L’intelligence artificielle comme expérience sociale d’envergure

Intelligence artificielle 

L’intelligence artificielle comme expérience sociale d’envergure

Depuis les discours optimistes à propos de l’intelligence artificielle qui prétendent qu’elle améliorera nos conditions de vie, en passant par les discours qui affirment que le monde du travail sera profondément transformé, jusqu’aux discours quasi apocalyptiques qui nous annoncent la survenue d’une superintelligence qui soumettra le genre humain, une chose est certaine, l’intelligence artificielle ne laisse personne indifférent. En fait, depuis Condorcet[1], les discours optimistes à propos de l’amélioration de la condition humaine par les technologies n’ont jamais cessé de servir de caution à tous ceux qui en développent, tout comme les discours pessimistes n’ont jamais cessé d’alimenter la machine imaginaire des romanciers et des producteurs de Hollywood ; il s’agit là d’un scénario mille fois joué et rejoué, et nous le rejouons collectivement une fois de plus.

Si, au XXe siècle, les bonheurs annoncés ont été de l’ordre du politique, aujourd’hui, ils sont désormais de l’ordre du numérique. Et pourtant, ce ne sont que les habits et les méthodes qui ont changé. La logique est encore et toujours la même, c’est-à-dire uniformiser, normaliser, légiférer, contribuer au bonheur de l’humanité. D’ailleurs, il suffit d’être attentif au discours des dirigeants de Google et de Facebook pour mesurer toute l’ampleur des bénéfices que leurs technologies salvatrices seraient susceptibles d’apporter à l’humanité. Quid de l’intelligence artificielle, capable de mieux diagnostiquer qu’un radiologue un cancer du sein[2][3], quid de la voiture autonome, prétendue meilleure conductrice que l’être humain et qui sauvera des centaines de milliers de vie[4], quid de ces logiciels intelligents qui arriveront à trouver des molécules qui guériront certains cancers[5], rien n’échappera, semble-t-il, à l’intelligence artificielle.

Selon les experts, différents domaines de l’activité humaine profiteront particulièrement de l’intelligence artificielle embarquée dans les objets connectés (Internet des Objets). Dans le secteur de l’agriculture, le seul fait d’interconnecter tracteur, moissonneuse-batteuse et semoir optimisera d’autant l’ensemencement et le rendement à l’hectare, sans compter que l’irrigation des sols y gagnera autant en efficacité en disposant de capteurs qui mesureront la tension des sols[6]. En matière d’élevage, chaque animal deviendra ainsi un objet connecté[7], générant des flux d’informations qui permettront éventuellement de prévenir le développement de maladies, tout comme d’optimiser la croissance de chaque animal, réduisant d’autant le temps entre la production et ce qui se retrouve dans l’assiette du consommateur — ne jamais oublier que plus le temps est compressé en matière de production, plus la rentabilité est au rendez-vous ; il sera donc possible de compresser le temps chez la croissance de l’animal par l’interconnexion d’objets.

 

Le commerce de détail, pour sa part, déjà en mode efficacité depuis plusieurs années, trouvera, dans les objets connectés, des alliés insoupçonnés[8]. Du téléviseur branché, au grille-pain connecté, jusqu’au réfrigérateur intelligent, c’est tout un flux d’informations en temps réel, sans intervention humaine et sans limites de volume, qui sera déversé vers les fabricants, concernant non seulement le produit lui-même, mais le comportement du consommateur envers ce même produit, l’idée étant d’optimiser le produit et éventuellement de personnaliser l’offre de service. La gestion des stocks qui, dans certaines grandes entreprises comme Walmart et Amazon, est déjà bien en place, se démocratisera de plus en plus et deviendra finalement accessible aux petites entreprises moins fortunées. Quel détaillant ne rêve pas d’un présentoir et d’un étal intelligent qui l’informeront en temps réel qu’un produit est en rupture de stock, déclenchant ainsi de facto, sans intervention humaine aucune, tout un processus automatisé de réapprovisionnement auprès du fournisseur ? [9]

