La vie prolongée et augmentée, une incontournable réalité

  Transhumanisme, défis et enjeux

La vie prolongée et augmentée, une incontournable réalité

Cet essai portant sur le transhumanisme a permis de mettre en lumière certains principes à l’œuvre derrière la mouvance transhumaniste : la rareté ; la compétition ; la reconfiguration du corps ; l’allongement de l’espérance de vie, l’extension de l’espérance de santé ; la fusion entre des technologies numériques et notre substrat biologique ; le transfert de notre conscience sur un support électronique ; la colonisation de l’espace, etc. Ce ne sont là que quelques aperçus de ce qu’espèrent vraiment ceux qui ont donné ses lettres de créance au transhumanisme.

Lorsque Ray Kurzweil suggère que nous disposerons de plusieurs avatars, non pas virtuels, mais réels qui pourront accomplir certaines tâches pour nous, lorsque Hans Morovec, le célèbre roboticien, suggère que nous disposerons de dispositifs qui nous permettront d’accéder en une fraction de seconde à des contenus entiers de certains pans de la connaissance, lorsque le transhumaniste Simon Young, l’auteur du Manifeste transhumaniste,[1] envisage de nous transformer de façon à ne plus éliminer quoi que ce soit, c’est-à-dire transpirer, uriner, excréter, lorsque le sociologue et bioéthicien James Hughes suggère que nous utiliserons des implants qui surveilleront notre condition métabolique en temps réel et nous aviserons à propos de ce qui doit être fait pour améliorer ladite condition, il ne fait aucun doute dans la tête de ces gens que la condition humaine est une condition qui doit être dépassée. Au-delà de ce que nous pourrions considérer comme des délires utopiques, le transhumanisme se fonde sur des prémisses beaucoup plus prosaïques et pragmatiques.

Premièrement, comme nous l’avons vu tout au cours de cet essai, l’innovation technologique incrémentale est inévitable. Elle se fait en douceur pour le corps, améliore ceci ou cela, corrige tel ou tel problème, augmente telle ou telle capacité déjà déficiente, etc. Cependant, pour les transhumanistes, l’idée est d’utiliser la moindre nouvelle compréhension du fonctionnement du corps afin d’augmenter les capacités de celui-ci.

Deuxièmement, chacune de ces innovations incrémentales, prises séparément, ne porte nullement à la controverse, même plus, ne peuvent faire l’objet d’aucune critique en tant que tel, parce qu’elles contribuent à la santé de chacun d’entre nous. Il n’y a ici strictement aucune raison de faire appel au système de croyances transhumaniste pour que ces innovations surviennent, encore moins pour qu’elles aient ou non l’aval d’être développé. En fait, les technologies qui permettront de guérir certaines maladies ou celles qui permettront de « réparer » certaines fonctions biologiques déficientes ouvrent inévitablement la voie à l’amélioration et l’augmentation de l’être humain. Par exemple, les statines ont initialement été développées pour traiter les gens ayant soit des problèmes d’hypercholestérolémie, soit pour des gens ayant subi des infarctus, mais elles ont rapidement été détournées de leur fonction initiale pour en faire un médicament préventif pour tous ceux qui présenteraient un taux de mauvais cholestérol un peu plus élevé que la norme admise. Ainsi, il n’est pas aussi clair qu’il y paraît de tracer une ligne entre ce qui constitue un traitement ou une amélioration.

Troisièmement, nous ne sommes jamais tout à fait satisfaits de notre propre condition. C’est la raison pour laquelle nous n’hésitons pas à nous engager dans un programme de remise en forme, à adopter un mode de vie plus sain, à nous alimenter plus sainement, à consulter régulièrement notre médecin pour qu’il établisse notre bilan santé, etc. Toutes ces pratiques n’ont qu’une seule raison et qu’une seule finalité : constatant notre propre finitude (raison) nous voulons contrecarrer les plans que la nature a concoctés pour nous — mort et maladie — (finalité). Et c’est là où le discours transhumaniste s’infiltre et prend insidieusement racine, car qui ne veut pas mettre tout en œuvre pour éviter d’être confronté à sa propre finitude ? Et ce discours a tout d’un discours marketing, parce que les transhumanistes sont tout à fait sûrs que l’espérance de vie et de santé peut être largement augmentée.

