Les courants de la lutte contre l’obésité

  Lutte contre l’obésité 

Les courants de la lutte contre l’obésité

Le courant qui se concentre sur la perte de poids est surtout animé par l’institution médicale, les nutritionnistes, les kinésiologues et la santé publique. L’hypothèse sur lequel il s’appuie suggère qu’il y a une épidémie d’obésité — la prise de poids excessive — et que la situation exige des interventions publiques pour juguler le problème. Les données obtenues par une multitude d’études et de recherches, quant à elles, démontreraient clairement qu’il existe non seulement un lien de causalité fort entre excès de poids et maladies métaboliques de toutes sortes, mais que l’obésité pourrait conduire à une mort prématurée, que la génération actuelle d’enfants obèses aura une espérance de vie moins longue que la génération précédente, que l’obésité a des effets débilitants sur la santé en général.

À l’inverse, le second courant de pensée, plutôt animé par des chercheurs provenant essentiellement des sciences sociales (Glen Gaesser[1], Paul Campos[2], Eric Oliver[3], Abigail Saguy[4]), remet en cause les fondements mêmes du premier courant, celui de la perte de poids. Ces chercheurs considèrent que les tenants du premier courant font non seulement une mauvaise interprétation des données disponibles, mais surtout une sur-appréciation de celles-ci. Leurs principaux contre-arguments se présentent comme suit :

  • il n’y a pas plus de personnes obèses qu’au cours des décennies précédentes, mais plutôt une modeste augmentation du poids moyen dans la population qui ne représente pas forcément une épidémie d’obésité[5] ;
  • l’espérance de vie, dans les pays industrialisés, a augmenté et non baissé, malgré le discours qui prétend que l’obésité abrège l’espérance de vie[6] ;
  • il n’y a aucune preuve statistique et épidémiologique voulant que l’obésité entraîne automatiquement une kyrielle de problèmes de santé, alors que les statistiques suggèrent plutôt que ce ne sont que les gens en situation d’obésité morbide ou excessive qui seraient vraiment à risque — les données suggéreraient plutôt qu’un certain surpoids et un certain excès de graisse auraient des effets protecteurs chez les personnes plus âgées[7] ;
  • les études épidémiologiques n’ont pas été en mesure de démontrer hors de tout doute que la perte de poids signifiait forcément une amélioration de la santé, puisque les diètes à répétition dégraderaient plutôt la santé générale[8] ;
  • la graisse est considérée comme un symptôme plutôt que la cause de certaines maladies déjà présentes[9] ;
  • l’activité physique régulière est plus importante pour la santé que le seul critère de la perte de poids[10].

  Lutte contre l’obésité  

L’un des chercheurs du second groupe, Eric Oliver, affirme que ceux qui proclament haut et fort que l’obésité est un problème de santé publique majeur sont justement ceux qui ont intérêt à ce que l’obésité soit considérée comme une maladie[11]. Paul Campos va encore plus loin et affirme que ceux qui épousent la cause de l’épidémie d’obésité le font avant tout pour des intérêts financiers, qu’ils ont des accointances avec l’industrie de la perte de poids, qu’ils désinforment délibérément le public quant aux causes réelles du problème, qu’ils stigmatisent les gens obèses en faisant d’eux des parias de la société[12].

Certains nutritionnistes du second courant de pensée mettent surtout l’emphase sur la saine alimentation comme facteur pivot d’une bonne santé : peu importe le poids, l’idée étant qu’il n’existe pas un état moyen des corps représentatif de la santé, mais que la santé se distribue autrement que par la simple question de poids. Autrement dit, un individu peut être en surpoids ou en surpoids excessif et être tout de même en santé[13].

Les intervenants impliqués dans la démarche du courant dominant (paradigme biomédical) de la lutte contre l’obésité (chercheurs, législateurs, politiciens, santé publique, spécialistes de la santé, nutritionnistes, épidémiologistes, kinésiologues, entraîneurs, sociologues, psychologues) participent à sa construction, son élaboration, son renforcement et sa diffusion.

En fait, l’ensemble de ces intervenants s’appuie sur deux affirmations fortes : (i) tout excès de graisse correspond à un risque avéré pour la santé (problèmes cardiovasculaires, diabète, hypertension, problèmes musculo-squelettiques, syndrome métabolique, mort prématurée) ; (ii) le nombre de gens obèses est en constante progression, tant dans les pays industrialisés que dans les économies émergentes.

Chercheurs et décideurs ont convenu que l’excès de graisse est dommageable pour la santé, et que face à ce problème épidémique d’ordre à la fois social, économique et politique de portée mondiale, il était impérieux d’agir. Leurs recommandations, et il importe ici de préciser qu’il s’agit bien de recommandations et non de prescriptions, ont dès lors pour finalité d’amener les gens à modifier leurs habitudes de vie, à manger plus sainement et à faire plus d’exercice, en somme, à adopter un mode de vie sain, car tout est dans le mode de vie, ce dernier étant le référentiel par lequel il est possible de mesurer l’état de santé globale du corps.

Ils en appellent, d’autre part, aux autorités pour réguler les environnements publics susceptibles de favoriser la prise de poids et de légiférer sur les activités commerciales du complexe agroalimentaire et de l’industrie de la restauration rapide réputées favoriser la prise de poids.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

  Lutte contre l’obésité  

[1] Gaesser, G.A. (2002), Big Fat Lies: The Truth About Your Weight and Your Health, Carlsbad, CA. : Gurze Books.

[2] Campos, P. (2004), The Obesity Myth: Why America’s Obsession with Weight is Hazardous to Your Health, New York : Gotham Books.

[3] Oliver, E. (2006), Fat Politics: The Real Story behind America’s Obesity Epidemic, Oxford : Oxford University Press.

[4] Saguy, A.C. (2013), What’s Wrong with Fat?, Oxford : Oxford University Press.

[5] Campos, P., Saguy, A., Ernsberger, P., Oliver, E., Gaesser, G. (2006), « The epidemiology of overweight and obesity : public health crisis or moral panic », International Journal of Epidemiology, vol. 35, n° 1, p. 55.

[6] Idem., p. 56.

[7] Idem., p. 58.

[8] Idem., p. 58.

[9] Idem., p. 59.

[10] Idem., p. 60.

[11] Oliver, E. (2006), op. cit.

[12] Campos, P. (2004), op. cit.

[13] Aphramor, L. (2005), « Is a weigth-centred health framework salutogenic ? Some thoughts on unhinging certain dietary ideologies », Social Theory, vol. 3, n° 4, p. 315-340.

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