L’avènement d’un corps quasi parfait

  Transhumanisme, défis et enjeux 

L’avènement d’un corps quasi parfait

À partir des articles précédents concernant le courant transhumaniste, à mon avis,

Il existe une courbe évolutive qui mènera à un corps quasi parfait ; du moins c’est ce que pensent les transhumanistes. Cette courbe se dessine à partir de quatre tendances lourdes : l’accélération technologique ; la convergence technologique ; l’augmentation de l’espérance de vie ; le transfert du processus évolutif depuis la nature vers une minorité agissante, celle des ingénieurs, plus spécifiquement, ceux qu’il est possible de regrouper sous le vocable de Guilde des ingénieurs de la vie.

Depuis l’arrivée des technologies numériques, c’est-à-dire depuis que nous disposons collectivement de microprocesseurs qui permettent de calculer et de traiter de plus en plus de grandes masses d’informations, le progrès scientifique et technologique a connu une croissance incrémentale, c’est-à-dire que la toute dernière innovation apporte sans cesse une valeur ajoutée significative à la précédente, une amélioration porteuse en quelque sorte, qui multiplie d’autant les possibilités de la prochaine innovation.

Ces innovations surviennent généralement sur plusieurs fronts, celles-ci propulsées par des intérêts tout aussi différenciés : commerciaux, économiques ; financiers ; politiques ; militaires ; pharmaceutiques ; médicaux ; scientifiques. D’ailleurs, qui n’a pas constaté à quel point tout change rapidement et que le changement semble constamment s’accélérer ? Qui pense que, dans dix ans d’ici, les ordinateurs ressembleront à ce qu’ils sont aujourd’hui ?

Le corollaire de cette perception, que nous avons actuellement à propos du changement technologique, tient dans le fait que nous tenons ce processus pour acquis, comme si ce rythme soutenu était le prix normal à payer pour que nous puissions vivre plus longtemps, dans de meilleures conditions de vie et surtout en meilleure santé, tant sur le plan physique qu’intellectuel.

Ce dont nous ne nous rendons pas compte, c’est que tous ces changements sont de nature incrémentale, c’est-à-dire qu’ils se produisent un seul à la fois, occultant par le fait même l’importance du changement en cours. Quel est dès lors l’impact de cette transformation incrémentale ?

Je vous propose de mesurer ces impacts à travers un exemple fort simple, celui de l’optométrie.

Nous disposons aujourd’hui d’une kyrielle de technologies qui permettent d’augmenter les capacités du corps, voire même de s’y substituer. Par exemple, un individu ayant une mauvaise vue peut se rendre chez l’opticien, passer un examen qui évaluera sa condition visuelle, et se voir prescrire une paire de lunettes. Il s’agit là du b.a.-ba de la correction et de l’augmentation visuelle, une technologie en place depuis le milieu du XIXe siècle qui a largement fait ses preuves.

Autrement, notre patient pourrait choisir des lentilles de contact, plus pratiques et plus discrètes que les lunettes, qui ne modifient pas l’apparence de son visage. Les lentilles de contact représentent, en tant que telles, le second stade technologique de la correction et de l’augmentation visuelle. Initialement inventées en 1887 par l’ophtalmologiste allemand Adolph Eugene Fick (1852-1937), et fabriquées à partir de verre soufflé, ces lentilles de contact, grandes, lourdes et inconfortables, couvraient la presque totalité de la surface de l’œil.

Dans les années 1930 et 1940, les opticiens ajouteront une bande de plastique rigide autour de la partie centrale en verre afin de les rendre plus confortables. Dans les années 1950, ce sera le passage de la lentille de contact en verre à celle de la lentille de contact en plastique. Ce n’est qu’en 1961 qu’un chimiste tchèque, Otto Wichterle (1913-1998), mettra au point le premier hydrogel permettant de fabriquer des lentilles de contact à la fois souples et confortables, mais ce n’est qu’à partir de 1971 qu’elles seront commercialisées à grande échelle et qu’elles ne cesseront de connaître des progrès technologiques incrémentaux. Ainsi, sommes-nous passés de la lentille souple à utilisation prolongée, à la lentille souple et jetable, à la lentille souple bifocale à utilisation quotidienne, à la lentille teintée modifiant la couleur des yeux, à la lentille comportant une protection contre les rayons ultraviolets.

L’autre grande innovation en matière de correction visuelle, et qui ne nécessite le port d’aucune prothèse (lunette, lentille de contact), c’est la chirurgie des yeux au laser qui corrige de façon quasi définitive les problèmes liés à la vision. Un cran plus haut, aujourd’hui, certaines rétines artificielles permettent de restaurer en partie la vision chez des personnes affligées de problèmes spécifiques de cécité. Autrement, ce sont de minuscules télescopes implantés dans l’œil chez des personnes souffrant de dégénérescence maculaire.

Toutes ces technologies, qu’il s’agisse de la lunette classique, de la lentille de contact, de la rétine artificielle ou du télescope maculaire, sont inscrites dans un processus de développement continu et incrémental pour le grand bénéfice des gens qui ont des problèmes de vision.