Quatrièmement, la position transhumaniste considère que le vieillissement qui conduit à la dégénérescence et éventuellement à la mort est essentiellement un processus qui peut être renversé. En adoptant cette position, la mort n’est plus inéluctable et devient un simple problème d’ingénierie auquel il suffit d’appliquer une solution d’ingénieur. D’ailleurs, ne parle-t-on pas de génie génétique ?

Cinquièmement, le discours transhumaniste suggère qu’il est grand temps que nous prenions en main le cours de notre évolution. Comme le souligne par ailleurs Simon Young : « L’homme n’est pas né libre, puisqu’il est entièrement soumis à ses chaînes biologiques. Gens de tous horizons, unissez-vous. Vous n’avez rien à perdre, sauf vos chaînes biologiques ! Nous sommes présentement dans un moment charnière de l’histoire. Nous avons déchiffré le code génétique, nous avons traduit le Livre de la Vie. Nous posséderons bientôt la possibilité de devenir les designers de notre propre évolution. […] Autant l’humanisme nous a-t-il libéré des chaînes de la superstition, autant le transhumanisme nous libérera de nos chaînes biologiques[2]. »

Cette position n’a rien de banal. Certes, elle peut sembler extrême, mais nous tenons à rappeler qu’elle est formulée par quelqu’un qui fait partie d’une minorité agissante, et comme nous l’avons vu, ce sont généralement, dans l’histoire, les minorités agissantes qui en infléchissent le cours. Ceci étant précisé, il importe aussi de rappeler que l’histoire nous a aussi montré que les prédictions futuristes à propos du développement technologique font souvent fausse route. Cependant, il n’en reste pas moins que cette minorité agissante, la Guilde des ingénieurs de la vie, ne souscrit pas forcément au discours transhumaniste, mais elle reste tout de même agissante et en train de configurer notre propre futur. Conséquemment, il faut donc se préoccuper des directions qu’elle entend donner à ce futur.

Sixièmement, pour plusieurs défenseurs de la position transhumaniste, être ou non augmenté, être ou non amélioré, est avant tout une question de choix personnel. À chacun sa propre aventure. Mais plus encore, tout individu qui s’opposera à l’augmentation indéfinie de l’espérance de vie et de santé — le futur luddite, le bioluddite — sera tout à fait libre de choisir la mort prématurée s’il le préfère. La mort prématurée sera-t-elle de l’ordre de 100, 150 ou 200 années ? À l’individu de choisir.

Septièmement, comme le souligne le sociologue français Alain Ehrenberg dans La société du malaise[3], le modèle social d’action auquel est désormais confronté l’individu est celui de l’individualisme à l’américaine, c’est-à-dire un individualisme organisé autour de l’auto-épanouissement personnel associé à la représentation d’une société méritocratique où « l’accent est mis sur l’autonomie, conçue à la fois comme liberté (de se diriger soi-même) et comme égalité (permettant aux individus de saisir des opportunités). » Il s’agit bien du gouvernement de soi (contenance de soi, gouvernance de soi, quantification de soi) installé avec la Réforme. Et cette façon de s’envisager comme individu a une importance déterminante dans ce qui constitue le discours transhumaniste.

Au risque de me répéter, les transhumanistes ont la ferme conviction que leurs idées et propositions représentent le progrès. Non pas le seul progrès technologique, mais le progrès de l’humanité tout entière qui réaliserait enfin son plein potentiel. Lorsque Condorcet parlait de progrès, il parlait aussi de progrès moral. Certes, de temps à autre, les transhumanistes affirment que le seul fait d’augmenter l’humain augmentera sa condition morale. À ce titre, il n’y a qu’à reconsidérer le discours de l’astrophysicien Carl Sagan à propos des civilisations extraterrestres pour se rendre compte qu’elles auraient évolué à un point tel, après avoir survécu à leur adolescence technologique, qu’elles seraient d’une sagesse incommensurable et pourvues d’une moralité à toute épreuve. Les transhumanistes sont calés dans cette logique.

Affirmer qu’il y aura progrès et mesurer l’évolution du progrès sont deux choses fort différentes, pourvu qu’on puisse seulement imaginer que le progrès puisse être mesuré. Et s’il fallait mesurer le progrès, en fonction de quels critères faudrait-il le faire ? Faut-il le mesurer à l’aune de notre ébahissement ou de notre désenchantement en fonction de l’état dans lequel il est présentement, ou bien faut-il le mesurer en fonction de ce qu’il pourrait être ? Faut-il mesurer le progrès en fonction de ce qui serait susceptible de déraper ? En ce sens, les écologistes ont déjà mis au point un outil, le Principe de précaution, qui leur permet non pas de mesurer si telle ou telle technique sera ou non dommageable, mais bien de mesurer quel laps de temps ils ont devant eux pour empêcher l’application de telle ou telle technique.