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Dans le domaine du transport, et particulièrement au niveau de sa logistique, c’est une révolution en profondeur qui est à prévoir. Au-delà de la géolocalisation de flottes de camions qui minimise les temps morts[10], et au-delà des technologies qui ont déjà permis de réduire la consommation de carburant depuis quelques années, l’arrivée de camions connectés à de multiples niveaux, ainsi que l’arrivée de camions autonomes, transformera systématiquement toute l’industrie du transport des marchandises. Des flottes de camions autonomes, sans conducteurs, ne seront plus contraintes par le nombre d’heures de conduites qu’imposent les normes gouvernementales. Un camion intelligent ne sera jamais fatigué, il n’aura besoin que de refaire le plein, et comme il sera connecté à de multiples niveaux, il se rapportera de lui-même au centre de réparation le plus près.

Dans le monde de l’alimentation où la chaîne de froid est un élément pivot de la distribution alimentaire, depuis le producteur jusqu’au détaillant, il importe que celle-ci soit garantie[11], autrement les pertes pourraient s’accumuler rapidement. Qu’il s’agisse de produits laitiers qui exigent une certaine température, ou de surgelés qui ne doivent surtout pas décongeler, pour assurer à la fois leur qualité et leur comestibilité, des réfrigérateurs et des congélateurs connectés, depuis le producteur qui affrète des camions réfrigérés, en passant par le distributeur qui doit maintenir les températures prescrites, jusqu’au détaillant qui les place dans des réfrigérateurs ou des congélateurs, il y a là toute une chaîne de froid qui gagnera énormément en termes d’efficacité et de rendement. Une simple puce implantée dans un emballage sera en mesure d’indiquer le statut du produit à livrer à l’ensemble de toute la chaîne de froid, réduisant d’autant les pertes, tant pour le producteur, le distributeur, que le détaillant. Cette même puce, implantée dans un emballage, se retrouvera éventuellement dans le frigo intelligent d’un consommateur qui lui indiquera si le produit est ou non sur le point d’atteindre sa date de péremption.

La quantification de soi (monitorer soi-même sa condition métabolique), quant à elle, est sur le point de trouver son aboutissement avec l’ensemble des technologies embarquées dans les téléphones intelligents dédiés à monitorer la santé, ainsi que dans l’Internet des objets. La montée d’une toute nouvelle doctrine médicale fondée sur les technologies de l’information, la Médecine 4P ― personnalisation, participation, prévention, prédiction ― est en voie de transformer le paysage de la pratique clinique. Il s’agit de tendre vers un niveau zéro de la médecine, c’est-à-dire dépister, diagnostiquer, soigner rapidement. Il faut guérir le patient avant même qu’il ne soit malade.

Pour parvenir à un tel résultat, la Médecine 4P s’appuie essentiellement sur la fluidité des informations fournies et transmises aux professionnels de la santé par les technologies numériques dont dispose désormais l’individu pour le monitorage de sa condition[12]. L’autre avantage suggéré par la Médecine 4P consiste non seulement à soigner l’individu en fonction de sa condition de santé spécifique, mais aussi à procurer aux différents intervenants de la santé un effet de levier important pour éventuellement améliorer l’efficacité des diagnostics, les méthodes de prévention, les thérapies et le développement de nouveaux traitements, médicaments, normes et protocoles.