L’exemple de la correction et de l’augmentation visuelle est intéressant à plus d’un égard, car il montre à quel point l’accélération technologique est incrémentale.

cette accélération technologique, Ray Kurzweil en a fait une loi, la Loi du retour accéléré.

Cette dernière se formule grosso modo comme suit : le progrès technique connaît une croissance exponentielle depuis la nuit des temps, le progrès entraînant le progrès et ainsi de suite. Au bout de ce processus devrait théoriquement émerger un genre de surhomme aux facultés intellectuelles et physiques largement augmentées par rapport à notre condition actuelle, voire un homme en totale symbiose avec différentes technologies numériques, voire même un homme totalement désincarné.

Tant qu’à tout dématérialiser, pourquoi ne pas dématérialiser le corps ? Pourquoi ne pas le reconfigurer ou le reconstruire à volonté à partir de nanotechnologies ? Tous les scénarios les plus délirants sont ouverts. Mais tous ces scénarios, comme n’importe lequel scénario, constituent essentiellement une histoire, et l’exemple de la correction et de l’augmentation visuelle est intéressant à plus d’un égard.

En fait, qui pourrait bien être contre ce type d’innovation technologique ? Impossible, même sur le plan éthique, de s’opposer à de telles améliorations et innovations. Et comme l’innovation en ce domaine est peu susceptible de soulever la controverse, il est même encouragé de poursuivre la recherche dans des domaines aussi diversifiés que celui des microprocesseurs spécialisés dans le traitement de l’image, des sciences des matériaux, des biotechnologies et même des nanotechnologies.

Autrement dit, à l’aune d’une convergence technologique, produire un œil artificiel, biologique ou non, élaboré à partir de matériaux biologiques ou non, ou fusionnant matériaux biologiques et électroniques, devient un impératif afin que des gens ayant perdu l’usage de la vue puisse la retrouver.

Partant de là, qu’est-ce qui empêcherait qui que ce soit de concevoir et développer un œil qui ferait encore mieux que l’œil issu du long processus évolutif ? Pourquoi ne pas concevoir un œil en mesure de bien voir dans des conditions de faible luminosité, de voir dans le spectre infrarouge ou ultraviolet, qui serait capable d’effectuer des zooms comme le font les caméras, qui seraient en mesure de se connecter à un réseau de communication pour stocker les données, etc.?

On comprendra que de telles améliorations pourraient conférer un avantage particulièrement compétitif à ceux qui seraient porteurs d’un tel œil. Il n’y a qu’à penser aux soldats, aux policiers, aux pilotes d’avion, aux médecins, etc. Il faut également supposer que ceux qui travaillent dans le même domaine que ceux qui ont profité d’un tout nouveau type d’œil voudront, eux aussi, par simple pression sociale, s’en procurer un, de crainte d’être socialement déclassés.

Sans vraiment spéculer, il faut également s’attendre à ce que les coûts de production d’un œil artificiel chutent de façon telle, que l’œil artificiel spécialisé dans tel ou tel domaine devienne accessible à une large part de la clientèle ciblée, tout comme il faut s’attendre qu’il y aura toujours l’œil artificiel à la fine pointe de la technologie que seuls certains nantis pourront se procurer.

Et si la production de masse démocratise l’accès à certains produits, il y aura toujours un marché destiné à des gens plus fortunés qui procure une marge bénéficiaire beaucoup plus élevé pour les commerçants que le produit de base. En ce sens, la stratification sociale est inhérente au développement technologique. Et c’est là où joue la convergence technologique.

Chaque innovation dans un domaine donné ne trace pas la carte totale du territoire des projets technologiques transhumanistes, car chaque innovation, incrémentale par définition, et se limitant à un domaine donné, ne transforme pas l’ensemble de toutes les technologies, mais améliore éventuellement par ricochet chacune des technologies de différents domaines.

Par exemple, l’imagerie médicale a largement profité du développement rapide des microprocesseurs. Dans le même sens, chaque innovation dans un domaine donné ne trace pas la carte totale du territoire des projets d’augmentation et d’amélioration de l’être humain du projet transhumaniste, car chaque innovation, incrémentale par définition, et se limitant à un domaine donné, ne transforme pas l’humain dans sa totalité, mais améliore seulement une partie de chaque être humain qui en profite.

Cependant, étant donné que chaque être humain est membre d’une collectivité, et si chaque être humain de cette même collectivité est amélioré ou augmenté, alors toute la collectivité profite et/ou bénéficie chaque fois de façon incrémentale de l’amélioration apportée chez chacun. Conséquemment, chaque innovation incrémentale, que ce soit dans le domaine technologique ou social, transforme chaque fois les individus et la société. Autrement dit, l’individu ou la société d’avant l’innovation ne sont plus tout à fait l’individu ou la société d’après l’innovation.

