Un transhumanisme aux accents religieux

  Transhumanisme, défis et enjeux 

Un transhumanisme aux accents religieux

Au tournant du second millénaire, alors que certains philosophes et sociologues décèlent dans le discours transhumaniste des relents de religion — christianisme et particulièrement les différentes déclinaisons du protestantisme —, ils trouveront dans celui-ci des échos à propos de ce paradis que l’homme doit se construire ici même sur terre[1].

Bien que les tenants du transhumanisme récusent toutes connotations religieuses ou toutes affiliations religieuses de quelque nature qu’elle soit, il n’en reste pas moins que, bien que certains théologiens aient été très critiques du transhumanisme, plusieurs autres ont plutôt été enclins à considérer avec grand intérêt certaines idées avancées par le courant transhumaniste et même de leur fournir des assises théologiques[2].

À ce titre, le théologien américain Philip Hefner, en particulier, a bien différencié deux types de transhumanisme : le transhumanisme ostensible et le transhumanisme discret. Alors que le premier fonctionne sur le mode fantastique, les annonces tonitruantes et les hypothèses hautement spéculatives, le second se cantonne plutôt à des questions pragmatiques concernant la condition humaine de tous les jours d’où émerge de simples préoccupations : « doit-on ou non augmenter les capacités physiques et intellectuelles de l’être humain ou même d’en corriger certains aspects indésirables ? » ou « devons-nous accepter la condition humaine telle qu’elle nous a été donnée alors que nous n’étions qu’un fœtus[3] ? »

Toujours dans le même ordre d’idées, au milieu des années 2000, alors que l’American Academy of Religion admettait qu’il devait y avoir débat à propos des questions liées au transhumanisme, et même si le transhumanisme refusait toute association avec tout ce qui représente de près ou de loin une religion, l’Église de Jésus-Christ des Saints des derniers jours (Église Mormone), pour sa part, ne faisait pas seulement qu’endosser les idées avancées par le transhumanisme, mais mettait sur pied sa propre variante transhumaniste, sans compter qu’en 2006, la World Transhumanist Association accordait en catimini à la Mormon Transhumanist Association le statut d’association religieuse transhumaniste affiliée.

Toutes ces accointances avec le milieu de la recherche universitaire, les capital-risqueurs, l’entreprise privée et la religion ne sont pas innocentes et reflètent en bonne partie la dimension eschatologique du devenir de l’homme et de son environnement à travers le transhumanisme. Il y a définitivement là des thuriféraires du pouvoir technologique. Les connotations religieuses judéo-chrétiennes sont aussi très présentes dans le discours transhumaniste :

  • un être divin omniscient (la singularité technologique) ;
  • un être divin omnipotent (une superintelligence artificielle) ;
  • une évasion du corps et de ce monde de larmes et de souffrances dans lequel nous vivons (télécharger l’esprit dans un ordinateur) ;
  • un moment de transfiguration (la singularité technologique comme moment de transcendance pour l’humanité) ;
  • des prophètes (les technoévangélistes des sociétés de la Silicon Valley) ;
  • des prêcheurs qui portent les habits de leur congrégation (les technoévangélistes qui portent des vêtements intelligents et utilisent les toutes dernières technologies) ;
  • un enfer et des démons (la conscience éternellement confinée à une simulation informatique).

Consciemment et inconsciemment, les vieilles idées religieuses judéo-chrétiennes sont recyclées, apprêtées à d’autres sauces et vêtues de nouveaux habits, formant ainsi la trame narrative d’un discours qui n’a rien d’innocent, car il possède tous les traits d’un discours religieux, bien que tous les transhumanistes de la planète s’en défendent avec vigueur.

Et pourtant, quand on examine attentivement les idées avancées par le courant transhumaniste, il est tout à fait légitime de se demander ce qui se cache derrière cette confluence de récits à propos du futur de l’humanité.

En fait, lorsque nous essayons de décrire l’ineffable — la singularité, le futur lui-même —, même les plus séculiers d’entre nous sont forcés d’utiliser un vocabulaire métaphysique de nature religieuse.

En essayant de penser comment interagir avec une autre forme d’intelligence, en tentant de savoir comment convoquer cette intelligence, et en spéculant sur l’avenir qu’une telle intelligence sera susceptible de forger pour nous, nous nous appuyons sur d’anciennes habitudes culturelles héritées du judéo-christianisme.

À n’en pas douter, la perspective de créer un posthumain nous invite tous à nous interroger sur la condition humaine et sa destinée, et pour y parvenir, nous utilisons les mots que nos ancêtres ont utilisés avant nous, car les logos de la pensée judéo-chrétienne nous permettent de concevoir une vision posthumaine avec la plus grande efficacité possible.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Transhumanisme, défis et enjeux  

[1] Waters, B. (2006), From Human to Posthuman: Christian Theology and Technology in a Postmodern World, Aldershot England and Burlington Vermont: Ashgate.

[2] Hefner, P. (2003), Technology and Human Becoming, Minneapolis : Fortress Press.

[3] Hefner, P. (2009), « The Animal that Aspires to Be an Angel » : The Challenge of Transhumanism», Dialog : Journal of Technology, vol. 48, n° 2. P. 164-173 [166].

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