La lutte contre l’obésité

  Lutte contre l’obésité 

La lutte contre l’obésité

Pour Claude Fischler, il existerait derrière le phénomène de la lutte contre l’obésité, « des courants de fond, civilisationnels[1] » : « la médecine ; la mode et l’apparence corporelle ; la cuisine et l’alimentation quotidienne[2]. » Ces courants de fond définiraient le corps socialement acceptable — médecine et mode — et la pratique alimentaire susceptible d’affecter le corps socialement acceptable — cuisine et alimentation quotidienne.

Tout d’abord, Fischler fait voir comment opèrent les changements sémantiques dans le discours sur le corps obèse. Le discours médical et le discours médiatique à propos de la minceur seraient ainsi « travaillés par les mêmes représentations et les mêmes mythes, lesquels [sont] eux-mêmes liés aux processus sociaux et à l’évolution civilisationnelle sous-jacente[3]. » Jusqu’au milieu du XIXe siècle, juste avant l’arrivée de la médecine clinique et de l’introduction de l’indice de masse corporelle par Quetelet, le mot « embonpoint » désignait une personne « en-bon-point », c’est-à-dire en santé. Avec tout le travail civilisationnel de la fin du XIXe siècle en Occident effectué par la montée d’une science positive, de la médecine clinique et des travaux statistiques de Quetelet sur les populations, l’« embonpoint » est devenu un terme à connotation péjorative.

Ensuite, il faut voir comment le seuil acceptable d’obésité s’est modulé à travers le temps, comment l’inquiétude est passée du corps obèse au corps en embonpoint, et partant de là, comment de nouveaux seuils d’embonpoint sont constamment redéfinis qui traduisent une inquiétude constamment renouvelée : « la variabilité culturelle des normes et des étiquetages sociaux est indiscutable, mais ce qui varie, c’est moins la notion d’excès de poids elle-même (l’obésité) que les normes et les critères qui la définissent, les limites qui la bornent[4]. » L’expression « maladie de civilisation » prend ici tout son sens, car chaque nouveau seuil ainsi redéfini exerce dans ce cas pleinement sa fonction de producteur de catégories sociales de santé et de maladie. Tout le travail de la médecine, de la santé publique, des nutritionnistes et des spécialistes de la remise en forme est dès lors « un processus de construction de la maladie en tant que situation sociale marquée du signe de la déviance[5]. »

Côté alimentation, Fischler montre comment la médecine, la science, les médias et le public en général influencent les pratiques alimentaires en condamnant ou en recommandant tel ou tel aliment plutôt qu’un autre : « les jugements moraux sur le sucre comme les préjugés sur la graisse sont le fait des scientifiques autant sinon davantage que celui des profanes et ils ne s’expliquent que par des tendances sociales préexistantes : médecins et savants sont eux-mêmes travaillés par les mouvements profonds de la civilisation et de la société[6]. »

Ce qui revient à dire, selon Fischler, qu’il n’y aurait pas d’habitudes alimentaires, « mais des systèmes culinaires, des structures culturelles de goût, des pratiques sociales chargées de sens. Ces « patterns » sont intériorisés par les individus, au moins en grande partie[7]. » Et en ce sens, tous les aliments allégés en gras ou en sodium, tous les aliments améliorés de nutraceutiques, tous les aliments bios et non manufacturés industriellement disponibles dans les supermarchés renvoient à des « patterns » alimentaires connus des individus, parce que promus par une kyrielle d’intervenants de la santé, autant scientifiques que profanes.

Au final,  cet essai espère dégager le portrait le plus juste possible des conditions qui ont conduit à la formulation de ce en quoi consiste la lutte contre l’obésité au XXIe siècle et sa signification. Au risque de se répéter, il s’agit bien de voir comment des faisceaux de représentations et d’argumentations convergent dans une longue histoire des idées à propos du corps et construisent ainsi des mutations sociales définissant une certaine représentation sociale du corps.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

Lutte contre l’obésité

[1] Fischler, C. (2001), L’homnivore, Paris : Odile Jacob, p. 361.

[2] Idem., p. 317.

[3] Idem., p. 310.

[4] Idem., p. 315.

[5] Herzlich, C. (1984), « Médecine moderne et quête de sens », M. Augé et C. Herzlich (eds), Le sens du mal — Anthropologie, histoire, sociologie de la maladie, Montreux : Éditions des archives contemporaines, p. 195-196.

[6] Fischler, C. (2001), op. cit., p. 330.

[7] Idem., p. 333.

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