 

Avec l’arrivée des technologies numériques dans le domaine de la santé personnelle, se dessine en filigrane une désintermédiation progressive de la médecine traditionnelle où il y a à la fois repositionnement et/ou élimination des intermédiaires jusqu’alors en place. L’individu aura non seulement accès à une batterie de technologies susceptibles de l’informer en temps réel à propos de son état de santé, mais il deviendra celui par qui la santé arrive. Pour les spécialistes du domaine, la nutrigénomique fournira à l’individu tout ce qu’il a à savoir en matière de nutrition pour optimiser sa santé en fonction de son propre génome[13] ; la médecine régénérative, fondée sur les thérapies à base de cellules souches — autonomisation ultime de l’individu : l’individu réparé par lui-même —, offrira la possibilité de traiter certaines conditions médicales incapacitantes — infarctus, diabète insulinodépendant, Parkinson, Alzheimer[14] —; la biologie synthétique étendra ou modifiera le comportement de certains organes et/ou organismes (biological engineering)[15] ; la génomique de type « Do-it-Yourself » permettra de réaliser son propre séquençage génétique[16][17] à un coût dérisoire pour y repérer des mutations potentiellement létales.

Ce qui se dégage de ce processus de désintermédiation de la santé, c’est que la vitesse à laquelle l’information est en mesure d’être saisie, traitée et délivrée permettrait une réactivité quasi instantanée. Le mot clé, ici, est bien réactivité, et c’est bien ce qu’offriront les technologies intelligentes. En fait, l’individu autonome aura la capacité d’être réactif, c’est-à-dire de réagir rapidement afin d’éviter une aggravation de sa condition de santé, qu’il soit ou non bien portant. Il est autonome, il est celui par qui la santé arrive.

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Ces quelques exemples montrent à quel point le discours optimiste de l’intelligence artificielle prétend non seulement régler nos problèmes actuels, mais prétend surtout qu’elle sera capable de les prendre à bras le corps, de leur insuffler de l’intelligence et de les transformer de facto en solution plutôt qu’en problème. Ces affirmations ne sont pas banales, et elles ont des implications dont nous sommes encore incapables de mesurer l’ampleur. Ce faisant, le discours à propos de l’intelligence artificielle n’est surtout pas un discours justifiant son utilisation (elle n’en a pas besoin), mais plutôt une « démonstration des prodigieuses puissances, diversité, réussite, de [son] application vraiment universelle et de [son] impeccabilité technique[18]. » Mieux encore, justifier son utilisation devient inutile, car on charge l’intelligence artificielle « de centaines de réussites et d’exploits (dont on ne pose jamais ni les coûts, ni l’utilité, ni les dangers) et que la technique nous est dorénavant présentée expressément à la fois comme la seule solution à tous nos problèmes collectifs […] ou individuels […] et à la fois comme la seule possibilité de progrès et de développement pour toutes les sociétés[19]. »

En fait, le concept même d’intelligence artificielle est un concept porteur, car il oblige à s’interroger sur notre propre humanité. Que signifie le fait d’être humain ? En quoi consiste au juste la conscience ? Quel est notre potentiel en tant qu’espèce ? La vie a-t-elle un sens, et si oui, quel est-il ? Quel est notre ultime destin en tant qu’espèce ? Peu importe ce que le futur nous réserve, poser ces questions à la lumière de ce que propose l’intelligence artificielle permet d’envisager toutes ces questions sous un tout nouvel éclairage.

Par la seule accélération du développement technologique depuis l’introduction massive des microprocesseurs au milieu des années 1970, l’humanité serait sur le point de vivre une « singularité » technologique. Du moins, c’est l’idée qui court dans le milieu des hautes technologies et qui commence à intéresser non seulement philosophes, chercheurs et penseurs, mais intéresse aussi au plus haut point la presse grand public et l’industrie cinématographique hollywoodienne.

En physique, le concept de singularité désigne un point dans l’espace ou le temps où les lois de la physique ne s’appliquent plus, le meilleur exemple étant celui de l’horizon des événements tout près d’un trou noir et celui des premiers instants du Big Bang. Partant de là, et par analogie, une singularité, sur le plan historique, surviendrait du moment où la croissance exponentielle de certaines technologies atteindrait un tel point de développement — la célèbre Loi du retour accéléré de Raymond Kurzweil —, que les institutions, telles que nous les connaissons, s’effondreront. Qu’il s’agisse d’économie, de politique, de justice, de gouvernance, ou de nation, rien ne sera épargné.

