termes : autorité/conformité (structure) et création de soi/authorship (agency) ;
  • l’ancrage dans un territoire qui se veut la lumière du monde tournée vers l’avenir, à savoir, le rêve eschatologique américain de la cité sur la colline qui spécifie l’American Way, et c’est justement ce qui donne toute sa légitimité aux propositions transhumanistes.

Comprendre cette logique c’est non seulement comprendre le peuple américain et sa capacité à rebondir devant l’adversité, mais c’est aussi comprendre pourquoi ce modèle de l’individu autonome est si cher aux transhumanistes, remettant en cause les fondements même du lien social dans les sociétés se réclamant de la social-démocratie.

Autrement, dire qu’il faut se dépasser sans cesse, s’étendre dans l’univers et avancer sans fin, c’est aussi reprendre les idées utopiques du réalisateur de la série de science-fiction Star Trek, Gene Roddenberry (1921-1991) : To boldly go where no one has gone before (Le courage d’aller là où personne n’est jamais allé), et d’avaliser celles de Ray Kurzweil qui chercher à faire en sorte que l’intelligence artificielle colonise l’univers entier[4].

De toute évidence, c’est vraiment cette idée qui est au cœur même de la pensée transhumaniste, avoir le courage d’aller là où personne n’est jamais allé, « rechercher l’augmentation biologique et neurologique ainsi que le raffinement émotionnel et psychologique […] appliquer la science et la technologie de façon créative pour transcender les limites naturelles que nous imposent notre héritage biologique, notre culture et notre environnement — voir la technologie non comme une fin en soi, mais comme un moyen d’améliorer la vie. »

Et pour y parvenir, les transhumanistes proposent d’utiliser la pensée rationnelle, celle qu’Emmanuel Kant, au XVIIIe siècle, nous a invités à utiliser, « de préférer la raison à la foi aveugle et le questionnement au dogme — rester ouvert aux remises en question de nos croyances et de nos pratiques, à la recherche d’une amélioration perpétuelle et accueillir la critique de nos croyances existantes et être ouvert à des idées nouvelles. »

Au total, quand on y regarde le moindrement de près, il n’y a aucune idée vraiment nouvelle dans les propositions transhumanistes, tout juste un recyclage d’idées et de concepts qui plongent leurs racines dans le Siècle des Lumières, et ceci a une importance non négligeable, car c’est la volonté affirmée depuis trois cents ans déjà de transformer l’homme, de l’améliorer et de le rendre meilleur.

De là, le transhumanisme ne serait que l’une de ces multiples possibilités de transformer l’homme, tout comme les régimes totalitaires du XXe siècle avaient tenté de le faire. La différence, cette fois-ci, et elle est de taille, c’est qu’aucune coercition étatique ne sera exercée pour arriver à cette fin ? Pourquoi ? Parce que les régimes totalitaires violents ont tout simplement cédé la place au totalitarisme doux, gentil et non coercitif des géants de la Silicon Valley. La société Google ne dit-elle pas, dans son slogan, Don’t be evil ?

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Transhumanisme, défis et enjeux  

[1] Ehrenberg, A. (2012), La société du malaise, Paris : Odile Jacob, p. 151.

[2] Idem., p. 150.

[3] Idem., p. 153.

[4] Kurzweil, R. (1999), The Age of Spiritual Machines: When Computers Exceed Human Intelligence, New York: Penguin Books.

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