Le seul fait d’envisager la question du progrès sous cet angle oblige à adopter une démarche en trois temps:

  •   il suffit de dire à quel point nous sommes fiers d’avoir mis au point une quelconque technologie plus efficace que toutes les précédentes ;
  • il faut recenser ce que nous savons présentement à propos de cette nouvelle technologie et spéculer sur ce que nous ignorons totalement à propos de celle-ci ;
  • il faut tenter d’anticiper les futures découvertes qui pourraient éventuellement découler de l’introduction de cette technologie, tout en mettant dans la balance ce qui pourrait ou non mal virer. Il y a peut-être là le début d’une mesure du progrès.

Cependant, peut-on arrêter le progrès ou du moins en ralentir la cadence pour éviter que le pire se produise ? En fait, la question n’a aucun sens, pour la simple raison que, depuis le Siècle des Lumières, le progrès nous a montré là où il peut nous conduire : vers des conditions de vie de moins en moins contraignantes. Difficile de contester le fait que le niveau de vie, depuis le XVIIIe siècle, n’a cessé de s’améliorer.

Autrement, comment ne pas laisser le progrès s’autogérer lui-même, car comment est-il possible d’affirmer que telle ou telle technologie ne nous sera pas éventuellement d’une quelconque utilité ? Et cette croyance dans la puissance du progrès a largement contribué à installer l’idée, et parfois même la croyance, que :

  • tout effort pour restreindre la recherche scientifique ou le développement technologique sur la base de questions strictement éthiques représenterait une menace pour le progrès ;
  • pour certains, restreindre le progrès ou en ralentir sa cadence, c’est laisser la porte grande ouverte à d’autres nations qui elles, n’auront pas les mêmes scrupules, et s’appliqueront avec ardeur à accélérer leur propre progrès, laissant notre propre nation dans une situation désavantagée.

Ces deux constats méritent considération, parce qu’ils nous permettent de comprendre pourquoi la notion d’éthique en matière de science et de technologie devient une question qui permet à deux camps souvent opposés, sciences naturelles et sciences humaines, de se rencontrer et de discuter sans pour autant que les choses ne changent vraiment, sauf pour obtenir des subventions de recherche, sauf pour publier dans des revues spécialisées qui ne s’adressent qu’à un petit groupe d’initiés, sauf pour assister à des congrès qui traitent de « l’éthique de… ». D’ailleurs, l’arrivée du bioéthicien sur la scène, dans la foulée de la naissance, en juillet 1996, de la brebis clonée Dolly, est symptomatique de la montée des problèmes moraux posés par les manipulations génétiques et les biotechnologies.

Malgré tout, malgré toutes les discussions éthiques autour de l’acceptabilité ou non de tel ou tel projet de recherche, de telle ou telle technologie, il n’en reste pas moins que depuis le Siècle des Lumières nous avons collectivement passé un contrat social tacite avec la recherche et le développement : la liberté en matière de recherche est le gage d’un mieux-être pour tous.

Et plus la recherche confirme, par ses réalisations et ses découvertes, que le mieux-être est effectivement au rendez-vous, moins nous sommes collectivement enclins à remettre en question ce contrat social.

Certes, les écologistes, à travers leurs interventions, depuis 1960, ont réussi à infléchir certaines décisions politiques quant à l’utilisation de certains produits, techniques ou technologies, mais ils ne sont jamais parvenus à rendre caduc ce contrat qui existe entre la société et la recherche. Tout ce qu’ils ont réussi à faire, ce n’est même pas de ralentir la recherche et le développement, mais d’amener la recherche à trouver d’autres façons de faire.

Le progrès est un train lancé à toutes vapeurs et rien ne saura l’arrêter, et encore moins le progrès que nous concoctent les transhumanistes. Et c’est pourquoi nous devons tous nous en préoccuper, et c’est le rôle du sociologue de mettre en lumière les mécanismes sociaux qui sont à l’œuvre derrière.

L’immortalité frappera bientôt à nos portes sans que personne ne s’en soit vraiment rendu compte.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Young, S. (2006), Designer Evolution: A Transhumanist Manifesto, New York : Prometheus Books.

[2] Young, S. (2006), op. cit.

[3] Ehrenberg, A. (2012), op. cit., p. 231.

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