D’un point de vue strictement sociologique, si les institutions subissent des transformations en profondeur, les individus qui ont édifié ces institutions seront forcément eux aussi profondément affectés ou transformés. Les normes, valeurs et codes sociaux aujourd’hui privilégiés et qui constituent le lien social de nos sociétés, seront revisités. À quel type de société faut-il s’attendre ? Nos valeurs les plus fondamentales — le sens sacré de la vie, la poursuite du bonheur, la liberté de choix — seront peut-être éventuellement remplacées par d’autres valeurs. Notre compréhension héritée des philosophes de l’Antiquité de ce qui nous constitue en tant qu’être humain sera remise en question : le fait d’être et de se savoir un individu ; le fait d’être vivant et conscient ; le fait d’être inscrit dans un ordre social particulier.

Et cette remise en question n’est pas et ne sera pas banale, car elle ne sera pas le fait de quelques grands penseurs comme par le passé. Elle nous sera imposée par le développement technologique lui-même. Et nous insistons sur le terme « imposée », car comme l’avait si bien entrevu le sociologue Jacques Ellul (1912-1994) dès 1958, « il est impossible d’échapper à la technique. » Ellul avait bien démontré l’universalisme de la technique, à savoir qu’elle étend son aire d’action au monde entier, aucune société n’y échappe, et aucun aspect de la vie, depuis la production industrielle, le travail, l’économie, la politique, les distractions, la vie et la mort. La technique est partout, et sa fille, la technologie, rend partout possible l’application de la technique, et à plus forte raison lorsqu’il s’agit de technologies numériques.

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Pour Ellul, c’est au milieu du XIXe siècle que le phénomène d’autoaccélération de l’innovation technique démarre. Et ce phénomène s’articulera au point de convergence de cinq phénomènes particulier[20] :

  • la disponibilité d’une certaine somme de connaissances scientifiques accumulées au cours des siècles précédents ;
  • une croissance effective de la population ;
  • une économie de plus en plus stable et adaptable ; (iv) une volonté affirmée de la population de croire que le progrès technique est bénéfique à la société ;
  • une société prête à abandonner ses tabous religieux et sociaux au profit du commerce, tout comme sa capacité à céder la suprématie de ses groupes traditionnels au profit de l’individu.

La grille d’analyse de Jacques Ellul, comme nous pouvons le constater, est encore et toujours d’actualité, et l’arrivée de l’intelligence artificielle, qui est déjà présente dans plusieurs applications, ne fait qu’en renforcer sa portée.

Quelle est donc la nature de ce progrès technologique si fulgurant qui occasionnera des bouleversements aussi importants ? Il proviendra essentiellement de trois domaines, eux aussi actuellement en pleine croissance exponentielle : l’intelligence artificielle ; les neurotechnologies ; les nanotechnologies.

L’intelligence artificielle, avec l’apprentissage de type deep learning, c’est-à-dire une méthode d’apprentissage automatisé similaire à celle de l’être humain, fondée sur l’apprentissage de modèles de données, permettra de décupler de façon significative la portée analytique d’un raisonnement. Par exemple, l’industrie pharmaceutique est constamment confrontée à d’importantes quantités de composés qui n’ont pu trouver une quelconque application. Étant donné que tester un composé peut parfois prendre des années, voire des décennies, sans compter que, la plupart du temps, les chercheurs n’ont jamais tout à fait la certitude que le composé qu’ils évaluent est bel et bien celui qui aura le plus grand potentiel en fonction de ce qu’ils désirent traiter comme pathologie, c’est ici où intervient l’intelligence artificielle.

