Transhumanisme, une condition humaine à améliorer

  Transhumanisme, défis et enjeux 

Transhumanisme, une condition humaine à améliorer

La philosophie antique avait fort bien compris la condition humaine, d’où le tétrapharmakon d’Épicure pour échapper à la douleur, d’où la position stoïcienne face à la vie et la mort, d’où Sénèque qui dit à qui veut l’entendre que « la mort […] soit elle ne t’atteint pas, soit elle passe », d’où le discours chrétien d’une vie passée dans une vallée de larmes et de douleurs avec un paradis de bonheur et de miel à la clé, d’où le discours bouddhiste de nier totalement le corps pour s’abandonner dans un nirvana extatique, mettant ainsi de côté les affres du corps, d’où le discours hindouiste de la réincarnation, car dans cet incessant cycle du passage de la vie à la mort, la condition de vie devrait s’améliorer d’une fois à l’autre.

Toutefois, peu importe la croyance, peu importe ce que différentes civilisations ont imaginé comme solutions à propos de la mort, à un moment donné, un constat a dû être posé : la condition humaine est une véritable pitié. De là, les civilisations de l’Antiquité ont imaginé des dieux et des demi-dieux en contradiction totale avec le corps souffreteux du genre humain : immortels ; en santé ; forts et puissants. Même le christianisme s’est inventé un Christ dont le corps a été transmué et exempt de tout ce qui afflige la vie de l’homme. Le philosophe védantique Sri Aurobindo a lui aussi imaginé l’homme supramental dont le corps est libéré de tous les atavismes qui l’affectent, à condition de se plonger à plein dans la vie divine. Nietzsche a bien cerné la chose : des arrières-mondes.

Autre point important, il a rapidement été décrété, tôt dans l’Antiquité, qu’il n’était pas bon que l’homme puisse devenir l’égal des dieux. Les chrétiens, pour leur part, ont eu leur version avec Ève, la femme d’Adam, qui croqua la pomme pour accéder à la connaissance et devenir l’égal de Yahvé ; mauvais choix. Quelles alternatives se sont dès lors présentées pour améliorer la condition humaine ? La vie vertueuse, la vie pieuse, la vie bonne, entretenir avec les dieux ou avec Dieu de bonnes relations, et accepter la condition humaine telle qu’elle est, souffrir en ce bas monde pour mieux accéder à la vie éternelle, celle de la vie sans souffrance. Même Marc-Aurèle dira « Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être, mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre. » On le voit bien, il existerait des mises en garde importantes.

Même si les sources de la douleur et de la souffrance ont peu changé au fil du temps, par contre, les façons d’y faire face, elles, ont particulièrement été remises en question. Ce qui était autrefois considéré comme une réalité incontournable de la vie est graduellement devenue un problème à résoudre. Comment, pourquoi et quand cette nouvelle façon de concevoir les choses à propos de la vie a-t-elle réellement émergé est un sujet que les chercheurs et les historiens aiment bien aborder, mais une chose est certaine, des penseurs comme Francis Bacon et René Descartes ont joué un rôle majeur dans la formulation de cette nouvelle représentation : la misère, la pauvreté, la maladie, la souffrance et la mort elle-même ne doivent pas être considérées comme des conditions permanentes de la vie qui nous lient à l’au-delà, mais bien des défis posés à notre intelligence, à notre inventivité et à notre ingéniosité.

Tout au long du présent essai, j’ai bien montré comment a été mise en œuvre cette volonté de changer la condition humaine. Et encore là, au risque de me répéter, le parcours de protection de soi, depuis le Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui, se cale dans des finalités fort différentes en fonction des époques, des savoirs disponibles et des pratiques médicales en vigueur, mais la finalité est toujours la même. Au Moyen-Âge, il s’agit de repousser le mal, sous toutes ses formes, y compris magiques. À la Renaissance, il s’agit d’isoler le mal en établissant des frontières physiques. Au XVIIIe siècle, il s’agit de prévenir le mal en mettant d’avant un ensemble de pratiques prophylactiques. Au XIXe siècle, avec l’arrivée de la médecine clinique, il s’agit désormais de maîtriser le mal à la source. Au XXe siècle, il s’agit non plus d’uniquement maîtriser le mal à la source, mais aussi de l’éradiquer autant que faire se peut. Au XXIe siècle, la volonté est claire : il faut transcender le mal, le dépister, le traquer dans le gène, l’éviter de s’exprimer et de se manifester.

