Le corps augmenté et amélioré, une réalité incontournable

  Transhumanisme, défis et enjeux 

Le corps augmenté et amélioré, une réalité incontournable

Le principal argument de Condorcet  pour améliorer la condition humaine tient dans cette notion de perfectibilité du genre humain issue des travaux de Jean-Jacques Rousseau que reprendront à leur profit des scientifiques comme Ray Kurzweil et Aubrey de Grey, ainsi que toute la communauté des transhumanistes :

« N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de l’homme ; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature[1]. »

Ce que suggère ici Rousseau, c’est que l’animal est, il ne devient pas, tandis que l’homme n’est pas, il devient. Cette prise de conscience est fondamentale, car en tirant ainsi cette ligne de démarcation entre l’homme et l’animal, Rousseau vient inévitablement prétendre à la perfectibilité du genre humain. Cependant, la réflexion de Rousseau oblige à se demander si cette capacité à la perfectibilité est ou non souhaitable, car elle est « la source de tous les malheurs de l’homme ». Auquel cas, l’évolution de l’espèce humaine doit-elle être envisagée sous le signe du progrès ou d’un retour à un état animal antérieur ? La réponse à cette question viendra du philosophe Emmanuel Kant :

« Quant au tableau hypocondriaque (en sombres couleurs) que Rousseau trace de l’espèce humaine se risquant à sortir de l’état de nature, il ne faut pas y voir le conseil d’y revenir, de reprendre le chemin des forêts ; ce n’est pas là son opinion véritable ; il voulait exprimer la difficulté pour notre espèce d’accéder à sa destination en suivant la route d’une approche continuelle ; une telle opinion n’est pas à considérer comme une histoire en l’air ; l’expérience des temps anciens et modernes doit embarrasser tout individu qui réfléchit et rendre pour eux douteux le progrès de notre espèce. »

En plein siècle des Lumières, dans ce siècle qui préconise le progrès, la position de Rousseau a de quoi étonner, mais peu importe, ce que Condorcet retient, c’est l’idée que la perfectibilité n’est pas un problème, mais bien une solution (encore là, tout le projet transhumaniste).

Partant de là, Condorcet considère que l’espèce humaine possède cette unique capacité à s’améliorer par le seul fait d’être en mesure de conquérir la nature. Si le projet réussi, et il a en bonne partie réussi jusqu’à aujourd’hui, plusieurs des problèmes qui affectaient jusque-là la condition humaine pourraient être éradiqués ou résolus : pauvreté, faim et maladie ne seraient désormais plus à l’ordre du jour.

En résolvant ces problèmes, il devient dès lors possible de produire des êtres humains mieux adaptés physiquement à leur environnement, plus intelligents et ayant un sens moral beaucoup plus élevé. Le rythme du progrès, dans de telles circonstances, ne serait scandé que par cette volonté de se dépasser.

En parlant de ces vertus morales qui augmenteraient d’autant que les technologies progressent, il convient de rappeler que :

  • dès 1917, Orville Wright prédisait que « l’aéroplane contribuera à établir la paix de différentes façons — en particulier, je pense que l’aéroplane aura tendance à rendre la guerre impossible. »
  • Déjà en 1904, Jules Vernes pensait que le sous-marin, confiné à des opérations militaires, finirait par contribuer à la paix.
  • Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite (nitroglycérine) était convaincu que son invention allait contribué à établir la paix de façon beaucoup plus efficace que ne l’auraient pu faire milles réunions et sommets sur le sujet.
  • Dans la même veine, l’inventeur de la mitraillette, Hiram Maxim, à la question « Est-ce que cette arme ne rendra pas la guerre encore plus horrible ? », affirmait : « Non, elle rendra la guerre impossible. »
  • Marconi, l’inventeur de la radio, en 1912, lors d’une conférence, disait : « La venue d’une ère sans fil rendra la guerre impossible, parce qu’elle rendra la guerre tout à fait ridicule. »
  • En 1925, le président de la société RCA affirmait : « la radio contribuera à établir la paix sur la terre. »
  • En 1890, peu de temps après l’invention du téléphone, John J. Carty, l’ingénieur en chef de la société AT&T, clamait qu’« un jour nous fabriquerons un système téléphonique mondial qui obligera les gens à utiliser une langue commune pour se faire comprendre, ce qui créera une grande fraternité à la dimension de la terre. »
  • Lorsque la télévision interactive s’est implantée aux États-Unis dans les années 1970, d’aucuns y ont vu un outil qui permettrait enfin de concrétiser le vieux rêve des philosophes de l’Antiquité : la démocratie participative ou la démocratie directe.
  • Lorsque le réseau des réseaux s’est pointé, Internet, encore là, nombreux sont ceux qui ont vu dans cette technologie un instrument de démocratie participative.
  • En 2011, lors du printemps arabe, les évangélistes de la technologie ont suggéré que les médias sociaux allaient contribuer à contourner les systèmes totalitaires et à permettre l’émergence de la démocratie.