À ce titre, des chercheurs de la société bioinformatique Insilico Medicine ont trouvé le moyen d’enseigner à un système d’intelligence artificielle de type deep learning comment déterminer l’utilisation éventuelle de tel ou tel composé. Forant dans une imposante base de données contenant les essais cliniques de plus de 678 composés visant les effets de l’expression génétique de trois types de cellules humaines, ce système d’intelligence artificielle est arrivé à prédire avec une acuité d’environ 54,6 % les applications thérapeutiques des composés non utilisés. Même si ce taux de précision ne semble pas très élevé, il faut considérer le fait que dans le monde de la recherche pharmaceutique, un « non résultat » est aussi parlant qu’un résultat, car il peut aiguiller les chercheurs sur une autre utilisation potentielle de tel ou tel composé. Comme le souligne Alex Zhavoronkov, chercheur et PDG d’Insilico Medicine, l’utilisation de ce système d’intelligence artificielle a permis d’invalider plus de 800 hypothèses de travail, tant dans le domaine de l’oncologie que celui des problèmes cardiovasculaires et métaboliques[21].

Les neurotechnologies, pour leur part, visent deux champs d’applications[22] :

  • un ensemble d’outils techniques et informatiques qui permettent de mesurer et d’analyser les signaux chimiques et électriques émis par le système nerveux, que ce soit le cerveau ou les nerfs — on peut les utiliser pour déterminer les propriétés de l’activité nerveuse, pour comprendre la façon dont fonctionne le cerveau, pour diagnostiquer des affections ou pour contrôler des appareils externes (neuroprothèses, interface cerveau machine) ;
  • un ensemble d’outils techniques destinés à interagir avec le système nerveux en vue de modifier son activité pour restaurer les stimulus sensoriels (par exemple, les implants cochléaires qui corrigent les problèmes liés à l’audition) ou encore la stimulation cérébrale profonde, qui permet d’arrêter les tremblements et de traiter d’autres affections neurodégénératives.

Le développement accéléré dans le domaine des nanotechnologies permet déjà de fabriquer des nanorobots en mesure de franchir la barrière hématoencéphalique pour y délivrer des charges thérapeutiques. L’équipe de recherche de la biochimiste Ann-Marie Broome de la Medical University of South Carolina a mis au point un nanotransporteur lipidique gorgé d’une dose de témozolomide (TMZ) destinée à éliminer le glioblastome multiforme, la tumeur primitive du cerveau la plus fréquente et la plus agressive.

Pourquoi cette cible en particulier ? Parce que les traitements conventionnels — chimiothérapie, radiothérapie, chirurgie — ont très peu d’effet, n’augmentent l’espérance de vie que d’au plus 4 à 7 mois dans 40 % des cas, et sont plutôt considérés comme des traitements palliatifs, d’où l’intérêt de disposer d’un traitement plus efficace, d’où l’intérêt d’explorer les possibilités qu’offrent les nanotechnologies. De plus, étant donné que le glioblastome multiforme, même une fois éradiqué, risque de réapparaître, le fait de disposer d’une procédure non invasive, à savoir une nanotechnologie qui permet de délivrer directement sur le site la médication appropriée, tombe sous le sens. En fait, le principal avantage des nanotransporteurs lipidiques, c’est que les cellules immunitaires ne peuvent les attaquer, car elles leur sont pour ainsi dire invisibles. Autrement dit, les nanotransporteurs lipidiques sont furtifs.

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Toutes ces technologies ont une particularité : qui peut être contre le fait de mettre au point des systèmes d’intelligence artificielle de type deep learning qui permettraient de découvrir la toute nouvelle molécule qui traitera telle ou telle maladie, ou des technologies qui redonneront aux gens la possibilité de recouvrer certaines facultés perdues ? Et c’est là où joue toute la « magie » de ces technologies : chacune d’elles, prise séparément, possède un tel potentiel curatif qu’elle occulte d’une certaine façon le portrait global de ce vers quoi nous conduisent précisément celles-ci. La chose n’est pas innocente, et il est tout fait pertinent de s’en préoccuper.

