Intelligence artificielle et liberté de choix

  Intelligence artificielle 

Intelligence artificielle et liberté de choix

Pour considérer les choses sous un autre angle après ce qui a été vu dans l’article précédent, tout système d’intelligence artificielle qui sera non seulement en mesure d’effectuer plus efficacement l’analyse d’un problème donné, mais surtout d’en porter la précision à un degré jusqu’ici inégalé, comme identifier une forme rare de cancer et d’y parvenir en moins de deux minutes, tombera automatiquement dans cette catégorie de la technique absolument la plus efficace en toutes choses.

Pourquoi ? Parce qu’elle est, du point de vue intellectuel, plus « satisfaisante, et qu’au point de vue pratique elle se révèle efficiente, [même] plus efficiente que tous les autres moyens employés jusqu’ici ou mis en concurrence au même moment[1] », et que la direction technique se fera d’elle-même. Autrement dit, « l’automatisme est le fait que l’orientation et les choix techniques s’effectuent d’eux-mêmes[2]. »

Pour s’en convaincre, il suffit un instant de tenter de mesurer l’impact de l’introduction, au cours des prochaines années, de plus de 500 milliards d’objets connectés (Internet of things) disposant tous d’un accès à une intelligence artificielle logée dans un quelconque infonuage. Il ne s’agit plus seulement de simples objets connectés, mais d’objets connectés intelligents. Conséquemment, il n’est plus ici question d’un changement de degré dans un paradigme social donné et déjà établi, mais bien d’un changement de paradigme social. Par exemple, quels pourraient bien être les impacts d’une telle quantité d’objets connectés intelligents sur le secteur de l’emploi ? C’est peut-être le déplacement de travailleurs vers autre chose, sinon l’élimination programmée de certains types d’emplois. Certes, il s’agit là d’un phénomène bien connu depuis l’introduction de l’informatique grand public au début des années 1980, mais il faut bien se rendre compte que l’ampleur de ce qui se prépare est d’un tout autre ordre.

 

Les chaînes de montage robotisées qui permettent aujourd’hui de construire des automobiles avec une précision inégalée et de meilleure qualité par rapport aux chaînes de montage non robotisées des années 1950, 1960 et 1970 est un fait indiscutable. Ce n’est même pas l’objet d’un choix : c’est. Ce sont désormais les technologies numériques qui opèrent le choix ipso facto, « sans rémission, sans discussion possible, entre les moyens à utiliser[3]. » D’ailleurs, quel constructeur automobile voudrait dérobotiser ses chaînes de montage ? Et c’est là où Jacques Ellul nous présente une hypothèse audacieuse :

« Que l’on ne dise pas que l’homme est l’agent du progrès technique et qu’il choisit encore entre les techniques possibles. En réalité, non : il est un appareil enregistreur des effets, des résultats obtenus par diverses techniques […] ; il décide seulement pour ce qui donne le maximum d’efficience. Ce n’est plus un choix, n’importe quelle machine peut effectuer la même opération. Et si l’homme a encore l’air de faire un choix en abandonnant telle méthode pourtant excellente à un point de vue, c’est uniquement parce qu’il approfondit l’analyse des résultats et qu’il constate que sur d’autres points cette méthode est moins efficiente[4]. »

Et quand des logiciels embarqués dans les bras robotisés d’une chaîne de montage retournent des flux d’informations continus sur l’état global du système, l’analyse des résultats qui en découle, et qui est en bonne partie effectuée automatiquement, permet de cibler rapidement ce qui peut être rendu encore plus efficace, analyse qui est par la suite reprise par des ingénieurs pour optimiser le processus de production. Du jour où cette analyse sera confiée à un système d’apprentissage automatisé, ce qui peut être rendu encore plus efficace pourrait bien se faire dans l’instant même en optimisant les algorithmes des bras robotisés de la chaîne de montage. Finalement, que ce soit l’homme ou un système d’apprentissage automatisé qui procède à l’optimisation du processus, « il ne s’agit jamais que de perfectionnement de la méthode dans son sens propre[5]. »

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C’est donc en ce sens que l’homme n’est pas l’agent du progrès technique et qu’il ne choisit pas entre les techniques possibles ; il est déterminé par l’efficacité de telle ou telle technique. Par exemple, dès qu’il a été démontré que le transistor était plus efficace que le tube à vide, ce dernier a été relégué au musée des inventions[6]. Dès que certains ingénieurs, dans les années 1970, ont constaté qu’il était possible d’intégrer des milliers de transistors dans un microprocesseur[7] et d’en tirer ainsi un maximum d’efficacité, une course à l’innovation technologique s’est engagée pour intégrer de plus en plus de transistors dans un seul et même microprocesseur afin d’arriver à traiter l’information de façon beaucoup plus efficace et plus rapide[8].