À rebours, il y a non seulement de quoi esquisser un sourire, mais bien de constater à quel point l’introduction d’une nouvelle technologie et de ses possibilités est empreinte d’une grande naïveté. Malgré tout, malgré tous les exemples que nous pourrions ici aligner sur cette prétendue augmentation de valeurs morales au fur et à mesure que les technologies progressent, il n’en reste pas moins que le mythe de la technologie salvatrice a la vie dure. Pourquoi ? Parce que la technologie promet.

Certes, les idées de Condorcet à propos d’une espérance de vie largement allongée, couplées à la possibilité d’un progrès toujours plus accéléré, suggèrent déjà quelque chose de beaucoup plus radical. En fait, s’il devient possible, avec le progrès, de s’alimenter sainement, d’améliorer les conditions d’hygiène globale et de mettre au point des traitements permettant d’éradiquer ou de guérir les grandes maladies, l’allongement de l’espérance de vie tombe sous le sens. Conséquemment, et sans se tromper grandement, on peut affirmer que le projet de Condorcet est d’éviter autant que faire se peut la mort prématurée.

Cependant, lorsqu’il commence à discourir sur la possibilité d’une extension indéfinie de l’espérance de vie, il entrouvre la porte à des changements radicaux en ce qui concerne l’existence humaine elle-même. Mais dans quelle mesure entrouvre-t-il cette porte ? À mon avis, et cet avis n’engage que moi-même, il l’a à demi entrouverte. En fait, Condorcet a avant tout considéré la mort comme un événement qui peut être choisi, c’est-à-dire ne plus être à la merci d’une mort prématurée dans le cours naturel des choses, tout en rappelant qu’il est impossible de devenir immortel.

Cette limite que pose Condorcet, la mort comme un événement qui peut être choisi, ne peut satisfaire les transhumanistes, car pour ces derniers, il s’agit d’outrepasser la condition humaine. Étant donné, et je ne le répéterai jamais assez, que l’une des grandes idées fédératrices qui sous-tend le transhumanisme se résume simplement : pourquoi laisser le soin à la nature de poursuivre une évolution aveugle du genre humain alors que l’humain pourrait lui-même s’occuper de la trajectoire de sa propre évolution ?

En fait, si l’évolution est la loi de la vie, et que dans la foulée, ladite évolution a permis l’émergence de l’être humain, qui des deux devrait prendre la direction de l’évolution ? La nature ou l’être humain ? Poser la question c’est presque y répondre. Concrètement, si l’être humain prend la charge de sa propre évolution, celle-ci n’aura plus rien de naturel et aura tout d’une puissante construction sociale, c’est-à-dire que l’être humain construira un mythe de l’être humain librement remodelé et refaçonné selon sa propre volonté.

Cependant, le sociologue et le philosophe ne peuvent faire autrement que de poser la question suivante : qui déterminera la norme sociale de ce à quoi devra correspondre le corps ? La question n’est ni banale ni triviale, car du moment où la nature cède la place à l’homme pour son évolution, l’évolution de l’homme devient entièrement et essentiellement une question sociale. De ce point de vue, la conquête de notre propre corps n’est plus une simple question de transformation de l’homme, mais également une question de transformation en profondeur de la nature elle-même, et à la limite, du cosmos. La chose peut sembler tenir du délire, mais il n’en est rien.

Quand Ray Kurzweil affirme que « si la vitesse de la lumière n’est pas une limite, et je me dois de souligner que ce point, en particulier, est une simple conjecture au moment où je vous parle, alors d’ici moins de 300 ans, nous saturerons l’univers entier de notre intelligence, et l’ensemble de l’univers deviendra suprêmement intelligent, et nous serons capables de tout manipuler selon notre volonté[2] », les visées transhumanistes n’impliquent pas seulement l’homme, mais son milieu de vie et ce qui a engendré son milieu de vie originel. À mon avis,

les idées qu’avance Ray Kurzweil ne sont pas nouvelles, car elles ont un ancrage chez différents auteurs et penseurs qui pensent que disposer de la capacité de créer de nouvelles formes de vie et de peupler le cosmos est la finalité de toutes les finalités, le bien moral le plus élevé. Il s’agirait donc de transformer l’univers en transformant l’être humain.

À la limite, il se pourrait bien que Condorcet n’ait pas voulu s’avancer sur les conséquences radicales d’un progrès indéfini. Toutefois, du moment où les transhumanistes auront réussi à augmenter de façon significative l’espérance de vie, et ils y parviendront (ce n’est qu’une question de temps), un problème de taille se présentera, car il faudra arriver à maintenir la croissance économique et la productivité.

En fait, étant donné que, de façon générale, les gens font moins d’enfants quand l’espérance de vie et les conditions socioéconomiques augmentent, qui prendra alors le relais pour que la croissance économique et la productivité se maintiennent, car c’est bien là l’une des conséquences d’un progrès indéfini sous les auspices du transhumanisme.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Transhumanisme, défis et enjeux  

[1] Rousseau. J. J. (1755), Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle, Première partie.

[2] Kurzweil, R. (2016), The Intelligent Universe, John Brockman (ed.), Edge Magazine.

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