Pour bien comprendre la portée de ces technologies, il faut tout d’abord voir quelles sont les prémisses qui les rendent possibles. Tout d’abord, l’intelligence humaine s’appuie essentiellement sur un substrat biologique limité. Pour les tenants du transhumanisme, ce substrat contraint d’autant la portée du développement technologique auquel on pourrait s’attendre, car l’intelligence humaine ne peut aller au-delà des cadres fixés par la biologie ; il y aurait ici comme une barrière naturelle infranchissable.

Certes, les façons de compiler, de répertorier, de cataloguer, d’archiver et de diffuser le savoir humain ont particulièrement évolué depuis que l’homme s’est sédentarisé il y a environ dix mille ans. L’invention de l’écriture, de l’imprimerie et d’Internet ont, chacune, à leur tour, révolutionné non seulement l’accès au savoir, mais aussi les façons de produire du savoir. Certes, l’organe qui a produit ce savoir, le cerveau de l’homo sapiens, depuis dix mille ans, est à peu près resté le même. Personne n’a encore pu déceler une quelconque évolution du cerveau au sens darwinien du terme, et il est toujours aussi efficace qu’il était, surpassant et de loin tous les autres cerveaux du règne animal. Mais tout ceci est sur le point de changer si l’intelligence artificielle et les neurotechnologies tiennent leurs promesses.

Malgré tout, certains auteurs et chercheurs estiment que le point de bascule technologique attendu se produira vers le milieu du XXIe siècle. Au-delà de ces prophéties, il importe d’aborder et d’analyser le phénomène sous un angle différent.

  • d’un strict point de vu intellectuel, le concept est particulièrement intéressant, car il oblige à une réflexion en profondeur sur les impacts sociaux de ce changement technologique ;
  • le fait que la singularité technologique ou que le point de bascule technologique se produira tôt ou tard mérite que la discussion se tienne sur le strict terrain du pragmatisme et du raisonnement scientifique ;
  • même si les arguments des tenants de l’intelligence artificielle semblent parfois tenir de la pure spéculation plutôt que du raisonnement, il suffit de tenir pour possible qu’une seule des propositions de l’intelligence artificielle se réalise pour qu’il devienne impératif de réfléchir au problème ;
  • si la singularité technologique est un concept plausible et avéré, il s’agira d’une véritable onde sismique qui fera trembler l’humanité et fera s’effondrer la plupart des institutions de la société sous la forme que nous leur connaissons.

Quelles pourraient bien être les conséquences d’une telle onde de choc ? À quel genre de civilisation ou de société devons-nous nous attendre si la chose se produit ? Devons-nous craindre qu’une singularité technologique se produise ? Ce sont toutes là des questions qui appellent des réponses hautement spéculatives, de là le danger d’y répondre, de là l’obligation d’engager la réflexion sur un autre terrain, soit celui de la condition humaine en tant que telle. Partant de là, deux positions deviennent possibles : la singularité pose-t-elle un risque existentiel ou offre-t-elle, au contraire, une opportunité existentielle ?

Un risque existentiel, dans le sens où la singularité technologique pose le risque de l’extinction de l’espèce humaine. Cette affirmation peut sembler à première vue exagérée, mais il n’en reste pas moins que les technologies déjà existantes et actuellement en développement disposent d’un potentiel de transformation de la société encore jamais rencontré. Et en ce qui concerne l’intelligence artificielle, il suffit de considérer la réalité simpliste qu’ont largement diffusé le cinéma hollywoodien et les auteurs de science-fiction depuis 60 ans : la possibilité qu’une intelligence artificielle acquière la pleine conscience, qu’elle puisse s’autoreproduire et qu’elle soit grande consommatrice de ressources naturelles de toute sorte.