Et c’est là où Ray Kurzweil se trompe, lorsqu’il affirme qu’un individu reste toujours ce qu’il est dans son essence, malgré toutes les augmentations ou les améliorations dont il aura été l’objet. Dans son livre intitulé The Age of the Spiritual Machines, Kurzweil nous entretient d’un certain individu prénommé Jack et nous demande si, chaque fois qu’il est amélioré ou augmenté, ce dernier reste toujours le même[1]. Voici ce à quoi pourrait ressembler la réalité :

  • après avoir subi une intervention chirurgicale permettant la mise en place d’un implant cochléaire, Jack est-il toujours le même individu que nous connaissions ? certes, répond son entourage ;
  • quelques années plus tard, Jack entend parler d’un tout nouveau prototype auditif qui augmente l’ensemble des perceptions auditives, et il accepte que l’on procède à la pose de l’implant. Jack est-il toujours le même individu que nous connaissions ? certes, répond son entourage ;
  • quelque temps plus tard, Jack se présente chez son optométriste, qui lui propose le tout nouvel implant de traitement de l’image qui corrigera définitivement ses problèmes de vision. Jack accepte l’intervention. Jack est-il toujours le même individu que nous connaissions ? certes, répond son entourage ;
  • quelques années plus tard, Jack constate que sa mémoire n’est plus tout à fait aussi fiable qu’elle était. Voyant la publicité à propos d’un nouvel implant mémoriel, Jack consent à l’intervention. Et c’est fantastique, car Jack dispose désormais d’une capacité de rétention mémorielle décuplée et se souvient constamment de tout. Même certains souvenirs plus ou moins agréables refont surface. Jack est-il toujours le même individu que nous connaissions ? Cette fois-ci, son entourage constate un changement dans la « qualité » de ce qui fait Jack. Cependant, tout son entourage s’entend pour dire que Jack est toujours le même type qui pratique l’autodérision et que, au bout du compte, c’est toujours le même bon vieux Jack ;
  • au total, avons-nous toujours le même Jack ? Son entourage pense que oui, et Jack, pour sa part, considère qu’il est toujours le même et qu’il se trouve tout simplement amélioré. Son audition, sa vision, sa mémoire et ses capacités cognitives ont été augmentées, mais, nous dit Kurzweil, c’est toujours le même bon vieux Jack.

Kurzweil a-t-il raison de penser qu’il s’agit encore et toujours du même bon vieux Jack ? En fait, non, et je m’explique.

Si la Loi du retour accéléré s’applique pour le développement technologique et scientifique, elle doit forcément s’appliquer pour celui qui reçoit des technologies qui ont profité de la Loi du retour accéléré. Si, à chaque itération incrémentale, les technologies se perfectionnent de plusieurs degrés, celui qui reçoit ces mêmes technologies se « perfectionne » également de quelques ou plusieurs degrés.

Autrement dit, l’individu qui a recouvré ses fonctions auditives par la mise en place d’un implant cochléaire n’est plus tout à fait le même individu qu’hier, car le type de lien social qu’il entretenait auparavant avec ses semblables n’est plus tout à fait de même nature, puisqu’il entend.

Conséquemment, le rôle social qu’il occupe dans la société vient de subir quelques modifications — le rôle social, une notion introduite par le sociologue Talcott Parsons (1902-1979), correspond au rôle que chaque personne revêt dans la société, sans compter que nul ne peut échapper au rôle social qu’il doit assumer. En ce sens, lorsque Jack avait de graves problèmes d’audition, l’un des rôles qu’il devait assumer en société était celui de la personne ayant des problèmes d’audition qui entretenait des liens sociaux très particuliers avec son entourage pour arriver à comprendre les autres et à se faire comprendre des autres.

Donc, du jour au lendemain, alors que Jack recouvre l’audition, Jack peut sortir du rôle social de la personne qui a de graves problèmes d’audition, accédant ainsi à un tout nouveau rôle social, soit celui de Jack qui est dans la norme sociale. L’implant cochléaire affecte donc en retour le comportement même de Jack et Jack n’est plus tout à fait le même dans son « essence ».

Imaginons un instant que Jack ait effectivement payé pour se faire implanter le tout nouveau dispositif mémoriel qui décuple non seulement sa capacité de rétention mémorielle, mais également ses capacités cognitives et de raisonnement. Ce Jack n’est définitivement plus le même Jack.

Si le seul environnement peut modifier une personne en profondeur — par exemple, si une personne change de train de vie à cause d’un revers de fortune, et qu’elle chute dans le classement social, elle verra sa vie transformée, modifiant d’autant ses comportements par rapport à ce qu’elle était auparavant —, il est plausible de penser que toutes modifications des capacités cognitives changeront en profondeur un individu. Au bout du processus, Jack ne sera plus tout à fait le même individu qu’au départ.

Et je pense que toutes technologies ayant profité de la Loi du retour accéléré, dès qu’elles investiront l’humain dans ce qui le constitue, modifieront non seulement  en profondeur et de plusieurs degrés l’individu, mais feront en sorte que l’individu sera lui-même engagé dans un processus de retour accéléré, car l’un ne peut pas être découplé de l’autre.

Il faudra donc s’attendre à ce que les individus suivent une courbe évolutive accélérée dès que les technologies les modifiant, ou les  améliorant, ou les augmentant se multiplieront. Là se joue la convergence technologique.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Transhumanisme, défis et enjeux  

[1] Kurzweil, R. (2000), op. cit., p. 52-53.

 

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