Du tube à vide, au transistor, au microprocesseur
Quand on regarde de près cette histoire, il faut bien constater que les choix techniques et technologiques sont déterminés par l’efficacité de telle ou telle technologie. Si une autre technologie que celle du transistor avait supplanté celle des tubes à vide, et si cette technologie s’était avérée efficace, c’est bien cette technologie qui aurait prévalu, et tous les développements subséquents auraient été fédérés sous cette technologie. Autrement dit, les technologies numériques, telles que nous les connaissons aujourd’hui, sont contingentes de la découverte du transistor. Conséquemment, notre société est toute conditionnée par les technologies numériques. Partant de là, nous voyons désormais le monde à travers le filtre du numérique. À preuve, les simulations à propos des changements climatiques sont des simulations qui roulent à partir de logiciels qui s’appuient sur des microprocesseurs intégrant des millions de transistors.

Autre exemple, la télévision, le téléphone, la tablette électronique, l’ordinateur de bureau, les feux de circulation, la gestion des eaux usées, le pacemaker, l’échographe, tout passe par le numérique. En ce sens, nous sommes vraiment des appareils enregistreurs des effets des technologies numériques et des résultats obtenus par celles-ci.

Il faut bien se rendre à une évidence, bien que cette évidence reste encore à être solidement argumentée, c’est-à-dire que rien ne peut entrer en concurrence avec le moyen technique, car il est efficace en tout. Par exemple, les technologies numériques à base de silicium (microprocesseurs) sont rendues à la limite de ce qui est exploitable au niveau des lois de la physique, puisque la gravure de transistors est maintenant de l’ordre de 5 nanomètres, c’est-à-dire presque le niveau de l’atome. Et c’est là où l’ordinateur quantique, qui utilise les étonnantes possibilités de la mécanique quantique, pourrait bien provoquer une révolution numérique et sociale d’une ampleur sans commune mesure avec tout ce qui a été fait jusqu’ici en matière de technologies. Le type d’intelligence artificielle que nous connaissons aujourd’hui, fondé en bonne partie sur l’apprentissage automatisé, pourrait bien connaître un bond quantitatif majeur avec l’arrivée de l’ordinateur quantique et provoquer un bouleversement sans précédent à propos de tout ce que nous connaissons actuellement en matière d’intelligence artificielle.

Partant de là, ce qu’il faut toujours avoir en tête, c’est l’idée que « le milieu où pénètre une technique devient tout entier et, souvent, d’un seul coup, un milieu technique[9]. » Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle qui pénétrera plusieurs secteurs de l’activité humaine, et ce, sans même faire appel aux microprocesseurs quantiques, toute la société deviendra, d’un seul coup, un milieu artificiellement intelligent : « nous sommes actuellement au stade d’évolution historique d’élimination de tout ce qui n’est pas technique[10] », et surtout de tout ce qui n’a pas été touché par la grâce de l’intelligence artificielle.

Alors que l’intelligence artificielle est intrinsèquement autonome, c’est-à-dire qu’elle apprend par elle-même, et que d’ici quelques années elle n’aura plus besoin de masses colossales de données pour apprendre par elle-même, l’autonomie technologique sera consommée.

À ce moment, l’intelligence artificielle sera une réalité en soi qui se suffit à elle-même, autonome à l’égard de l’homme qu’elle oblige à s’aligner sur elle, modifiant radicalement les objets auxquels elle s’applique sans être pour sa part modifiée par eux.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Intelligence artificielle  

[1] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 74.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 75.

[5] Idem.

[6] Dyson, G. (2012), Turing’s Cathedral, New York : Pantheon Books, p. 129.

[7] Idem., p. 136.

[8] Idem., p. 279.

[9] Ellul, J. ([1958] 1990), op. cit., p. 78.

[10] Idem.

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