Une opportunité existentielle, dans le sens où la singularité technologique pourrait offrir la possibilité de transcender notre propre condition biologique, d’en franchir les limites en quelque sorte. Parmi celles-ci, reculer le plus loin possible dans le temps l’inéluctable échéance de la mort, réparer à volonté le moindre organe défectueux, ralentir significativement la dégénérescence du corps, empêcher le développement de maladies chroniques, éviter le dépérissement cognitif, etc. Et si la chose est possible, reconstruire des organes à partir de substrats non biologiques grâce aux nanotechnologies ou implanter des neuroprothèses. Si toutes ces technologies arrivent à réaliser ce qu’elles promettent, rien ne pourra empêcher, stricto sensu, une amélioration et une extension soutenue de l’intelligence humaine.

Si la prolongation de l’espérance de vie est l’un des principaux chevaux de bataille du projet transhumaniste, et si les technologies permettent de franchir sans problème le cap des 150 ans, pourquoi s’arrêter en chemin ? Pourquoi ne pas pousser plus loin l’aventure et lorgner l’immortalité ? Si nous pouvons reconfigurer le fonctionnement du cerveau en y implantant des neuroprothèses, pourquoi, encore une fois, s’arrêter en chemin ? Pourquoi ne pas pousser plus loin l’aventure et envisager une conscience absolue ? Que faire de telles capacités intellectuelles ? Pour les transhumanistes, la chose est entendue : être au pair avec une superintelligence artificielle qui pourrait éventuellement exister un jour.

Que la singularité technologique soit possible ou non, qu’elle survienne dans un laps de temps plus ou moins court, toutes ces réflexions, tant sur le plan philosophique que sociologique, méritent qu’on leur porte une attention toute particulière et soutenue, pour la simple raison que l’avenir nous est déjà en partie imposé par le développement technologique. Quand on considère que l’évolution peut emprunter mille et une voies pour arriver à la complexité — et éventuellement conduire à l’apparition d’êtres conscients, et peut-être même produire des êtres disposant d’un intellect largement supérieur au nôtre —, analyser et comprendre les impacts potentiels d’une singularité technologique nous oblige à jeter un tout nouvel éclairage sur notre propre condition et surtout sur la place que nous occupons dans l’univers, mais elle nous oblige avant tout à nous questionner sur la nature même de la technologie.

Est-il alors possible d’imaginer qu’une telle ampleur puisse être saisie ? À mon humble avis, la chose est difficilement réalisable. Cependant, il n’est pas faute d’élaborer un cadre d’analyse qui permettrait d’en saisir au moins une partie. Avec cet essai, mon but est donc de proposer un cadre d’analyse pour mettre à jour quels sont les mécanismes sociaux à l’œuvre derrière l’intelligence artificielle. En fait, ce que j’ai constaté, c’est que la plupart des analyses sociologiques concernant l’intelligence artificielle s’affairent surtout à décrire les impacts probables de cette dernière, plutôt que de s’astreindre à mettre en lumière les mécanismes sociaux sous-jacents qui supportent l’intelligence artificielle et qui lui permettent de coloniser autant de territoires de l’activité humaine et l’être humain lui-même.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

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[1] Condorcet (1864), Tableau historique des progrès de l’esprit humain, tome 1, Paris : Dubuisson et Cie.

[2] Déjà, en 1999, la question se posait s’il n’était qu’une question de temps avant que le radiologue ne soit recalé au rang de simple technicien. [Source : Caillé, J. (1999), « La radiologie peut-elle survivre ? Doit-elle survivre ? La chronique d’une mort annoncée », Journal de radiologie, vol. 80, n° 11, p. 1523.]

[3] Aujourd’hui, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, le radiologue passe au rang de spécialiste de l’information. [Source : Jha, S., Topol, E. J. (2016), « Adapting to Artificial Intelligence, Radiologists and Pathologists as Information Specialists », Journal of the American Medical Association, vol. 316, n° 22, p. 2353.]