Ce parcours de la protection de soi trouve dans les nanotechnologies un partenaire hors du commun. En effet, l’équipe du NanoPhotonics Center de l’Université de Cambridge, dirigée par le docteur Tao Ding[1], est parvenue à mettre au point une technologie nanométrique qui pourrait bien avoir des impacts majeurs sur notre santé. Il s’agit d’un dispositif minuscule, d’une dimension de 200 nanomètres (un atome mesure 5 nanomètres), qui a pour fonction essentielle de fournir l’énergie nécessaire à de petits robots nanométriques dont la fonction est de délivrer des médicaments au cœur même de cellules malades[2].

Jusqu’à tout récemment, la technologie utilisée pour effectuer ce genre de tâche consistait essentiellement à faire ni plus ni moins que de l’origami avec de l’ADN pour fabriquer des micros propulseurs afin que de petits robots nanométriques puissent acheminer les médicaments aux cellules malades. Cependant, le problème, et il était de taille, c’est que cette technologie manquait de puissance et de vitesse pour effectuer le travail requis. Pour bien comprendre le phénomène, lorsque vous nagez, l’eau offre une résistance importante et vous oblige à déployer beaucoup d’énergie pour parvenir à avancer. Imaginez maintenant que votre taille soit réduite à une dimension de l’ordre de 200 nanomètres : le liquide qui vous entourera aura alors une consistance quasi visqueuse, ce qui exigera de votre part encore beaucoup plus d’énergie à déployer pour parvenir à vous déplacer. De là, tout le problème de la vitesse de déplacement dans un fluide biologique à cause d’un manque patent de puissance.

Ce que l’équipe du docteur Ding a réussi comme tour de force, c’est de concevoir une technologie qui agit comme un ressort afin de propulser les robots nanométriques. L’idée est la suivante : ces nanoparticules, constituées d’atomes d’or liés par un matériau thermosensible, se repoussent mutuellement lorsqu’elles sont à température ambiante. Si on les chauffe de quelques degrés avec un rayon laser, elles emmagasinent de l’énergie et les nanoparticules ont alors tendance à se regrouper. Étant donné que, dans l’obscurité du corps et à température ambiante du corps, la température de ces nanoparticules baisse rapidement, alors celles-ci recommencent à se repousser mutuellement. De cette façon, les nanoparticules, en se repoussant mutuellement, se comportent à la manière d’un puissant ressort en libérant une importante quantité d’énergie qui propulse ainsi à grande vitesse dans les fluides biologiques les robots nanométriques qui doivent délivrer les médicaments aux cellules malades.

Au total, les transhumanistes, et tous ceux qui œuvrent dans l’univers des biotechnologies et des nanotechnologies, ne font que prolonger cette idée formulée par Francis Bacon et René Descartes et profondément ancrée voulant que la condition humaine puisse être améliorée. Il faut maintenant se poser une question : la mouvance transhumaniste est-elle essentiellement à l’aune de la philanthropie ou n’est-elle pas aussi teintée de misanthropie ? En fait, en augmentant l’homme, ne sommes-nous pas en train de mettre en place un futur où l’homme sera de plus en plus absent, remplacé par des technologies de plus en plus intelligentes ? Autrement dit, quels éléments du discours transhumaniste réussiront à s’implanter qui normaliseront nos attitudes et nos comportements pour faire en sorte que le corps inévitablement augmenté devienne socialement acceptable ?

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Transhumanisme, défis et enjeux  

[1] http://www.np.phy.cam.ac.uk/people/ding-tao.

[2] Ding, T., Valeva, V. K., Salkona, A. R. et al. (2016), « Light-induced actuating nanotransducers », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 113, n° 20, p. 5503-5507.

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