[4] Kockelman, K. et al. (2016), « Implications of Connected and Automated Vehicles on the Safety and Operations of Roadway Networks », University of Texas Center for Transportation Research, URL : https://bit.ly/2nQGY1f.

[5] Mitchell, J. (2018), « Artificial intelligence in pharmaceutical research and development  », Future Medicinal Chemestry, vol. 10, n° 3., p. 1529.

[6] Sagar, K. V., Chowdary, M. R., Rao, K. R. (2018), « Smart Crop Monitoring and Farming Using Internet of Things with Cloud », Journal of Advanced Research un Dynamical and Control Systems, vol. 2, Special Issue, pp 265-272.

[7] Kothiya, R. H., Patel, K. L., Jayswal, H. S. (2018), « Smart Farming using Internet of Things », International Journal of Applied Engineering Research, vol. 13, n° 2, pp. 10164-10168.

[8] Lu, Y., Papagiannidis, S., Alamanos, E. (2018), « Internet of Things: A systematic review of the business literature from the user and organisational perspectives », Technological Forecasting and Social Change.

[9] Culey, S. (2012), « Transformers: Supply Chain 3.0 and How Automation will Transform the Rules of the Global Supply Chain », The European Business Review, pp. 40-45, URL: https://bit.ly/2ORHTKF.

[10] Huff, A. (2018), « Fleets using artificial intelligence to accelerate safety, efficiency », CCJ Commercial Carrier Journal – Fleet Management Magazine, URL : https://bit.ly/2L9AO6r.

[11] Thibaud, M., Chi, H. Piramuthu, S. (2018), « Internet of Things (IoT) in high-risk Environment, Health and Safety (EHS) industries: A comprehensive review », Decision Support Systems, vol. 108, pp. 79-95.

[12] Darrasson, M., Zelek, L. (2018), « La médecine personnalisée en cancérologie : vers une complexification des stratégies thérapeutiques ? », in Le cancer : un regard sociologique, Biomédicalisation et parcours de soins, Paris : La Découverte, « Recherches », pp. 87-104.

[13] Mutch, D., Wahlit, W., Williamson, G. (2005), « Nutrigenomics and nutrigenetics: the emerging faces of nutrition », The FASEB Journal, vol. 19, p. 1602-1601

[14] Mason, A., Dunhill, P. (2008), « A brief definition of regenerative medicine », Future Medicine, vol. 3, n° 1.

[15] Andrianantoandrol, E., Basul S., Karig, D., Weiss, R. (2006), « Synthetic biology: new engineering rules for an emerging discipline », Molecular Systems Biology, vol. 10, p. 1038.

[16] Au tournant du XXIe siècle, il en coûtait approximativement 1 million de dollars pour obtenir un séquençage génétique, 49 000 $ en 2010, [20 000 $ en 2012], et il en coûtera approximativement 1 000 $ vers 2020.

[17] Katsnelson, A. (2010), « DNA sequencing for the masses — The launch of a new technology marks a move towards small-scale sequencing in every lab », Nature News Online.

[18] Ellul, J. (1988), Le bluff technologique, Paris : Hachette, p. 13.

[19] Ellul, J. (1988), op. cit., Paris : Hachette, p. 13.

[20] Ellul, J. ([1954] 2008), La Technique ou l’Enjeu du siècle, 3e éd., Paris : Armand Colin.

[21] Aliper, A., Plis, S., Artemov, A. et al (2016), « Deep learning applications for predicting pharmacological properties of drugs and drug repurposing using transcriptomic data », Molecular Pharmaceutics, DOI: 10.1021/acs.molpharmaceut.6b00248, May 20th.

[22] Geelen, J. (2012), « Les neurotechnologies émergentes : Développements récents et incidences sur les politiques », Gouvernement du Canada : Horizons politiques Canada, URL: http://www.horizons.gc.ca/sites/default/files/Publication-alt-format/2012-0124_fra.pdf.

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